I. La Parabole du Geek Emperor

Ubu Geek Prélude Chers lecteurs, qui prodiguerez à ce nouveau blog toute votre affection, et lui offrirez votre précieux temps, vos riches commentaires, et, grâce au formidable système du suffrage universel en ligne, un bon score, une place de choix à la une de Mediapart… Et parmi vous, d'avance, un grand merci aux spammeurs éclectiques, qui introduiront gratuitement et en finesse ce qu’il faut de malice lubrique pour égayer le ramassis morose de vociférations politiques que tout un chacun peut y prévoir. Chers camarades de Mediapart, malgré une popularité qui vous donnerait le vertige et que je ne saurais partager (pour votre propre bien), je ne snoberai pas les demandes de contact, c'est promis ! Chers TOUS, je me dois d’inaugurer ce cycle sur "l’Empire Geek" par l’aveu d’une faiblesse. Lorsque, animé de cet enthousiasme féroce qu’éprouve tout David en herbe s’attaquant au Goliath de son temps, je fis quelques pas timides pour débroussailler le terrain d’une petite enquête sur Google avant de plonger dans la gueule du loup, j’étais prêt à découvrir de méchants capitalistes en haut-de-forme et aux mœurs glacés, assoiffés de web-$ et de web-€, exploitant des employés par centaines de milliers dans des usines aseptisées, à la lumière aveuglante et aux cadences infernales, rythmées par le cliquetis obsédant des claviers, sous la surveillance de contremaîtres invisibles, la discipline régnant non par le fouet, mais par la webcam… Je voyais déjà le complexe internautico-industriel parfaitement intégré à la machine gouvernementale américaine !

Ubu Geek

 

Prélude

 

Chers lecteurs, qui prodiguerez à ce nouveau blog toute votre affection, et lui offrirez votre précieux temps, vos riches commentaires, et, grâce au formidable système du suffrage universel en ligne, un bon score, une place de choix à la une de Mediapart… Et parmi vous, d'avance, un grand merci aux spammeurs éclectiques, qui introduiront gratuitement et en finesse ce qu’il faut de malice lubrique pour égayer le ramassis morose de vociférations politiques que tout un chacun peut y prévoir. Chers camarades de Mediapart, malgré une popularité qui vous donnerait le vertige et que je ne saurais partager (pour votre propre bien), je ne snoberai pas les demandes de contact, c'est promis ! Chers TOUS, je me dois d’inaugurer ce cycle sur "l’Empire Geek" par l’aveu d’une faiblesse.

 

Lorsque, animé de cet enthousiasme féroce qu’éprouve tout David en herbe s’attaquant au Goliath de son temps, je fis quelques pas timides pour débroussailler le terrain d’une petite enquête sur Google avant de plonger dans la gueule du loup, j’étais prêt à découvrir de méchants capitalistes en haut-de-forme et aux mœurs glacés, assoiffés de web-$ et de web-€, exploitant des employés par centaines de milliers dans des usines aseptisées, à la lumière aveuglante et aux cadences infernales, rythmées par le cliquetis obsédant des claviers, sous la surveillance de contremaîtres invisibles, la discipline régnant non par le fouet, mais par la webcam… Je voyais déjà le complexe internautico-industriel parfaitement intégré à la machine gouvernementale américaine !Ou bien un cartel des forces obscures prêtes à dépouiller la ménagère des quelques centimes qui lui restent après avoir tout donné aux pièces jaunes (le Soviet Suprême de Mediapart – dont nous connaissons déjà tous les méthodes totalitaires – a probablement censuré le lien vers le site de cette formidable initiative… les personnes peu vigilantes y verront lun refus de la philanthropie misérabiliste, stade suprême de la copulation du capitalisme et de la morale judéo-chrétienne… pour ma part, je crois plutôt à un complot sarko-partiste contre Bernadette Chirac !) ! Ou même un pouvoir médiatique omnipotent et kaléidoscopique, infiltrant les consciences pour battre le record d’occupation du temps de cerveau humain disponible avec de la télé-réalité participative, 7 sur 7, 24 sur 24 ! Le simple fait d’y penser me faisait défaillir.

 

« Quoi, Google ce n’est pas ça ? Ce n’est pas cet archétype prêt-à-haïr, ce composé d’anti-capitalisme tendance rétro et d’américanophobie façon Rockefeller ? Google, ce serait… le… CONTRAIRE ? » NON NON NON NON NON, ne basculez pas dans l’excès inverse. Un peu de patience !

 

J’ai cliqué ici et là, ouvert quelques fenêtres et, loin de découvrir le monstre abominable auquel je m’attendais, je me suis retrouvé face à….

 

 

 

 

 

 

 

 

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Deux geeks.

 

 

 

I. La Parabole du Geek : naissance du Geek Emperor

 

Computer geek : expression sarcastique utilisée pour condenser en une figure caricaturale unique tous les traits d’un archétype social nouveau, né avec la révolution informatique, qui désigne un informaticien passionné, à 98,76% de sexe masculin, entretenant avec son instrument, le personal computer (les computer geeks sont plus souvent associés aux PC qu’aux ordinateurs Macintosh), une relation symbiotique. Le monde informatique étant en passe d'achever la constitution d'un quasi-monopole impérialiste sur le phénomène geek dans son ensemble (à savoir, la communauté hétéroclite des personnes excessivement passionnées par un objet souffrant d'un stigmate culturel terriblement négatif), nous ferons à partir d'ici l'ellipse de l'adjectif informatique. C'est un fait, un soupçon nécessaire, une première menace : les computer geeks veulent monopoliser la geek culture, et malgré les nombreuses résistances, ils ont à disposition toutes les armes nécessaires pour arriver à leurs fins.

 

Le simple geek est culturellement identifié comme une personne introvertie, socialement mal à l’aise – notons à ce sujet que la minorité des « Mac geeks » (« I-geeks », ou encore « geekintoshs ») revendiquent une image plus cool, branchée et extravertie. La majorité silencieuse des simple geeks quant à elle ne boit pas d’alcool ni ne fume. On ne rencontre jamais le geek sur les dancefloors en transe sur un rythme jungle, on le voit rarement accompagné de personnes du sexe opposé et n’a guère, selon les canons en vigueur, de sex appeal – l’entreprise actuelle de détournement en ligne de la libido humaine vers un geek's appeal ne porte pas encore ses fruits. Le geek ne fait pas de shopping, sa consommation est exclusivement dédiée à l’amélioration – l'upgrade – de l’objet de ses désirs : là aussi, le geek shopping en ligne fait des émules (l'argument commercial est séduisant : il s'agit de passer dix fois plus de temps assis devant son ordinateur à ingurgiter de la publicité pour faire une économie de 5% sur les livres et de 25% sur l'effort physique). À propos, le geek ne fait pas de sport ; il garde en mémoire ces cérémonies humiliantes où il était toujours le dernier sélectionné par ses camarades de lycée pour faire partie de l’équipe de basket ball, passant d’ailleurs le plus clair de son temps en touche, feuilletant des comic books aux héros binoclards, ou rêvant à de surréalistes algorithmes alchimiques détenant le secret de l’orgasme virtuel. Au sport, le geek préfère le jeu vidéo, parfois le calcul mental, voire le backgammon, mais surtout le jeu vidéo qui, contrairement au sport et au backgammon, avance à son rythme, dans son environnement. Le geek ne fait pas de politique, la technologie qu’il contribue à développer n’a selon lui rien à voir avec elle. Non sans fierté, il observe pourtant à quel point elle a transformé, et pour le mieux, le monde. Le geek voyant sa passion se répandre à l’échelle de la planète croit au progrès, le geek est à l'origine foncièrement optimiste.

 

Si en effet la sphère informatique est un refuge à l’abri des menaces du monde sensible, le geek y trouve également un accomplissement professionnel et un épanouissement social, dans un monde à son image parce que constitué d'images. Plus que cela, il y découvre l’embryon de sa puissance, cheminant dans un univers dont il comprend et peut maîtriser les structures et les codes. Fort de ce premier orgueil, frustré d’être encore relégué au rang de curiosité risible du monde contemporain, le geek se rebiffe. À la manière de nombreuses communautés ethniques, culturelles, politiques et/ou sexuelles, il s’approprie le stigmate de son ridicule passé, pour renverser la situation et affirmer sa puissance. En héritier de la stratégie queer, le geek subvertit l’ordre du discours qui se paie sa tête pour proclamer haut et fort sa place, sa fonction et son pouvoir dans la société. Comme tout groupe en quête de liberté ou de légitimité, le geek cherche à exister positivement dans le royaume des symboles contemporains, en érigeant en culture digne de respect ou, phénomène propre à notre époque, d’affection ludique pour le ridicule, le bizarre ou l’infantile, tout ce qui était jusque-là ravalé au rang de manie absurde ou de divertissement grotesque. Le geek prend de l’assurance et commence même à cultiver l’autodérision. Le rire soudant la communauté tout en désamorçant la haine qui couve derrière le sarcasme. Ce faisant, il pose la première pierre de sa stratégie de communication : rester inoffensif.

 

Sa passion sans relâche n’est pas statique : le geek est un créateur, il évolue dans une sphère dont il est à la fois usager et architecte. À l’ère du peer-to-peer, du chat et des blogs, bref, à l’ère d’une médiatisation et d’une virtualisation croissantes des relations sociales (oui, je me dois de faire, marketing oblige, dans la "France qui tombe"), le geek triomphe : son savoir lui donne un pouvoir qu’il n’avait pas dans la vie ordinaire. Ce media lui offre un masque dans un univers qu’il domine là où les novices, les non-geeks, s’emmêlent les pinceaux. Dans la galaxie virtuelle, le geek accède à une conscience métaphysique pendant que les autres demeurent à la superficie ignorante des choses. Vulnérable en société, le geek est un dieu en ligne ; comme dans tout bon comics, le bouffon, en revêtant sa nouvelle combinaison, devient un surhomme, un supergeek. La masse des « computants » ignares, quant à elle, abandonne sans réfléchir ou par impuissance toute possibilité d’agir contre ou en-dehors de l’armature forgée par ces nouveaux architectes. Mais Supergeek ne cherche pas à écraser l’utilisateur sous le poids de sa science, au contraire : il va chercher à simplifier au maximum les outils qu’il élabore pour les lui rendre plus faciles d’accès. Tout comme jadis, avant d’atteindre une notoriété qui l’embarrasse autant qu’elle le grise, il se cachait derrière son ordinateur, il dissimule maintenant sa science derrière la simplicité innocente des interfaces qu’il crée. « Le but de Google, c'est de masquer une complexité technologique inouïe derrière des applications extrêmement simples à utiliser », s’est exprimé en janvier 2007, avec une insidieuse innocence, David Lawee, le "directeur marketing monde" de l’entreprise. David Lawee n’est pas un computer geek, mais un dollar geek, tout aussi optimiste que le computer geek ; il connaît le projet expansionniste du geekism informatique, qui aspire à une domination totale sur l'ensemble du phénomène geek. C'est pourquoi, loin d'opposer son geekism à celui de ses nouveaux collaborateurs, il adopte autant que lui peut sa bonne foi leurs conventions, humour compris, à ses dépens. Le geek allié à feu le dollar geek désormais aspirant (computer) geek expansionniste n’en veut plus à tous ceux qui se moquaient de lui à l’école (qui sait, peut-être bien que le proto-dollar geek en faisait partie !) : il est maintenant le pardon anonyme, désincarné et invisible qui règne dans l’Empire virtuel.

 

Pourtant, passée l’euphorie des premières bouffées de puissance et le cortège de jouissances qui suivirent comme par enchantement, le geek devenu empereur retrouve, sous une nouvelle forme, la méchanceté gratuite qu’il avait jadis à subir. On lui reproche son empire, alors qu’il a tout édifié tout seul, on s’oppose à son développement, alors qu’il veut simplement apporter au plus grand nombre les bienfaits de son génie. Il sent ainsi l’avant-goût amer de l’implacable absurdité du monde, qui chatouille sa bonne volonté d’un étrange fatalisme mélancolique. En digne héritier d'une bonne morale mâtinée de scientisme techno-confiant, il ne peut pourtant se résoudre à une telle faille dans la compréhension du monde, et transforme l’inintelligible en lutte du Bien contre le Mal. Geek Pope a désormais son credo : « Don’t do evil ». Le monde est un endroit où le Bien combat perpétuellement le Mal, qui revient toujours vous piquer les fesses de sa fourche alors que vous croyiez enfin avoir trouvé le confort mérité d’une paix juste. Il faut accepter ce jeu de balancier, et le geek pseudo-Sisyphe, sans pouvoir jamais en triompher définitivement, doit sempiternellement livrer bataille au démon.

 

C’est alors avec moins de scrupules que Geek Emperor décide à son tour de prendre les armes, et d’affronter ses vieux ennemis. Cette fois-ci pourtant, Geek Emperor n’est plus seul. À son service, un credo, une foi (en la technologie, soutenue par un progressisme optimiste, valorisant le rude labeur comme condition et le droit au bonheur comme récompense…), répandue par une Église, avec son personnel (médias, sites et blogs geeks…), ses fidèles par millions et bientôt par milliards et leur prosélytisme confiant, ses temples (universités, centres de recherche…) et ses mécènes (investisseurs, geeks philanthropes…), et défendue par une armée (informaticiens, programmateurs, hackers convertis). À son service aussi, et peut-être surtout, son innocence, ce qui reste justement de geek inoffensif dans l’Empereur omnipotent, et qu’il cultive dans son iconographie, sous les traits de l’autodérision, ce joyeux petit festin carnavalesque goûté lors des premières jouissances de puissance. Si à l’époque, celle-ci avait en effet servi à souder la communauté originelle, une fois la raillerie ennemie vaincue et réduite au ressentiment, l’autodérision se révèle très utile le jour où Geek Emperor découvre la force et la nécessité du rire dont il avait jadis été victime. Nous l'avons entr'aperçu, le geek rit de lui-même afin de désamorcer ce que l’Empereur a de menaçant, non seulement pour se rassurer, mais aussi pour mieux séduire ses sujets.

 

De cette menace, proche ou lointaine, et de la mythologie qui la voile, rares sont ceux aujourd’hui qui cherchent à en comprendre les mécanismes…

 

 

Si vous souhaitez connaître la suite, envoyez ce texte à dix personnes, en invitant ces personnes à l’envoyer à dix autres personnes… D’ici trois semaines, vous réaliserez tous vos rêves ! C’est AS-SU-RÉ !

 

 

1ère publication : Agit-Log

 

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