«Un lieu, une œuvre»: le monde premier des marais ou l'invention de la solitude.

En chacun de nous sommeille la lumière intérieure d'un premier paysage dans la mémoire et les plis de l'enfance. Se souvenir et écrire c'est inventer ce monde pour tenter d'y renaître une deuxième fois.

     Au commencement, il y a la route qui file face au soleil droit devant, entre les herbes folles et les bosses de marais. Il y a cette lumière presque blonde et généreuse du soir qui reste gravée à jamais au fond de l'œil. Cette lumière encore longue mais déjà pleine de brume, qui donne de la rondeur à tout ce qu'elle effleure. Celle qui habille d'ombre rousse le miroir des bassins, d'ocre jaune les éclats de l'argile et de rose pourpre les filaments du ciel. Une lumière de l'été finissant qui quarante ans plus tard est la même qu'au début, inchangée, invariable. La même lumière et le même territoire dans leur éternité ; il y a là comme un pli, un paysage en creux, une permanence des choses que la mémoire conserve. Lumière primaire des étés facétieux avant les longs hivers de vent et les marées d'affects. Le monde premier de l'enfance, où tout se décide et se joue reste là, à jamais impassible aux désordres du monde et aux désordres humains. Roi des marais au milieu des oiseaux comme un ailleurs possible. Pas besoin d'être loin pour se sentir à sa place.

     Viennent ensuite les images. Des images dans des boîtes et des pochettes plastiques. Quand on ouvre, tout vous saute au visage. La vie, le temps et la mélancolie. Des figures, des couleurs, des oublis et du temps agrippé au papier kodachrome venu du siècle d'avant. D'un coup, l'image du paysage devient celle du souvenir comme une forme intérieure qu'il faut redessiner, redéployer et révéler à l'œil dans une apparition qui vient défier la mémoire. Le jardin des souvenirs ouvre ses portes. On y retrouve la lumière de l'été finissant, le phare, la digue, le petit potager, la vieille tour de béton, les hangars, l'optimiste en résine, la chèvre, le setter irlandais et la maison perdue au milieu des marais. Tous cela qui n'est plus et ce qu'il en advint, l'absence du père, les amis oubliés, ceux dont le nom est blasphème, ceux que le temps a fait autre et ceux qui sont partis, plus chers et importants que jamais. Pays reptilien de l'enfance si lointaine dont on ne se sépare pas et qui pourtant perd de son élasticité et de ses formes à mesure que le temps fait son œuvre. La nôtre bien sûr, et celle de nos enfants, dont l'effacement nous éloigne un peu d'eux et encore plus de nous.

L'invention de la solitude, Paul Auster L'invention de la solitude, Paul Auster
    Puis viennent alors les mots, bienveillants, maladroits, aliénants, qui cherchent à ordonner, désigner et nommer. Dans l'héritage premier de ce monde disparu tout est inscrit dans les mots, le timbre des voix, les accents, le phrasé, la mélopée, les engueulades, les rires - c'est aussi ça la vie. Mais de tout cela il ne reste plus rien, même les films sont muets, les mots sont vides de sens, asséchés d'existence, à jamais disparus sous le front des années que rien ne fera revenir. C'est pour cela sûrement que l'écriture demande une longue immersion et une plongée en soi pour aller miroiter dans ce langage premier. Celui de la mémoire intérieure et profonde pour trouver la lumière du premier paysage. Entrevoir une image, réelle ou même imaginaire, et la faire remonter à la surface sensible pour mieux en saisir les contours et redonner à lire tout ce qu'elle a à dire. Mettre en mot le souvenir c'est faire une expérience de la séparation et de la perte de soi avec cette mémoire charnelle que l'on garde des choses et des êtres et des lieux ; c'est refuser le monde pour en construire un autre. Dès lors, enfin peut exister le livre, cet autre pays imprégné de l'enfance qu'on a gardée pour plus tard, pour le temps des désastres et des disparitions. Le livre qui laisse patiemment infuser et se défaire le pli des souvenirs archaïques dans le jardin du papier. C'est une autre dimension, un autre temps, une autre forme de désir, un monde qui emmène quelque part où l'écriture a permis de sauver ce qui avait été. Le livre réinvente des images qui suivent jusque dans le sommeil.

     L'invention de la solitude° est de ceux qui font mouche dans la ferveur à tout prendre du grand désert îlien et de l'adolescence errante. Une lecture qui fait date après tant d'autres mots et de démons épuisés des rêveries rimbaldiennes. Ce livre-là est le premier des grands contemporains, venu d'un autre monde, d'une autre langue, d'outre-mer. Le livre de la mémoire et de la solitude, où l'enfant devenu père et romancier interroge sa vie, son histoire, sa famille et les rouages du temps. Socle commun à tous qui fait que les parents, les amis, les amours, s'effacent à en perdre les voix, les visages, les couleurs, les légendes et les traces fantasmées, dans la lumière des étés finissants et des générations qui passent. Mais ce livre-là est aussi une invention du fils, ou plutôt de l'enfant devenu père a son tour. L'enfant qui a plongé, comme Pinocchio, dans le ventre du requin pour aller y chercher la lumière, et pouvoir sauver le père pour se construire en adulte – la vie comme une dette. Exigeant, capricieux, attendrissant, reconnaissant, affectueux, Pinocchio est le parangon de l'enfant qui souffle le chaud et le froid sur ceux à qui il doit la vie. Il est celui qui devient père dans les traits de l'enfant qu'il était. Le premier qui témoigne de signes d'attachement affectif dans la mélancolie des origines perdues, comme si il connaissait déjà, à l'orée de sa jeune existence, les douleurs de la perte et du deuil. Devenir père, c'est renaître une seconde fois à la vie, mais dans un ordre inversé. Comme la mémoire qui peut renaître une deuxième fois dans les mots et la lumière des marais retrouvés, ce paysage en creux qui n'en finira jamais d'illuminer le monde de l'enfant et de l'adulte réunis. Souvenir immense d'une solitude que plus tard les livres ont permis de combler et d'emporter ailleurs. Cette solitude d'un monde de chaos et de beauté où les grands soirs d'été disaient l'impatience d'exister, le grand besoin d'ailleurs, l'envie farouche de vivre et la peur d'avancer. Monde premier des marais et de l'île aujourd'hui partagé avec d'autres enfants, les miens, eux aussi rois d'un monde qui reste à inventer. Le grand mystère mouvant de notre filiation et de ses ramifications vibrantes, où en chacun de nous sommeille la lumière intérieure d'un premier paysage dans la mémoire et les plis de l'enfance...

     “ Il prend une nouvelle feuille de papier, la pose sur la table devant lui, et trace ces mots avec son stylo. Cela fut. Ce ne sera jamais plus. Se souvenir.” °

° Paul Auster, L'invention de la solitude, Acte Sud, Babel, 1992.

 

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