«Un lieu, une œuvre» - Réanimation et liberté

Lorsqu'un confinement déconfine une vie en déployant les espaces de la culture, tous les possibles sont à portée de main. Ou comment un lieu et une œuvre peuvent devenir un tremplin existentiel…

Quelle année sommes-nous ? 1975 ? 1976 ? Quelle saison ? Quel jour ? Je ne sais plus. C’est si loin et, pourtant, encore si proche, ce jour où j’ai fait connaissance avec Mike S. Blueberry.

La chambre est à l’étage, au deuxième et dernier exactement. Elle est lumineuse. Les murs sont peints en crème et gris clair, me semble-t-il quarante-cinq ans plus tard. Elle est fonctionnelle et sans intimité

Dans mon champ de vision restreint, je vois une petite télévision en couleur me faisant face, posée sur une petite table roulante en verre épais et en aluminium, laquelle sera équipée d’un petit meuble en aggloméré blanc, servant de mini-bar et de range-vinyles, première incongruité, à sa droite, un grand tableau magnétique blanc, à sa gauche, je vois un grand plan de travail gris sur lequel trône une chaîne hi-fi compacte dernier cri, seconde incongruité en ce lieu, deux tabourets ronds pivotants en skaï noir, une petite table roulante réglable et une table de nuit métallique jaunâtre, le tout est illuminé par une grande fenêtre à deux battants, m’offrant une vue dégagée sur le ciel, régulièrement égayée par des vols d’oiseaux et, en contrebas, quelques arbres aux feuillages changeants au gré des saisons, à ma droite, un bâtiment de trois étages et, en face, un de deux, beiges et visiblement d’un autre temps tous les deux.

J’ajouterai, hors de mon champ de vision, à ma droite, un lavabo surmonté d’un miroir, une grande porte coulissante vitrée, un fauteuil roulant manuel, le plus clair du temps très désœuvré, une table de nuit métallique, jaunâtre, un respirateur années 70, un lit médicalisé et une barre au-dessus du lit, garnie de prises électriques, d’un néon et de l’équipement technique standard dans un tel lieu de villégiature. Et puis, bien sûr, mon lit médicalisé et, encombrant mon horizon, des câbles, des tuyaux, des machins, des machines, du bruit, des voix, des cris, des rires, des larmes, des claquements de porte, de l’intensité, peu orthodoxe, je vous l’accorde, mais de l’intensité à tous points de vue. Une sorte de rage de vivre dans un microcosme initiatique.

Voilà mon espace de vie depuis juillet 1974, date à laquelle j’ai « emménagé » dans cette chambre jouxtant le sas d’entrée du service et en face d’une sorte de buanderie-vidoir et de l’ascenseur-monte-charge.

Originellement, la fenêtre était voilée d’un filtre empêchant de voir à l’intérieur de la pièce. Avec le temps, celui-ci se décollera progressivement, et même totalement avec la complicité de l’une ou l’autre infirmière ou aide-soignante ne voyant pas plus que moi l’intérêt de ce voile artificiel, puisqu’il n’y avait aucun risque de voyeurisme. Cette fenêtre était également censée rester fermée, les boxes étant décrétés stériles, cela ne m’empêcha pas de la faire ouvrir en été, une fois bien installée dans mes « meubles », sans que cela gênât qui que ce fut.

Petite touche finale : essayez d’imaginer une atmosphère à l’arôme particulier, souvent chargée, mélange d’odeurs fétides, âcres, de parfums capiteux, de déodorants, d’éther, d’alcool à 90° et d’un brouhaha permanent, que l’on n’entend plus ou à peine avec le temps, et vous aurez une petite idée de l’endroit où j’ai passé plus de cinq ans de mon existence. Cinq années hors normes, fondamentales et fondatrices, naviguant entre la vie et la mort, des vies en suspens et des morts en sursis, des vies ressuscitées et des morts-vivants, entre enfer et paradis, soins et maltraitances, amours et sadisme pervers, humour noir et rires jaunes. Entre Bunuel et Kafka, Goya et Romero, romans de gare et romans de science-fiction, Comte-Sponville et Jung. Par choix. Et instinct de survie ou intuition.

Je me souviens de cette chambre, comme si c’était hier.

Elle est très vite devenue Ma chambre (pour les neuf autres locataires en transit, c’était un box, rien de plus). Tout est dans les petits détails, ces petits anachronismes qui changent la perception habituelle d’une pièce. De surcroît, en optant pour un bail longue durée, j’y avais implicitement élu domicile ; en prenant psychologiquement possession de cette chambre, je la faisais mienne, même dans ce qu’elle avait de rébarbatif, voire d’inquiétant. Aidé par une capacité d’adaptation innée, je me suis senti chez moi, après mon « emménagement » dérogatoire, dans ce sweat home baroque où je me suis construit et où ma vie a vraiment commencé ; choix censément impensable par le lambda et, aujourd’hui, totalement impossible, dans un milieu hospitalier déshumanisé par le capitalisme libéral et l’administration.

La vie m’a appris qu’elle est un art de tous les instants qu’il faut apprendre à observer, sentir, toucher, ressentir, éprouver, respirer. C’est un art qui sollicite tous les sens pour prendre sens et donc vie. La vie m’a appris que le hasard n’existe pas, qu’il faut savoir suivre son intuition, quitte à aller à contresens de la norme ou de la norme-alitée, en osant faire le choix que personne n’aurait fait par manque de confiance, de courage et de folie.

 

 

Pavillon Pasteur, vieil hôpital, Strasbourg Pavillon Pasteur, vieil hôpital, Strasbourg

 

Je n’ai pas vu le temps passer entre ces murs, même s’il m’a parfois paru long car je perdais espoir épisodiquement. Avais-je eu raison de rester en réanimation plutôt que de retourner chez mes parents, me demandais-je dans ces moments de doute et de coups de mou ? Mais ça ne durait jamais longtemps, au fond de moi je savais que j’avais fait le bon choix, que tout est une question de temps, donc patience, et que de toute façon c’était moins pire que de dépérir dans une chambre chez mes parents.

Dès lors que je faisais tacitement « partie des meubles », j’étais intégré, j’avais ma place et un statut d’exception, dans cette chambre de réanimation, le box n° 1. J’étais officiellement un patient, sans l’être officieusement. J’étais un pensionnaire à la fois mascotte, confident, complice, ami, et un observateur privilégié (sans le savoir alors). À condition, évidemment, de respecter certaines règles et de rester à ma place – chaque singe sur sa branche, Marcel, me dit-on un jour –, ce que je ne sais pas faire. Donnant-donnant, tu es résident mais…

J’étais plutôt du genre résistant…

J’ai recouvré la vie dans un lieu de mort, je l’ai saisie à bras-le-corps pour ne plus la quitter, la dégustant inlassablement et intensément. Il faut savoir mourir à soi pour naître tardivement.

C’est dans ce lieu de vie à la marge que j’ai pris mon envol car c’est dans ce décor dantesque que j’ai eu accès à un terreau culturel et intellectuel inestimable, stimulant, vivifiant et inspirant.

C’est ici que j’ai appris qu’il n’y a pas d’autonomie sans culture. C’est la culture qui vous ouvre les portes de la liberté et de l’autonomie, pas l’oisiveté. C’est la culture qui vous aide à respirer dans les pires conditions d’existence, vous tendant les clés de votre émancipation.

J’ai tellement découvert, appris, expérimenté, dévoré, savouré, culturellement parlant, dans cet habitat anachronique. J’avais une telle faim d’apprendre à vingt ans.

Et j’étais servi ici. Difficile d’être mieux servi en matière d’éclectisme culturel et spirituel que dans cette chambre de réanimation, lieu de passage, de diversité humaine et culturelle, nourrissant des échanges philosophiques, politiques, spirituels et culturels, les jours où le service était calme.

Des drames se déroulaient régulièrement dans les autres chambres pendant que je m’initiais à la musique classique, au jazz, au blues, aux cinémas, aux peintures, aux littératures tous azimuts etp, de tous genres.

 

Fort Navajo, Giraud et Charlier Fort Navajo, Giraud et Charlier

C’est ainsi qu’un jour, sur les conseils d’un étudiant en médecine ou d’une infirmière ou peut-être d’un interne, j’ai lu Fort Navajo, scénario de Jean-Michel Charlier et dessins de Jean Giraud, paru la première fois en album aux éditions Dargaud, en 1965. Un choc. Et le début d’une passion dévorante pour la bande dessinée.

J’ai eu, le jour où j’ai fait sa connaissance, un coup de foudre pour Blueberry, le lieutenant Blueberry, tombant par la même occasion sous le charme du style si caractéristique de Jean Giraud, ainsi que de celui de Jean-Michel Charlier, un génie dans son domaine. Cette découverte m’a également amené à m’intéresser aux apaches, et aux indiens d’Amérique du Nord en général.

Bien sûr, j’avais lu Tintin, Lucky Luke, Spirou ou Astérix dans mon très jeune âge, mais ce n’était pas mon univers, j’étais séduit par certains albums sans l’être.

Je cherchais le réalisme. J’avais besoin de pouvoir me projeter, voire de m’identifier, pour rentrer dans les histoires que je lisais. Pour la même raison, je n’ai jamais été féru de dessins animés et de films d’animation.

Enfant, j’adorais les westerns à la télé. J’ai retrouvé cet amour avec Blueberry. Cependant, l’avantage d’une BD, c’est que je peux m’attarder sur une vignette ou une planche aussi longtemps que je le veux, y revenir, laisser gambader mon imagination, repartir dans l’histoire, vérifier un détail en revenant en arrière, ce que je ne pouvais pas faire avec un film à l’époque.

Pourquoi Blueberry de Gir plutôt que Jerry Spring de Jijé ou Jonathan Cartland de Michel Blanc-Dumont ? Probablement en raison de la richesse des histoires de Charlier. Mais également, si ce n’est surtout, la touche si particulière de Gir-Giraud-Mœbius. En lisant Fort Navajo, j’ai eu un coup de foudre pour le personnage, un dessin, un style, un décor et des aventures toujours prenantes et truffées de détails historiques grâce à Charlier.

Par la suite, lorsque je rendu compte que le personnage vieillissait, j’ai été irrémédiablement conquis car la série consacrée au lieutenant Blueberry était incarnée. Du reste, j’ai cessé de suivre les aventures de « Blueberry », quand Jean Giraud a confié sa série à d’autres bédéistes, ce jour-là j’ai eu l’impression que l’auteur vendait son âme en abandonnant sa création. Pourquoi ne l’a-t-il pas fait mourir dans un album posthume, allant au bout de sa logique ?

Dès le premier album, dès les premières planches, j’étais pris au piège. À l’instar des fans de séries télévisées, j’étais impatient de connaître la suite. On était en 1975, sans hésiter, j’ai commandé les 17 albums déjà parus directement chez Dargaud, pour continuer à m’évader et à rêver. Conséquemment, j’ai dû me rendre à l’évidence : je ne pourrai jamais stocker ma boulimie bédéphile et livresque, ce sont donc mes parents qui les accumulèrent pendant quelques années.

En lisant les aventures de Blueberry j’avais le sentiment d’être ailleurs, libre, dans les grands espaces de l’Ouest américain que je ne connaissais pas, j’étais à cheval (un vieux rêve). Je sentais mon corps vivre l’action, vibrer émotionnellement, le temps d’une lecture j’étais mouvement, j’étais loin de mon handicap et de cette chambre de réanimation. Rien ne pouvait réfréner mon appétit de liberté lorsque j’étais emporté par une BD ou un roman policier, même pas une séance de massage cardiaque dans un box voisin ou le déménagement d’un cadavre vers la morgue, juste à peine me distraire. Surtout pas si j’étais en compagnie d’un personnage dans lequel je pouvais me fondre du fait d’une personnalité dont je me sentais proche.

Comme c’était le cas avec Mike S. Blueberry, ce non-conformiste, libertaire, plein de défauts, mais aussi de qualités et d’humanisme, de courage et d’intégrité. Il touchait et nourrissait quelque chose d’essentiel en moi, de vital même : mon utopisme réaliste. Blueberry, et la plupart de mes lectures, y compris les essais, confortaient ma détermination à ne jamais renoncer à mes projets, à mon autonomie, à mon libre arbitre, et à ne jamais céder au défaitisme fataliste dont on m’abreuvait depuis mon enfance. Tout est possible si tu le veux, si tu t’en donnes les moyens. Ce que j’ai fait.

La bande dessinée, la lecture, le cinéma, la culture en général, ont été un inestimable souffle de vie pour moi.

Au-delà de toute espérance en ce temps-là, puisque c’est en lisant et en analysant les styles qui m’interpellaient que j’ai appris le métier d’écrivain… dans une chambre de réanimation qui m’a vu renaître à la vie, et quelle vie, un sacré roman !

Une vocation est née dans une chambre de réanimation.

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