Irène Frain, «Un crime sans importance», Prix Interallié 2020

Ce récit, qui vient de recevoir le Prix Interallié 2020, raconte le meurtre de Denise qui était la soeur ainée d'Irène Frain. Un cri de douleur. Le cri, jamais entendu, ou peut-être jamais émis, de la victime agressée dans son pavillon de plain-pied sur jardin. Le cri de l’autrice s’élevant contre les mutismes ou les discours parcellaires des institutions et des personnes.

En exergue de son récit autobiographique Un crime sans importance, Irène Frain dit : « J’ai entrepris d’écrire ce livre quatorze mois après le meurtre, quand le silence m’est devenu insupportable. » Ce livre, qui vient de recevoir le Prix Interallié 2020, sera le récit du cri de la douleur. Le cri, jamais entendu, ou peut-être jamais émis, de la victime agressée dans son pavillon de plain-pied sur jardin. Le cri de l’autrice s’élevant contre les mutismes ou les discours parcellaires des institutions et des personnes.

L’agression perpétrée un banal samedi de septembre dans une impasse de banlieue à la périphérie d’un non-lieu, un simulacre d’espace de vie, « une zone de confins, ni ville, ni campagne, ni rien », va passer au centre du récit. Dans un style contenu, sur un ton détaché, le chapitre inaugural sobrement intitulé « Faits et gestes » relate un crime atroce tandis que « la routine fait parfaitement son métier de routine » et que l’assassin court toujours. Cette partie du livre marque une prouesse sur le plan narratif et esthétique.

Denise, 79 ans, vieille dame invisible, aimant confectionner des sachets de lavande, est une morte sans glamour, sans importance, que l’écriture d’Irène Frain va par la suite rehausser en grande sœur admirable. L’espace de quelques souvenirs, Denise redevient une reine, une fée, une marraine, celle qui s’est émancipée intellectuellement et financièrement de sa modeste famille bretonne, celle qui a inspiré la romancière.

Pour les lecteurs et lectrices qui ne l’auraient pas deviné pendant les obsèques de Denise, Irène Frain précise : « Je suis la femme en manteau bleu-noir. Et la victime de l’impasse, c’est ma sœur. » Après un déroulé des événements, des lieux et des gens sur le principe de l’anonymat, voici la romancière en personnage de son récit. Un personnage investi d’une mission morale et citoyenne : « j’ai tout à faire dans cette histoire, » objectera-t-elle au juge d’instruction imaginaire.

C’est l’occasion de mettre à nu « les ressorts les plus archaïques de la tribu », remontant dans le passé des parents et de la fratrie. L’occasion également de livrer une réflexion amère sur l’état de la France, « un pays peuplé de muets, » conclut-elle après avoir éprouvé la négligence et la lenteur de la police et de la justice. La satire devient virulente : « C’est à croire que Thémis, la belle et sévère déesse dont la raide effigie s’affiche dans tous les tribunaux de France, a jeté son peplum par-dessus les moulins. Elle a dû décamper à la mer, où elle bronze seins nus sur une plage. » 

Entre colère noire et colère blanche, Irène Frain enquête sur le meurtre de sa sœur ainée, car la victime, « visiblement tabassée et laissée pour morte » par l’agresseur, est vite oubliée par la police, la justice, la presse, les autorités et les gens de la petite ville dans l’Essonne. L’écrivaine imagine, comme dans la série télévisée Cold Case, pouvoir élucider le meurtre de sa sœur, la morte et la vivante se retrouvant dans une résolution et un apaisement tant attendus.

L’enquête livre deux niveaux de réalité. Le premier niveau photographie une société française toute absorbée par le mercantilisme, recrée une atmosphère politico-sociale, intègre des bribes de discours officiels, cite des techno-langues, rapporte des paroles communes, relaie des rumeurs fantasmagoriques, rappelle des statistiques d’homicide. Le second niveau fouille la réalité intime d’Irène Frain qui confesse sa souffrance mais aussi sa détermination, en convoquant réminiscences, conjectures, interactions réelles et dialogues imaginaires.

Au début, son accablement et son errance sont tels que la narratrice se compare à « une mouche prise au piège d’un verre, qui vole et qui grésille, confond la transparence du récipient avec l’air libre et ne cesse, l’imbécile, de se cogner aux parois. Elle ne se bat pas, elle se débat. » La figure rhétorique est d’un symbolisme parlant. À travers l’écriture, Irène Frain va donner une voix à la morte et ériger sa propre voix contre tous les silences, parachevant  son long monologue intérieur par un poème mélancolique où elle redevient « l’enfant/qui recolle/les histoires/qui les rafistole et les raboute/l’ouvrière cachée du grenier ».

Un crime sans importance décrit la rage et les ravages que provoque la mort d’un être proche, même si dans le cas d’Irène Frain le contact avec Denise était depuis longtemps rompu. À certains moments, par-delà l’histoire personnelle, l’investigation du fait divers mène (nécessairement, humainement) à la contemplation de la vie et de la mort, aux possibles conceptions de la mort et peut-être à son acceptation. Frain évoque et récuse les « males morts » du Moyen Âge, ces morts non naturelles, mauvaises, que l’on redoutait comme causes de malédiction éternelle. Partant d’un logo à la flèche invisible pourtant décelable pour qui sait regarder, l’écrivaine glissera le destin de Denise dans « l’espace négatif », l’envers d’une vie englouti par une béance monstrueuse que l’on a creusée à la lisière de la vie.

Le décès de Denise sera-t-il qualifié en meurtre un jour ?

 

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Irène Frain, Un crime sans importance, Paris, Seuil, 2020, 256 pages, 18 euros.

 

 

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