«Un lieu, une oeuvre»: Bitume et paillettes

 

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Un été à stagner, un été létal s’étalant comme une substance adipeuse sur les surfaces abrasives et les peaux humides. Il était un été goudronné, infusant les corps dans l'air chaud comme des sachets de thé multicolores, brûlant comme une plaque chauffante poussée à son maximum.

Le soleil rouge semblable à un allume cigare prêt à incendier la moindre fulgurance, le plus infime des déplacements. Les perspectives sont aussi minces et tranchantes que du fil barbelé sur le dessus du mur d'une propriété privée. Il est nécessaire de franchir ses frontières horizontales et verticales et trouver un espace libre, une « zone de non droit » comme ils disent dans leur langue morte et viciée.

Un été à tourner en rond de manière saccadée comme les aiguilles d'une montre, enfermés dans un carcan sans points cardinaux, sans échappatoire, verrouillés à double tour à l'ombre rigide des tours.

Et le temps lent qui s’écoule comme une transfusion de sang dans un corps exsangue et ondulatoire, la carcasse sociale abandonnée à la périphérie.

Du balcon du 10eme étage on dirait des figurines figées dans une attente sans fin, l'expression aboutie d'une impasse existentielle, d'une fin en soi.

Une vision atrophiée, celle de spectateurs abasourdis, gonflés comme des ballons de baudruche flottant dans le néant médiatico-politique local, , un bocal sans fond pour poissons rouges rendus paranoïaques. Un regard torve et diffracté braqué en permanence sur le moindre de nos mouvements, une sorte de boule à facette composée d’œils globuleux et hystériques.

Un œil averti décèlera l'impulsion des premières secousses, le premier frémissement de cet univers minéral et quasi carcéral. En cette fin d'interminable après-midi, la camisole de béton bitumeux qui coule dans une inertie trompeuse sous nos pieds virevoltant se fissure, craque.

C'est le moment de la métamorphose. Une mue individuelle et collective au cœur, battant la chamade, de l'été.

Comme aimantés, nous prenons la direction du rectangle noir qui se juxtapose au rectangle blanc et sableux du stade officiel. La surface est réduite et impose ses limites tant spatiales qu'en terme de nombres de corps acceptables pour générer l’équilibre parfait. 5 contre 5. Il y a tractation pour que les forces en présence puissent s'opposer dans un cadre le plus égalitaire possible mais chacun veut augmenter ses chances d'être dans le bon camp et les négociations durent plus que prévu. Le hasard du « carré » se chargera d'y mettre fin.

Le temps se fige, nous sortons de la machine à broyer les existences périphériques, nous pénétrons dans un espace temps constitué d'une succession ininterrompue de ruptures, de configurations qui s'articulent, se brisent et se reconstituent comme autant d'éloges furtives au mouvement et à la vie.

Il n'y a pas d'arbitre, pas de chronomètre, pas d’entraîneur immobile et turgescent, pas de spectateurs racistes, il y a nous et la sphère qui nous illumine.

On pourrait croire à la mise en scène d'une néo mythologie. Du foot de rue, sur l'asphalte sombre et dure baignée par la lumière déclinante de la sphère jaune sur le point de franchir la ligne d'horizon gommant pour quelques heures la netteté des lignes de démarcation.

Mohamed vient d'engendrer sa propre distorsion. C'est sa marque de fabrique, imprévisibilité. Nous subissons une violente décharge, un changement brutal de trajectoire, une nouvelle proposition dans un monde façonné par d'ineptes prédictions. Il n'a pas touché le ballon qui lui était destiné, qu'il aurait dû contrôler et conserver quelques secondes sous la pression de Jean-Luc prêt à le contraindre, à limiter son expression.

Il aurait du se saisir de la balle, prendre du plaisir à la manier. C'est ce que tout le monde veut. Mais il a feint, il a esquissé un mouvement comme un tour de magie et nous nous sommes engouffrés dans une projection qui est un leurre, la projection d'un futur inexistant. Nos croyances s'effondrent sans un bruit, dans nos intérieurs respectifs.

Ceux qui ont anticipé se trouvent pris à contre pied, tordu comme sous l'effet d'une force invisible, tellurique, la défaite se lit sur leur visage déformé, ils viennent d’être éliminés, éjectés du jeu, rendus inutiles.

Ceux qui ont misé sur plusieurs possibles peinent malgré tout à retrouver une stratégie efficace pour combler le déséquilibre, ceux qui ne sont pas dans la zone de déflagration tentent de combler la faille créée par ce geste poétique, mais il est trop tard. Hamid part au but seul, libre de toute opposition, déterminé à faire claquer le poteau qui sert de but.

Il y a nous et la sphère enfermés volontairement dans ce rectangle rugueux et exigu, il y a l'habileté technique, l'anticipation, l’œil de Moscou qui capte tout avant les autres, l'esquive, le plaisir qui saisit les corps, les rires, les moqueries, les contestations, les chocs, le poteau, son bruit sec, il y a le temps suspendu quelque part.

Le ballon ne sort pratiquement pas, aimanté par des gestes précis, des enchaînements comme des arabesques de danseurs classiques, un double contact sur la ligne de touche, un petit pont de l’extérieur du pied, un crochet « pur », un râteau, une talonnade tout est à la mesure de l'espace réduit, sur mesure, un processus de concentration qui oblige à trouver des failles, des micros fissures pour pouvoir se libérer et libérer les siens.

Ce soir là, nous avons joué une partition que les dieux du football ont sans doute eu plaisir à écouter pendant que sur les ondes radios, à la télévision, dans les journaux s’écoule par un réseau de bouches « mécaniques » le fiel sur nos existences.

 

Coupe du Monde 2006, Quart de finale, France 1-Brésil 0

Suite à sa prestation éthérée lors du quart de finale de la coupe du monde 2006 opposant à Francfort l’équipe de France de football à la seleçao. Zidane, ce fils d'immigrés algériens né à Marseille est entré dans la peau d'un soliste brésilien.

Il fut pourtant plus pertinent de se servir à la source, de convoquer la matrice dans laquelle le jeune Yazid a expérimenté et élaboré ses divins enchaînements. Ces surfaces âpres et complexes qui font naître et pousser ces merveilleux agencements, ces « fleurs de la différence ». Ce soir là Zidane a magnifié cet hexis corporelle propre aux joueurs issus des quartiers populaires, des zones de relégation.

Sur le but marqué par l’équipe de France c'est un gamin du quartier de la Castellane qui fait la passe décisive à un gamin des Ulis. Mais notre contribution au football dépasse de loin ce moment paroxystique. 

 

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