«Un lieu, une œuvre» - Dans les Gorges du Furon, loin, bien loin des forêts de Sibérie

Écumer les destinations exotiques, partir à l'aventure à des milliers de kilomètres de chez soi... L'urgence écologique ainsi que la crise sanitaire conduisent à reconsidérer ce rêve érigé par beaucoup en dogme. C'est dans ce contexte que j'ai découvert le parcours et l’œuvre de Sylvain Tesson, dans les Gorges du Furon. Une occasion de repenser le voyage et le plaisir.
  1.  

Fin Juillet 2020, midi. La chaleur est écrasante. Grenoble, encerclée par les massifs du Vercors à l’Ouest, de la Chartreuse au Nord et de Belledonne à l’Est, s’avère redoutable quand il s’agit de faire rissoler ses habitants. Sans poésie peut-être, mais avec pragmatisme, nous en parlons ici comme d’une « cuvette ».

Grenoble © Ville de Grenoble Grenoble © Ville de Grenoble

Parmi toutes les échappatoires possibles : s’asseoir en râlant devant son réfrigérateur grand ouvert, se tartiner de glaçons ou fuir vers les lacs de la région, il y en a une plus intimiste, plus simple, plus belle : se réfugier aux Gorges du Furon.

Il me faut dix minutes, en vélo, pour rejoindre Sassenage, petit bourg sis au pied du Vercors, dont le centre a des allures de vieux village : son église, sa place et au milieu, bien sûr, la fontaine. La température, déjà, a fléchi. Car c’est un peu plus loin, dans un parc où pique-niquent de nombreuses familles, que le Furon, torrent venu des plateaux du Vercors, termine sa cavalcade.  De vasque en cascade, il a sculpté les roches de calcaire pour y creuser furieusement son lit. Il faut maintenant grimper dans la forêt pour remonter son cours. Je croise des randonneurs, des adeptes de canyoning aux mousquetons cliquetants.

Les Gorges du Furon Les Gorges du Furon

Au fur et à mesure de l’ascension, de moins en moins de monde. Deux jeunes amoureux se bécotent à la fraîche (il fait trop chaud sur les bancs publics), des ados suspendus aux falaises effectuent des sauts spectaculaires. Je transpire à grosses gouttes. Quand je plonge, j’oublie la canicule, l’heure, les soucis que je remâche depuis le matin. L’eau, limpide,  est à quatorze degrés. Il n’y a plus que le choc électrisant. La perfection.

            Peu après, sur mon rocher, je contemple : le soleil, empêché par la frondaison des arbres, tombe en paillettes sur l’eau, les pierres et les plantes. Le pépiement des oiseaux accompagne le bruit de la cascade. La nature est triomphante, sans conteste. Me voici dans la vieille forêt magique de Princesse Mononoké. À côté de Grenoble, métropole-fournaise industrielle et polluée. À dix minutes. La fraîcheur m’enveloppe, je frissonne. Je me sens régénérée. Les Gorges du Furon : les veines de la Terre mises à nu.

 Je sors de mon sac à dos ce livre : Dans les forêts de Sibérie, de Sylvain Tesson.

 Je trouve le type agaçant. Condescendant. Je me rappelle cet article où il taclait la bêtise des gens qui se lobotomisaient à « la pompe excrémentielle[1] » d’internet. Il éprouvait alors de la « compassion » pour les gens qui n’aiment pas lire ou qui n’ont pas de jardin. La compassion est un joli mot, à l’origine ! L’ouvrage est le journal des six mois qu’il a passés (presque) seul, dans une cabane sur les bords du lac Baïkal, afin d’éprouver sa vie intérieure. Il y critique vertement la modernité, la surconsommation et le mode de vie urbain. Entouré de ses caisses de tabasco, de livres et de vodka, il y dresse un éloge du temps apaisé, de la sobriété et de la nature.

            Tout de même, je trouve bien facile de tancer ses semblables lorsque l’on a pour soi suffisamment de temps et d’argent pour s’offrir une vacance d’une demi-année. Quand on a grandi dans un milieu bourgeois qui offrait sur un plateau l’accès à la culture et aux voyages à travers le monde, il me semble que l’on pourrait s’abstenir d’avoir de la compassion pour ceux qui galèrent depuis qu’ils sont nés. Influencée par son goût pour les aphorismes, je dirais volontiers : avoir le choix, c’est un luxe. Et beaucoup ne l’ont pas.

Le livre, pourtant, m’interroge. Il me fait réfléchir. Poétique, l’écriture n’est pas dépourvue d’autodérision. Un exemple : « Rien ne vaut la solitude. Pour être parfaitement heureux, il me manque quelqu’un à qui l’expliquer. » Ou cet autre, pour continuer dans la formule aphoristique : « Les hommes qui ressentent douloureusement la fuite du temps ne supportent pas la sédentarité. » Je lève alors la tête et m’absorbe dans l’eau rugissante qui n’en finit pas de couler.

Entre la parution de ce livre (2011) et la lecture que j’en fais, il y a eu un événement qui en modifie nécessairement l’appréhension : le confinement. Et ce n’était pas un choix. Nous avons toutes et tous fait l’expérience d’une réclusion à l’intérieur de nos pénates (heureusement pour moi, j’aime lire et j’ai un jardin).

Pour beaucoup, les chanceux sans doute, le temps s’est agréablement ralenti. Quand Tesson se prend d’affection pour la mésange qui vient chaque matin frapper à son carreau, je pense au merle venu me visiter pendant le confinement. J’avais le temps de le regarder. Je m’y suis pareillement attachée. Comme l’écrivain voyageur mais sans voyager, j’ai passé de longs moments, qu’aucune urgence ne perturbait, à regarder le printemps gravir la montagne : les bourgeons gagnaient chaque jour du terrain, progressant comme une vague vert tendre. Au premier mai, ils avaient atteint les crêtes.

L’idée d’aller voir de mes propres yeux les glaces du lac Baïkal me taraude à présent. Mais, à l’heure du Covid (ou de la Covid, comme il faut dire maintenant) et de l’urgence écologique, peut-être devrions-nous, précisément, ralentir le rythme et éviter de cramer du kérosène à tout bout de champ pour le moindre de nos plaisirs. Réapprendre à rester un peu à notre place et apprécier ce qui nous entoure. Moins d’horizontalité, plus de verticalité.

Grenoble, capitale des Alpes, est spécialisée dans les micro et nanotechnologies. À l’heure où j’écris, la circulation sur la rocade est abaissée de vingt kilomètres par heure en raison de la pollution. Oui, notre mode de fonctionnement est une catastrophe environnementale.

Tesson le formule dans son ouvrage : nous ne pouvons pas tous fuir dans une cabane en Sibérie pour échapper au monde et à ses désastres. Il y a des privilégiés, n’est-ce pas ? Mais il faut bien se rappeler que nous sommes le monde. Nous avons trop pris l’habitude, je crois, de penser les choses en termes dualistes : bien/mal, nature/civilisation, ville/campagne, monde d’avant/monde d’après… Moi et les autres. Complétez la liste à votre guise.

Peut-être devrions-nous appréhender ces problématiques à l’aune de la conjugaison plutôt que de l’opposition. Après tout, l’auteur de Dans les Forêts de Sibérie est un bourgeois parisien qui sait couper du bois pour se chauffer, pêcher pour se nourrir et puiser son eau pour étancher sa soif. Où est le problème ? Quant à moi, je suis à dix minutes seulement de la « civilisation », réfugiée dans des gorges enchanteresses. Ces deux espaces coexistent sans problème. Et quand on en aura fini de systématiquement valoriser l’exploration, la conquête, la colonisation (ces mots ne sont-ils pas tristement synonymes, bien souvent ?), quand on arrêtera enfin d’encenser sans les questionner les « performances » de ces « héros » qui ouvrent de nouvelles voies sur Terre ou dans l’Espace, peut-être aurons-nous un rapport plus serein à notre environnement et à nous-mêmes.

Voilà donc le grain à moudre que m’a donné la combinaison d’un lieu et d’une œuvre. Il est temps pour moi de redescendre dans la fournaise. Comme il me reste quelques pages à finir, je reviendrai sans doute demain.

 

[1] https://www.lefigaro.fr/vox/societe/sylvain-tesson-que-ferons-nous-de-cette-epreuve-20200319

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