« Un lieu, une œuvre » : l’Aventure ambigüe

L’Afrique semble être à la veille de printemps peut-être salutaires. Comment va-t-elle se réinventer ?

Cuisine à Diaguéli © A.H.G. Randon Cuisine à Diaguéli © A.H.G. Randon

 

La brousse, à Diaguéli, ne vous ouvre ses charmes que lorsque le soleil veut bien, le soir, lui accorder le droit de respirer et de laisser partout la vie doucement se remettre à couler, courir, chanter, rire, hennir et bêler au soir d’une journée d’apnée dans la fournaise. L’enfant court derrière un agneau insouciant, qui n’aura plus de père dans une heure, hospitalité peule oblige. Les femmes, en préparant le feu pour le repas du soir, reprennent leurs conciliabules bienveillants sur cet étrange couple de citadins si chaleureusement reçu, la veille, par leur chef de mari. Le hameau se réveille, trois petits ânes attelés à une charrette remplie de bidons vides passent en trombe devant la case, un gamin de dix ans au large sourire édenté tient les rênes d’une main et nous salue de l’autre. Debout sur le plancher de son char silencieux, semblant glisser sur la piste de sable blanc, bien campé sur ses jambes écartées, il a sans le savoir l’air d’un petit Ben-Hur. Le forage est à deux kilomètres et le retour sera plus laborieux pour le véhicule à traction asine une fois les bidons remplis d'eau. Des choucadors au plumage bleu électrique balaient le sable de leur queue et se disputent quelques graines avec des poules vagabondes, tandis qu’un calao, sorti d’on ne sait où, fouille de son bec rouge parmi les branches sèches, à la recherche de quelque insecte. Entre le tronc de l’acacia et le mur de la case voisine, une grenouille sort le bout de son nez d’une improbable cave, à l’ombre, entre deux pierres. Distrait par l’arrivée d’Omar, j’oublie de me demander comment une grenouille, supposée vivre auprès de l’eau car fille de têtard, peut bien survivre dans un désert aussi brûlant. La vie décide des vivants et niche où elle veut, passant sans état d’âme du cœur du batracien au ventre du rapace. Les zébus se reposent plus loin, à l’écart de la concession, Omar dépose son bâton, son sac, sa gourde, ôte son lourd tengade. Il a passé la journée dans cet immense four qu’est la savane en mai, docilement suivi par plus de cent bovins, dont le balancement des cornes semble approuver et saluer la bravoure du guide. Omar, qui n’est jamais parti sans son portable depuis qu’il en existe, avait pour la première fois emporté son « sac solaire », une besace en tissu portée en bandoulière dont le rabat est recouvert d’un panneau solaire flexible lui permettant de recharger portable et lampe de poche, inestimable luxe, sécurité ultime pour le berger solitaire. Les enfants allaient bientôt aussi pouvoir goûter à ces bienfaits de la modernité et faire leurs devoirs le soir à la lumière miraculeuse des lampes LED d’un kit solaire. Rien ne pouvait leur faire plus plaisir. L’inventaire des kits requis pour les villages environnants fut dressé avec l’instituteur, invité le soir autour d’un délicieux plat de riz garni de viande de mouton, l'infortuné géniteur de l’agneau précité, et arrosé de bissap, pain de singe et gingembre. Sur le lit tressé de branches et recouvert d’un matelas de mousse réservé aux invités de marque qu’Omar avait fait mettre pour nous en plein air contre le mur de sa case, couchés sur le dos, nous avons bu de tous nos yeux jusqu’à l’ivresse du sommeil les astres de la voie lactée et de ses galaxies insoupçonnées. L’univers tout entier nous offrait son silence et les scintillements de son éternité. Il ne nous restait plus, le lendemain, qu’à rejoindre la capitale dévoyée d’un pays mal assis entre deux univers. J’ai pleuré ce jour-là avant même d’avoir rejoint la route asphaltée qui nous précipita en quelques heures dans le vacarme d’une ville qui ne s'endort jamais et où tant de zébus errent, anachroniques, au bord des voies rapides.

Lorsque je pense à cette évasion, les questionnements de Cheikh Hamidou Kane dans « l’Aventure ambigüe » reviennent sans cesse à mon esprit, et je me dis que seul Samba Diallo détient la clé de ce mystère : ce que l’on part apprendre dans un autre monde aura-t-il plus de valeurs que ce qu’il faudra alors oublier ? Samba tend un livre au chevalier qui sanctionne, assis sur son tapis : « Les Pensées… Hum ! Pascal. C’est certainement l’homme le plus rassurant. Mais, méfie-toi même de lui. Il avait douté. Lui aussi a connu l’exil. Il est vrai qu’il est revenu ensuite, en courant ; il sanglotait de s’être égaré, et en appelait au « Dieu d’Abraham, d’Isaac, et de Jacob », contre celui des « philosophes et des savants ». Son itinéraire de retour commença comme un miracle et s’acheva comme une grâce. Les hommes d’Occident connaissent de moins en moins le miracle et la grâce… » 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.