«Un lieu, une oeuvre» - L'étranger d'Oran

Chaque été comme de nombreux maghrébins vivant en banlieue, nous nous rendons dans notre terre natale. Notre arrivée finale se trouve dans la ville de Tlemcen, fief incontournable de ma mère. Je n’appréciais pas tellement cette ville. J’avais des cousins à Oran chez qui j’aimais me rendre et lorsque j’y mettais un pas, c’est Albert Camus tout entier qui s’emparait de mon être.

L’Etranger d’Oran

Chaque été comme de nombreux maghrébins vivant en banlieue, nous nous rendons dans notre terre natale, afin que les parents ne nous coupent pas de leurs propres racines. Nous, nos racines s’amoncellent, s’écartèlent entre la cité et les mœurs que nos parents peinent à nous inculquer.

Les vacances s’annonçant, le quartier se met à bouillonner.

Dans les rues un ballet de voitures, de camionnettes se remplissent de bagages, de nourritures, d’électroménagers qui s’entassent dans les Simca, remorques, avec mille façons de rentabiliser le moindre centimètre des véhicules. Les départs au pays sont une façon de montrer au bled la richesse que la France nous donne face à ceux qui sont restés sur place.

Plus la voiture est pleine à craquer plus c’est une preuve de réussite.

Sauf ceux que ne savent pas ,ceux qui sont restés au bled, ce qu’est la misère banlieusarde que l’on doit endurer tout au long de l’année. Les privations d’aliments de qualité, de cultures de livres, de cinéma, de théâtre. Le stricte minimum afin d’économiser pour ce fameux départ en Algérie, au Maroc ou en Tunisie.

Tous traités à la même enseigne !

Ces voyages sont éprouvants, serrés comme des sardines entre les bagages, les robots ménagers, à rouler pendant des heures durant, sous une chaleur écrasante sans pouvoir s’allonger les jambes.

Après bien souvent de trois ou quatre jours d’un voyage sans fin nous arrivons enfin à destination, bien heureux de nous dégourdir les jambes et la tête.

Notre arrivée finale se trouve dans la ville de Tlemcen, fief incontournable de ma mère.

Je n’appréciais pas tellement cette ville, non pas pour la beauté de son paysage mais pour la mentalité qu’il y régnait. Bourgeoise, avec des codes archaïques bien spécifiques, il me fallait surveiller mes faits et gestes constamment. Je ne rêvais que d’un autre départ et me rendre dans la ville d’Oran que je trouvais bien plus libre, où les filles avaient le droit de s’installer en terrasse en compagnie des hommes, mais surtout où il y avait une plage.

La plage de Magdah à Oran La plage de Magdah à Oran
J’avais des envies intenses de baignades chose que ma mère puritaine de ne pas dévoiler le corps des femmes, horrifiait.

J’avais des cousins à Oran chez qui j’aimais me rendre et ne plus repartir.

Je passais bien des jours à harceler, faire du chantage à ma mère pour qu’elle m’autorise à partir. J’étais de mèche avec mon cousin car il me fallait un homme pour faire le voyage Tlemcen-Oran. J’avais 17 ans, encore vierge et tout déplacement sans un homme était propice, selon ma mère à ma défloration.

Lorsque je réussissais tant bien que mal, à organiser mon départ mes vacances commençaient enfin dans la ville d’Oran.

Au-delà de la liberté que pouvait m’apporter cette ville, lorsque j’y mettais un pas, c’est Albert CAMUS tout entier qui s’emparait de mon être.

J’avais lu bon nombre de ses romans qui m’avaient bouleversée, et chaque rempart, chaque ruelle pouvaient me faire penser à La Peste. Lorsque j’apercevais un rat se faufilant sous une voiture, je m’imprégnais du roman tout entier.

De ce fait, lorsqu’enfin je me retrouvais sur la plage d’Oran, sous la chaleur écrasante de la mer à nue, je me remémorais, ces passages de L’Etranger lorsque Meursault tire et tue « l’arabe » comme il le dit. « La brûlure du soleil gagnait mes joues et j’ai senti mes gouttes de sueur s’amasser dans mes sourcils » « Alors j’ai tiré encore quatre fois sur un corps inerte où les balles s’enfonçaient sans qu’il y parût. Et c’était comme quatre coups brefs que je frappais sur la porte du malheur ».

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Cette plage m’a toujours rappelé l’œuvre extraordinaire de Camus. Je le vénère pour ses romans, pour l’homme militant qu’il a été et enfin pour l’indépendance de l’Algérie.

Les œuvres de Camus et la ville d’Oran me font revivre intrinsèquement chaque histoire qu’il a écrit.

 

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