"Le Pont de Bezons" de Jean Rolin

Jean Rolin a choisi, en préface de son dernier livre, cette phrase d’Aragon (tirée du roman Aurélien) : "Personne ne s’avisait de marcher le long de la Seine. Pourquoi l’aurait-on fait ? et qui ? Les gens sont raisonnables. Cela n’a pas de sens de marcher le long de la Seine. Après, il faut revenir. On est bien avancé". Et bien, lui, l’a fait !

 

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Écrivain voyageur, Jean Rolin, vient de publier, en août 2020, son livre "Le Pont de Bezons". Pendant un an, il a arpenté, au fil des saisons, "cette diagonale assez élégante", de chaque côté des méandres de la Seine, entre Melun et Mantes en prenant comme point de mire ce mystérieux pont de Bezons, terminus de la ligne 2 du tram : un pont déjà cité à plusieurs reprises par Céline (Chanter Bezons, voici l’épreuve !).

Ces clichés, décrits de façon minutieuse, presque tatillonne, parfois drôle et sans nul doute dans un fouillis calculé sont les fruits de ses déambulations aléatoires, de ses pauses et de ses détours dans ces décors bucoliques ou (péri)urbains du bord de Seine. Parfois, aux cours de ses nombreuses randonnées, une personne mystérieuse (le restera-t-elle ?) appelée "Celui-des-ours" l’accompagnera.   

Pour le narrateur, il s’agit de tisser une toile passionnante de l’instant présent (août 2018 à août 2019) et d’enrichir son récit d’hypothèses, d’anecdotes, d’empreintes ou de références d’histoire ou de géographie, d’analogies retrouvées dans les romans, les poèmes, les récits, les citations de personnages ou de personnalités connus de la littérature, de la peinture, de la musique, de la politique et autres. Il va aussi se retrouver impliqué, mais de manière fortuite, dans cette aventure, mais chut !... je vous en laisse la découverte.

Les berges, les pontons, les rives de la Seine sont de moins en moins sauvages et naturelles mais, pour autant, il ne boude pas son plaisir de décrire des moments d’exceptions : l’observation d’une péniche dans la brume, "la lente progression, vers l’amont, d’un bateau de croisière de couleur rouge… d’une taille prodigieuse", plus loin une quinzaine d’enfants plongeant dans le fleuve sans se soucier de la saleté des eaux, ailleurs un homme pêchant par nécessité plutôt que par plaisir.

La désindustrialisation a laissé des friches, des terrains vagues, des endroits désaffectés comme "l’usine des Papeteries de la Seine, dont seuls subsistent désormais une cheminée blanche, et au pied de celle-ci l’ossature d’un long atelier dépouillé de sa chair", les installations militaires délaissées, "un transformateur abandonné, tagué, envahi par le lierre, environné de détritus". Dans la même lancée, aux alentours, certains restaurants, hôtels et magasins ont fermé pour absence évidente de clientèle, d’autres font désormais contre mauvaise fortune bon cœur.

Ces nouveaux paysages faits d’enchevêtrements de routes, de voies ferrées, de pylônes, de châteaux décrépits, de ruines, d’usines et de zones industrielles en activité, d’un centre de détention encore ouvert, de citernes d’hydrocarbures, d’entrepôts et de bâtiments vides, de parkings désertés, de camps de migrants évacués et reconstruits, d’"un petit lac d’eau noir où baignent des chaises en plastique", "de l’ancienne maison éclusière au crépi jaune… désormais murée"… reflètent bien l’état de la société en devenir et "on y relève de nombreux indices de la transformation sociale et de la paupérisation". L’arrivée soudaine d’une alouette en bordure d’une nationale lui fera cependant dire que, dans cette grisaille, "la vie valait encore d’être vécue".

Sur les chantiers de ce fleuve francilien et dans ce monde de solitude, d’oublis et de décomposition, il croise des habitants et des personnes de tous les coins du monde qui s’étonneront eux-mêmes de le voir : tibétains, africains, kurdes, pêcheurs roms, réfugiés, migrants, militants du PKK, curés africains, évangélistes, frères assomptionnistes, coiffeurs congolais, groupes d’ethnies et de communautés différentes, sosie de l’Abbé Pierre.

D’une plume légère, fluide, mais cependant rythmée, l’auteur dépeint la faune et la flore, riches de surprises. Certains canevas lui rappellent des huiles sur toile connues comme "les coquelicots" de Claude Monet, "les ponts de la Seine à Asnières" de Vincent Van Gogh. Il déniche "un buisson de prunellier… partiellement couvert de fleurs blanches", "dans l’ombre d’un pin gigantesque, une maison aux volets clos… habitée que par des oies", "une bande de linottes, front et poitrine d’un rouge écarlate, en train de se goinfrer parmi les pâquerettes". Prêtant l’oreille, il égrène : le bruit des trains, du RER, le vent dans les arbres, la "rumeur automobile", le raffut de la machine à broyer les épaves.

Passionné d’ornithologie, il s’emploie à traduire avec minutie cet environnement vivant fendant bien souvent le silence : "les piaulements d’un couple de buses", le chant de la fauvette et du coucou, les cris du pic-vert, l’envol des bernaches du Canada et du héron cendré. Il raconte l’agitation des lapins, des faisans, des grenouilles, des poules d’eau et nous décrit l’effervescence de l’instant. Un chat noir croise son chemin.

Il sait allier, comme personne, le neuf et l’ancien, le beau et le laid : "En retrait de la berge s’élèvent, magnifiques, scintillantes au soleil comme le trésor exondé d’un pirate, les montagnes de déchets métalliques amassées par une entreprise de recyclage".

Mais, arrêtons là le récit afin de ne pas trop en dévoiler la trame. Sachez que tout est régal pour l’imagination, les rêveries et l’émerveillement, même si l’auteur estime que le lieu perd peu à peu de sa poésie. Il arrive, aussi, par ses traits d’humour à dissiper ce rien de mélancolie !

Finalement, j’ai découvert un Jean Rolin "heureux" puisqu’il a contemplé, le 4 juillet 2019, le coucher du soleil sur le Pont de Bezons et le lendemain au petit matin, il a vu le jour se lever sur ce même pont.

Ce livre est un petit chef d’œuvre distillant charme, cœur et profondeur !

 

 

Jean Rolin, Le Pont de Bezons, P.O.L éditeur, 238 pages, parution août 2020.

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