«Un lieu, une œuvre»: une maison et une œuvre pour s’émanciper

Quelque part en Alsace, dans un village comme il y en a tant, une maison, une vie qui s'installe et se construit, et un roman qui passe par là…

La maison ne payait pas de mine.

Une petite bicoque préfabriquée sans étage ni esthétique, un rectangle posé sur une fondation faisant office de cave et de garage, plantée sur un petit terrain, au cœur d’un lotissement. Elle n’avait rien d’attrayant de prime abord, n’eût été sa modulabilité en raison de l’absence de murs porteurs. Elle était du genre pratico-minimaliste pour petits budgets ; la maison du petit peuple construite à la chaîne.

Si nous avions eu les moyens l’aurions-nous habitée ? C’est dire que rien, dans un premier temps, n’était à notre goût, du moins au mien, mais nous n’avions guère le choix financièrement et socialement. Nous étions donc bien contents qu’on nous la loue. C’est ce que l’on nomme sans doute la providence ou la destinée puisque j’y restai finalement plusieurs décennies.

 

En quelques années d’occupation, autant que faire se peut, nous avions fait réaménager l’intérieur, le rendant le plus pratique et accessible possible, afin d’occuper au mieux son espace réduit et contraint. Puis repeindre la façade en jaune et rouge afin de l’égayer un peu ou peut-être pour lui donner un cachet original, une identité en somme, au grand dam, dans un premier temps, d’un voisinage très classique et normé.

 

 

Une maison en Alsace Une maison en Alsace

 

Avec le temps et les opportunités, je l’avais faite mienne, à mon idée, ayant divorcé et m’étant séparé entre-temps, j’étais « chez moi » quand mes amours étaient de passage plus ou moins longtemps.

Elle était lumineuse, vivante et ouverte sur le monde, l’inconnu et le fortuit.

De surcroît, nous avions planté un catalpa devant la terrasse, offrant une ombre et une fraîcheur naturelles très appréciables en été. Ce catalpa dégageait une aura et une quiétude bienveillante indicible, il avait quelque chose d’apaisant qui émanait de son énergie. Il faisait bon rester sous la protection de ses feuilles immenses afin de lire ou refaire le monde avec des amis.

La maison avait une âme lorsque je la quittai. Du moins, c’est ce que disaient spontanément des gens qui venaient pour la première fois. Et la surface habitable avait doublé.

 

Je m’y sentais bien mais pas entièrement chez moi. Je l’avais adoptée en l’adaptant, d’abord comme locataire et ensuite comme propriétaire. Dans mon esprit, quelques années durant, c’était du provisoire, un provisoire qui pouvait certes durer, mais malgré tout du provisoire, avec l’investissement minimal que sous-tend le provisoire.

Cependant, presque malgré soi on s’installe imperceptiblement dans les murs, on s’implique, sans s’en rendre compte, on fait petit à petit comme si le provisoire était définitif. On se projette dans la durée car vivre à moitié dans un lieu, c’est nourrir un sentiment d’incomplétude et d’insatisfaction.

Jusqu’au jour où les circonstances m’offrirent l’opportunité que cela devînt véritablement Ma maison, en la rachetant. Mais pourquoi la racheter n’y étant pas tout à fait à l’aise ? Par pragmatisme et lucidité. Et je m’y étais attachée à la longue ; trente-cinq ans, ce n’est pas peu dans une vie. Cela ne signifiait pas que j’avais enterré mon envie de déménager un jour pour d’autres cieux et pour vivre autrement, cela disait simplement que j’acceptais l’idée de finir mes jours dans cette maison, si ça devait être ainsi. Le meilleur moyen d’avancer dans la vie, c’est de se laisser porter par elle, être confiant en ses capacités et en l’avenir.

Au final, je pense avoir vécu une sorte d’histoire d’amour avec cette maison, une de ces histoires où les protagonistes s’apprivoisent en apprenant à se connaître et à faire des concessions.

Lorsque je m’en suis séparée, pour un autre amour architectural, elle était à mon image, elle était un miroir de moi-même ; nous nous étions adoptés.

 

D’autant que j’étais pleinement conscient d’être bien loti comparativement à tant et tant de personnes. Je bénéficiais en plus d’un environnement particulièrement tranquille pour un lotissement avoisinant une cité HLM. La configuration environnementale nous avait préservés des nuisances sonores les plus stressantes et communes dans le microcosme d’une ville moyenne.

Pour autant, aux yeux des natifs, des autochtones, nous étions des étrangers. Pour être adopté, intégré, dans un village ou quartier, il faut du temps parce que l’on se heurte à de la méfiance aride, nourrie par un sens aigu de l’entre-soi.

 

C’est en observant la sociologie villageoise que l’on se rend compte que la xénophobie trouve sa racine près de chez soi. Il n’est guère nécessaire d’être noir, arabe, porteur d’un stigmate, homosexuel, ou que sais-je, pour être ségrégué car suspecté a priori, mis à distance si ce n’est à l’écart de la communauté, de la famille élargie. Il y a toutes sortes de confinement et de masques qui ne disent pas leur nom à bien y regarder dans nos sociétés. Mais c’est une autre histoire.

La culture de l’étranger, du différent, débute dans les villages. Il faut faire ses preuves pour être admis et, qui sait, peut-être même un jour reconnu, surtout si l’on a des enfants qui pourront potentiellement s’enraciner dans le tissu social du village.

La culture de l’antre exclut l’autre par principe, à l’instar de tout danger présumé potentiel. La confiance, ça se mérite « chez ces gens-là ».

Je n’ai jamais goûté ces cultures de clochers conduisant parfois aux querelles de clochers. Il n’empêche que l’on y rencontre également une solidarité qui fait vivre le tissu social ainsi recréé.

Le « chacun chez soi et pour soi » presque consacré n’empêche pas la constitution de solidarité entre voisins. Or ce m’, cela me convenait à merveille, n’ayant jamais spécialement cherché à m’intégrer à un groupe, vivre dans un lotissement, me convient plus parfaitement. Je suis un homme public très solitaire.

 

Hormis les week-ends et les jours fériés, la plupart des gens travaillaient du matin au soir, à l’image de tout bon quartier dortoir qui se respecte. Nous avions, sans le savoir, emménager dans un biotope plutôt confortable et idéal pour nous et nos enfants, dans lequel nous pouvions nous épanouir en sécurité.

 

C’est ici que je suis devenu homme. Que je me suis émancipé et réalisé insensiblement. À tous points de vue. Que je suis devenu « je », après avoir été pendant des années « il » ou « lui ».

 

C’est ici qu’un jour je suis tombé, je ne sais plus comment, sur La femme de papier de Françoise Rey, paru aux éditions Ramsay, en 1989. Je l’ai rencontré une dizaine d’années après sa première parution. Je dis bien « rencontrer » car tous les livres qui m’ont marqué m’ont semblé être des rencontres presque providentielles ou une prédestination. Lire le « bon » livre au bon moment, en quelque sorte, répondant à un questionnement ou un état d’âme précis. Des livres ont été cathartiques pour moi, autant que l’écriture. C’est peut-être ainsi lorsque l’on naît sous le signe des mots.

 

 

la-femme-de-papier

 

J’ai génétiquement été gorgé d’érotisme, de sensualité, d’érotisation, toujours intéressé et attiré par « la chose », comme disent chastement certains. Toujours, c’est-à-dire dès que je fus en âge de l’être.

J’avais donc très envie d’écrire un roman érotique. Cependant, je n’osais pas me lancer. Comment faisaient les autres, les auteurs célèbres ? J’ai certes lu Sade, Apollinaire, Aragon, Bataille, etc., mais je n’accrochai pas. En revanche, j’ai lu les trois versions de L’amant de lady Chatterley de D. H. Lawrence qui me marqua autant que le roman Françoise Rey. Toutefois, à de rares exceptions près, je préfère les romans érotiques écrits par des femmes, telles que Pauline Réage ou Anaïs Nin.

 

Je pouvais me projeter dans La femme de papier, pas dans Les cent vingt journées de Sodome ou Les onze mille verges, ce n’était pas mon univers, ma fantasmagorie. Je pouvais m’identifier dans l’amant de la femme de papier, dont on ne connaît rien en dehors du pull-over et des pratiques sexuelles, dans leurs fantasmes, leurs effusions dans la cuisine qui m’excitaient à l’abri de ma bulle de lecteur ; j’aurais aimé à l’époque être à la place de cet amant luxurieux, cela entrait tellement en résonance avec ma vie personnelle et mon envie d’écrire.

Et puis, il y a l’écriture fluide de Françoise Rey, son style limpide et excitant, excitant car limpide, d’une limpidité venue du vécu ; elle romançait un pan de son intimité. Son écriture est très charnelle, trouble et troublante, délicieusement troublante, parce qu’ancrée dans la réalité, une réalité on ne peut plus concrète, une réalité à laquelle j’aspirais mais je n’y avais pas accès alors, à cette époque, dans cette maison matricielle.

Ce roman fut un déclic pour moi, avec celui de Lawrence. Ils m’ont donné l’impulsion et surtout l’envie de surpasser ma mauvaise conscience. J’écrivis, dans des conditions kafkaïennes, une trilogie aussitôt remisée dans mon ordinateur, persuadé que c’était sans intérêt comparé à l’écriture de Françoise Rey.

 

Et puis, le temps passe, l’âge s’en vient, le regard se transforme, de l’eau coule sous les ponts, la maison jaune et rouge est désormais géographiquement loin, imprégnée d’une autre atmosphère, d’une autre histoire. La vie continue au rythme du mouvement d’une existence. Restent les souvenirs et la gratitude envers un lieu et une époque fondateurs et initiateurs. Qu’importe la durée d’un passage, un lieu marquant marque à jamais une vie de son emprunte mnésique. Quelque part

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