«Un lieu, une œuvre»: Saint-Bauzille-de-la-Sylve et la peste

Quand Albert Camus s'invite dans un village de la vallée de l'Hérault…

Ici se termine le périple autour de la résonance d’un lieu et d’une œuvre particulièrement marquante. J’aurais pu m’arrêter au musée Marmottan et Les Nymphéas de Claude Monet, exposées dans une salle d’une intensité et d’une aura spirituelles inoubliables, ou au musée d’Orsay, devant La jeune femme a l’ombrelle, également de Claude Monet, d’une beauté et d’un rayonnement bouleversant ou encore, avant qu’il soit regrettablement fermé en 2016, au musée de l’Érotisme à Paris, boulevard de Clichy, à proximité du Moulin-Rouge, une caverne d’Ali Baba dédiée à l’art érotique depuis la Préhistoire, un endroit magnifique, magique, passionnant et unique dans son genre, dont les œuvres ont été dispersées aux quatre vents.

 

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Non, je vous emmène à Saint-Bauzille-de-la-Sylve, un petit village Héraultais niché au nord-ouest de Montpellier.

Il y a trois ans, lorsque nous avons migré vers ce village, il comptait moins de 900 habitants. Mais, à l’instar de tous les petits et les moins petits villages, des lotissements poussent comme des champignons afin de faire rentrer des sous dans les caisses de la commune, il faut donc attirer du sang neuf afin que le village se développe et rajeunisse.

C’est ainsi partout dans l’Hexagone et dans le monde où « expansion » est le maître mot pendant que des milliers d’appartements et de bureaux sont vides à en pleurer, ou hors de prix, ce qui revient au même.

Saint-Bauzille-de-la-Sylve est un village typique de la région du Languedoc, à l’écart du bruit et de l’agitation, bien qu’il ait la particularité d’être reconnu par le Vatican en raison de l’apparition de la Vierge Marie à un viticulteur, il y a presque 150 ans. Toutefois, les touristes chrétiens ne sont pas légion, Saint-Bauzille n’est pas Lourdes, fort heureusement. De ce fait, c’est un village paisible et très agréable à vivre.

 

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 C’est cette paisibilité et ce calme qui nous ont attirés, en plus du terrain boisé que nous avions trouvé. Notre objectif prioritaire, c’était nous éloigner des nuisances sonores, des bousculades, des mouvements incessants et de la pollution. Vivre en un lieu serein et accueillant ayant une âme, à l’instar de ce village qui, de surcroît, possède un authentique cachet.

Il fait bon vivre à Saint-Bauzille-de-la-Sylve. Flâner dans les étroites ruelles du centre ou les maisons sont collées l’une à l’autre, fréquemment étroites et tout en hauteur, aux escaliers vertigineux et aux fenêtres rares et plutôt petites ; dans le temps, on savait conserver la fraîcheur de la nuit afin de se préserver des grosses chaleurs. Tout respire le sud dans le dédale de ces rues. Comme le bistrot sur la grande place, lieu de rassemblement quotidien d’une escouade de clients fidèles où tout s’apprend et se sait. C’est un peu le poumon du village, d’autant que l’église est le plus souvent désaffectée, on n’a donc plus guère l’occasion de papoter au sortir de la messe ; il n’y a que les cloches qui continuent à scander fidèlement la vie de la commune.

En dehors du bar-tabac-dépôt de pain, les autres lieux de rencontre se trouvent au boulodrome, à la sortie de l’école primaire miraculeusement sauvegardée et dans la petite bibliothèque municipale. Et puis, tous les mercredis matin, le village est animé par le traditionnel marché qui, même réduit à quelque cinq ou six commerçants ambulants, n’en garde pas moins une ambiance que l’on ne rencontre que dans le sud, un mélange de familiarité bon enfant, de bonhomie, de folklore coloré par les divers stands, le tout rythmé par une musicalité à la verve très méridionale. Les marchés dans le sud sont une vraie institution, ils font partie du terroir. Ici se retrouve avec régularité les villageois, car ici ils ont la garantie d’avoir des produits de qualité et les dernières nouvelles tout près de chez eux, en toute convivialité.

C’est aussi cette ambiance que j’ai voulu retrouver en déménagement dans le sud.

 

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 Évidemment, l’idéal n’existe pas, ici comme ailleurs. Évidemment, il y a quand même de la pollution, essentiellement durant les périodes où les vignes sont traitées, mais bien moins que dans les espaces urbains. Évidemment, il y a des clans ici comme ailleurs, mais tout le monde s’est adapté aux temps modernes puisque les tensions éventuelles peuvent s’exprimer désormais par réseaux sociaux interposés. Évidemment, il y a certaines fins de semaine des attroupements bruyants d’ados pétaradant et braillant sous le ciel étoilé en faisant hurler leur radio tard dans la nuit ; il faut bien que jeunesse se passe, ici comme ailleurs, mais bien moins qu’ailleurs. Ici, comme ailleurs, mais à part égale, il y a des écolos de gauche et des partisans de droite voire d’extrême droite, qui cohabitent sans ostentation. Ici, comme ailleurs, se croisent et se côtoient en bonne intelligence, si ce n’est bonne entente, des gens de diverses cultures et de toutes origines et catégories sociales, venus du Nord de la France, d’Asie, des Antilles ou du Maghreb.

Ici plus qu’ailleurs peut-être, la qualité de vie est relativement bien protégée. Ici, comme ailleurs, le plus inquiétant, c’est le réchauffement climatique et ses effets de plus en plus visibles. Il n’empêche que ces inconvénients sont mineurs et n’estompe pas l’impression de vivre dans un petit paradis, amplifiant le sentiment d’être privilégié dans le monde actuel.

Un sentiment que la crise provoquée par le Covid-19 ne vient que renforcer. À ce jour, le village semble avoir été épargné par la pandémie. Pourtant, les habitants ne sont pas plus ou moins responsables en matière de respect des précautions élémentaires afin de ne pas contaminer ou être contaminé par le virus. L’insouciance se retrouve, ici comme ailleurs, à côtoyer un civisme soucieux du bien commun.

 

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C’est dans ce contexte que j’ai lu La peste d’Albert Camus, paru en 1947 chez Gallimard.

J’ai appris récemment que la pandémie avait fait grimper la vente de ce roman, ce qui m’a amusé car mon intérêt n’était pas en lien avec la « peste » qui ravage le monde depuis bientôt un an. Le choix avait été fortuit : j’avais apprécié L’étranger mais jamais lu La peste, à l’exception de quelques extraits peu inspirants à l’époque.

Ainsi j’en ai fait l’acquisition au début de l’année pour, en fin de compte, le lire durant cet été.

Évidemment, le rapport entre la trame du livre et ce que nous vivons depuis le début de l’année est flagrant. Il semblerait qu’une épidémie, quelle qu’elle soit, suscite des réactions similaires ou proches, c’est du moins ce qui transparaît à l’aune de la lecture de ce livre.

Ce roman est parcouru de passages philosophiques très marquants du fait de leur profondeur, notamment dans les moments mettant en scène Rieux et Tarrou. Cependant, ce n’est pas cela qui m’a le plus frappé pendant cette lecture. Le plus troublant, interpellant et dérangeant, à mes yeux, c’est l’absence de personnages maghrébins dans une histoire qui se déroule à Oran, en Algérie donc, et la place congrue, pratiquement subalterne, des femmes dans cet ouvrage plébiscité, cantonnées au rôle de mère, d’épouse, de compagne, de voisine.

Comment interpréter ces absences qui, dans le contexte actuel de mouvements contre les violences faites aux femmes et les violences racistes, ont quelque chose de choquant ? Misogynie ? Racisme ? Peut-être rien de tout cela dans l’esprit de Camus, on est néanmoins en droit de se poser la question. Non ? Certes, à l’époque de l’écriture du roman, la femme était culturellement encore réduite aux tâches ménagères et à l’éducation des enfants – elle avait néanmoins le droit de voter depuis 1944 –, rien pour autant n’interdisait à Camus de leur donner une place plus valorisante et émancipatrice (à l’instar de Marie Curie, Simone de Beauvoir ou Marguerite Duras). Toutefois, comment justifier l’absence de maghrébins à Oran ? Certes, l’Algérie était une colonie où les autochtones n’avaient aucun pouvoir, mais ils peuplaient le Maghreb où les colons étaient minoritaires, me semble-t-il.

Suis-je un féministe et un égalitariste exacerbé ? 

 

Saint-Bauzille-de-la-Sylve est une ouverture sur le monde, une ouverture qui offre un regard distancié en raison de sa position excentrée. Faites un crochet quand vous serez dans la région, un petit pèlerinage laïc, chrétien ou agnostique, le temps d’une pause.

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