«Un lieu, une œuvre» - le petit phare rouge de New York / Route One USA de Robert Kramer

«Un lieu, une œuvre»: mon lieu fétiche, visité en 2016, est un insolite petit phare rouge au nord-ouest de Manhattan, niché sous un pont titanesque. Mon œuvre est Route One/USA, documentaire de Robert Kramer de 1989. Le film, intensément politique, est une traversée des Etats-Unis du nord au sud, qui explore les marges du pays et les êtres qui les peuplent, au cours de laquelle le réalisateur visite ce même phare. Le lieu logé dans ma mémoire se mêle intimement à celui du film. L’un a l’épaisseur du souvenir, l’autre le prestige d’un film fascinant qui célèbre l'Amérique des invisibles.

[Les trois responsables du Club lancent cet été un appel à contributions intitulé "Un lieu, une oeuvre", petit exercice pour fouiller dans les souvenirs des œuvres qui nous ont marquées et des lieux que nous avons visités. Retrouvez ici le billet d'explications de l'appel]

Mon lieu, visité en 2016, est un insolite petit phare rouge au Nord-ouest de Manhattan, construit en 1889, niché sous un pont titanesque, le George Washington Bridge. Il occupe une place de choix dans mes souvenirs, comme une petite mythologie géographique personnelle. Mon œuvre est Route One/USA, documentaire de Robert Kramer sorti en 1989, qui visite ce même phare lors d’un passage à New York. Le phare rouge logé dans ma mémoire se mêle intimement à celui du film. Revêtus de la même atmosphère hivernale, l’un a l’épaisseur du souvenir, l’autre le prestige d’un film fascinant qui raconte l’Amérique des marges et des invisibles.

Route One / USA, Robert Kramer (Les films d'Ici) Route One / USA, Robert Kramer (Les films d'Ici)

Une œuvre

Dans Route One/USA (1989), Robert Kramer, réalisateur américain exilé en France depuis dix ans, décide de retourner aux États-Unis et de traverser le pays du Nord au Sud, en empruntant la route n°1. De Fort Kent, à la frontière canadienne, à Key West en Floride, le documentariste visite les lieux et les êtres qui peuplent les abords de cette route originelle, en compagnie d’un ami médecin appelé « Le Doc », personnage de fiction étrangement posé là, au milieu d’un documentaire. Le film résiste à toute catégorisation figée. Si Robert Kramer, cinéaste de l'errance, filme le monde tel qu’il le trouve, il introduit un personnage fictionnel — un médecin un peu bourru —, joué par un acteur (Paul MacIsaac), compagnon de voyage, alter ego, et partenaire de discussions. Le dispositif entrelace la fable et le réel, insinuant un trouble, une dissonance qui donne au film un soupçon d’étrangeté et d’impureté, mais sans l’impression parfois captieuse des mises en scènes trop bien huilées. Le Doc est une zone tampon entre la réalité contingente, brute du documentaire, et la mise en scène. Le film laisse advenir les rencontres fortuites, et l’irruption du réel en est d’autant plus intense. 

Tout au long du chemin sur la route n°1, Kramer et son personnage rencontrent une kyrielle aléatoire de figures du peuple américain. Une réfugiée salvadorienne, un archéologue, un vétéran noir de retour du Vietnam, des fondamentalistes évangéliques, l’ouvrière d’une usine de Monopoly, un sans domicile fixe, une drag queen, un jeune couple hispanique qui se marie, une sorcière qui communique avec des êtres d’un autre système solaire, une vieille dame cubaine qui chaperonne un centre d’aide pour les pauvres de sa ville, une mère d’un ghetto noir avec ses enfants, un vieil homme affublé en père Noël... Il filme aussi ce peuple avec ses antinomies, ses perditions, ses reliquats rétrogrades, comme ce groupe de militants anti-avortement zélés et ces autres dévots racistes. On y voit enfin un pays épuisé par cette fin d'ère Reagan (qui peut évidemment faire écho à celle de Trump, de manière frappante, malgré les décennies d’écart) en voie de corrosion : des situations de paupérisation et de pauvreté, de cassure identitaire, de mise à l’écart des populations racisées. Cherche-t-il à définir les contours d’une identité américaine ? Si le réalisateur l’explore et inventorie ses composantes à la manière d’une recherche archéologique — ce que laisse penser le choix du parcours une route première, originelle — c’est désempêtré de tout fantasme mystificateur d’une potentielle unité de la nation, et notamment d'un discours définitif et hégémonique sur son histoire. Cette identité est lacunaire, vacillante, et polyphonique. 

Histoire vivante 

Commémorations de l’esclavagisme, messes, monuments aux morts célébrant les soldats tombés au Vietnam, statue de Lincoln, visite de la maison natale de Walt Whitman et de l'emplacement de la cabane de Thoreau, monument de Washington célébrant la bataille de Gettysburg… le tracé du film jalonne l’univers codifié, institutionnel, coagulé dans le temps, de la mémoire américaine. Mais cette solennité est sans cesse querellée, par contrepoints, par l’histoire vivante. Celle des récits individuels, des souvenirs encore vivaces, des bibelots et reliques familiales.

Captures de Route One/USA, de Robert Kramer (Les films d'Ici) Captures de Route One/USA, de Robert Kramer (Les films d'Ici)


Un vieil indien, au début du film, montre les photos de ses aïeux dans un petit musée local consacré aux cultures indiennes en voie d’effacement, qui demeurent vivantes malgré le sépia flétri des clichés exposés. Plus tard, une femme noire raconte à des adolescentes blanches l’histoire du 54e régiment d'infanterie du Massachusetts, l'un des premiers régiments afro-américains lors de la guerre de Sécession, dont faisait partie l’un de ses ancêtres. « J’espère avoir le temps d’écrire l’histoire de ma famille avant de fermer les yeux », murmure-t-elle un peu plus tard avec un sourire adressé au Doc. Moment d’échange confidentiel où, dans un modeste geste d’histoire performative que Kramer capte incidemment, ce passé est ressuscité, plus éclatant et vivace (et douloureux aussi) qu’à visiter le monument commémoratif montré quelques secondes auparavant au cœur de la proprette ville de Boston. Enfin, de loin en loin, la violence de l'histoire passée et celle de l'histoire présente se surimpressionnent, notamment dans le récit d'un réfugié du Salvador qui, ayant survécu la torture dans son pays, endure désormais l'errance d'une vie diminuée dans un pays qui ne veut pas de lui. 

Le rapport de Kramer à l’histoire apparaît plus explicitement encore dans des moments de mise en scène plus fabriqués, qui nous extirpent du schème nomade et primesautier du documentaire itinérant. Dans une longue déclamation qui surprend par sa solennité, le personnage du Doc lit le Plaidoyer pour John Brown devant un rideau rouge — sans doute afin de surjouer ce moment de scénographie factice et, par là, le mettre à distance —. Ce texte est l’oraison funèbre, écrite par H. D. Thoreau, de John Brown, activiste abolitionniste condamné à la pendaison en 1859 pour avoir pris les armes contre des colons esclavagistes ; un texte politiquement radical faisant l’apologie de la violence comme stratégie légitime face au système esclavagiste.  

Les lieux négligés

Kramer bouscule les lieux balisés, centralisateurs et figés de la mémoire américaine officielle, et cette petite rébellion historique est aussi géographique, car il arpente une géographie des marges. On aperçoit aussi une Amérique départie de son marketing habituel, sans images d’Épinal, celle qui se dérobe d’ordinaire à la représentation. Il filme une spatialité déconsidérée. La route n°1, construite en 1926, est aujourd’hui une route de seconde zone, concurrencée par une autoroute plus rapide qui n’épouse pas les paysages mais les tronçonne ; c’est un itinéraire bis. Passer par là, c’est filmer une spatialité délaissée — tantôt des territoires déclassés, tantôt des lieux où l’on ne s’attarde pas, où l’on ne voyage pas. Ce qu’Henri David Thoreau appelait « les lieux négligés »

Route One/USA, de Robert Kramer (Les films d'Ici) Route One/USA, de Robert Kramer (Les films d'Ici)

La route coudoie de gigantesques autoroutes, sillonne les villages endormis, fantomatiques, revêtus d’une lumière vespérale ; elle traverse des patelins déshérités, des zones industrielles, capte les trains de marchandises qui passent au loin. Le Doc observe les poids lourds passer depuis un restaurant d’aire de repos autoroutière sans âme, au petit matin, seul. Autant d’espaces impersonnels capturés par notre cinéaste de l'itinérance, enveloppés d’une atmosphère embrumée contribuant au spleen énigmatique qui habite le film. Des « non-lieux » au sens de l’anthropologue Marc Augé, espaces excédentaires de l’hypermodernité et de la mondialisation (le « non-lieu » est un espace de transit, de passage éphémère, sans familiarité, sans repères, contrairement au « lieu » qui se définit comme « identitaire, relationnel et historique »). Terrains vagues, parkings immenses des zones industrielles, échangeurs autoroutiers, parcelles jalonnées d’herbes folles… leur type de beauté est désenchanté, mystérieux, crépusculaire. Ces espaces un chouïa dystopiques (dont la fascination esthétique qu’ils exercent sur moi échappe en partie à ma rationalité), ce sont les espaces vides sur les cartes routières. Le film les montre dans ses interstices, lors des plans de coupe qui ficèlent entre elles les séquences de rencontres et de visites de foyers américains et autres lieux de convivialité et d’histoire. Et c'est grâce à ces intervalles de vacance qu'adviennent plus intensément les moments de vive présence. 

« Avec les pauvres de mon pays, je veux partager ma vie »

Route One / USA, Robert Kramer (Les films d'Ici) Route One / USA, Robert Kramer (Les films d'Ici)

Car à cette topographie des espaces vides s’ajoute celle des lieux habités, mais délaissés par des décennies de choix politiques et de ségrégation. Les populations noires des quartiers populaires apparaissent en premières victimes d’une politique d’exclusion et de ghettoïsation, dans les ternes et vieillissants « projects » (logements sociaux) que Kramer traverse. Au milieu d'une discussion, les habitants d’une banlieue noire montrent à l’équipée du voyage les impacts de balles sur les parois d’une école maternelle ; en contre-champ, l’œil espiègle et jovial d’une petite fille détonne avec la dureté des faits relatés, que viennent prouver les traces physiques de la violence armée. Une femme relate spontanément ses préoccupations quotidiennes : protéger ses deux enfants des coups de feu, laissant entr’aperçevoir le plus banalement du monde sa normalité si brutale. On y croise aussi une volubile vieille dame d’origine cubaine qui tient un centre d’aide pour les pauvres, symbole de la culture d’auto-organisation et de solidarité dans ces cités méprisées. Après quelques éléments biographiques, elle confie : « Avec les pauvres de mon pays, je veux partager ma vie »

« C’est mon petit territoire »

Robert Kramer filme en arpenteur, à la manière de Thoreau, figure de l’Amérique abondamment citée dans le film qui aimait marcher « aux confins du monde ». Lors dès premières minutes du documentaire, c’est d’abord une carte du pays qui est montrée, parcourue par un doigt mimant la descente par la route n°1, du Maine à la Floride ; puis la carte, qui miniaturise et objective le trajet du film, s’éclipse jusqu’à la fin pour laisser place à la consistance des paysages, de la route, des êtres qui peuplent ses environs ; et ces parages prennent une épaisseur que toute cartographie, même la plus précise, serait inapte à montrer.

Route One/USA, de Robert Kramer (Les films d'Ici) Route One/USA, de Robert Kramer (Les films d'Ici)

De la cartographie qui quadrille et réifie les espaces à une topographie de lieux périphériques mais vivants, le film me happe car il ravive le plaisir primaire et enfantin qui consiste à contempler nonchalamment les paysages défiler lors d’un voyage, ce mouvement rétroactif et homogène des abords de la route ou des rails. Il stimule aussi ma curiosité indiscrète de savoir où les gens vivent — et comment les gens vivent, en des lieux donnés, avec la vie qui leur est donnée et avec ce qui leur est donné. Parfois rien, comme ce sans abri de Bridgeport (Connecticut) que croise le réalisateur nomade et avec qui le Doc va converser. Il a adopté un petit bout de terrain vague en friche constellé de mauvaises herbes et de débris, nettement inhabitable. « C’est mon petit territoire », affirme-t-il avec fierté. Une séquence qui, plus visiblement que toute autre dans le film, renverse les hiérarchies implicites qui distribuent les spatialités et une microscopique résistance — et le droit de propriété n’y est plus l’apanage des riches. Tout au long du périple, des personnages basculent de l'invisible au visible.

***

Deux heures vingt après le début du documentaire, le voyage cinématographique et le voyage réel se rejoignent pour moi. La beauté discrète du film, avec sa poésie des lieux, rencontre une sorte de mythologie personnelle. Un petit phare rouge va faire son apparition ; je l'ai rencontré lors d'un voyage effectué à l'hiver 2016. 

Un éloge des petits êtres et de la vulnérabilité 

Route One/USA, de Robert Kramer (Les films d'Ici) Route One/USA, de Robert Kramer (Les films d'Ici)

Le Doc se rend à la bibliothèque publique de New York et y déniche un livre de son enfance, The Little Red Lighthouse and the Great Grey BridgeIl y est question, comme l’indique son titre, d’un petit phare rouge qui se dresse au bord de l’Hudson River, sous un immense pont gris. « Il s’élevait au bord de l’Hudson, et il était très fier ! Derrière lui, New York, où vivaient les gens. […] Il se sentait très important, protégeant les bateaux de se fracasser contre les pierres en bord de l’Hudson. […] Même s’il sait qu’il est petit, il est toujours très très fier ». Une histoire simple dont la morale n’est rien d’autre qu’un éloge des petits êtres, de ceux qui semblent insignifiants – des êtres vulnérables. 

La lecture du conte pour enfants par le Doc et les plans montrant ses dessins se coalisent, en montage alterné, au cours d'une très belle séquence, avec la visite du lieu. Ici encore, c’est l'idée de centralité qui est répudiée par le cinéaste nomade. De New York, nous ne verrons rien d’autre que cet espace saugrenu que les touristes ne connaissent généralement pas. On y arrive sans brutalité, par un mouvement progressif de plans parcellaires de la ville qui accompagnent le récit ; lorsque le petit phare rouge apparaît, c’est furtivement et humblement, occulté par des branches d’arbre folâtres et par la ferraille du pont. L’arrivée dans la ville même de New York, lieu central du monde s'il en est, ne laisse voir la mégapole qu’en arrière-fond, comme on filmerait un lieu secondaire. On l’appréhende graduellement en second plan, derrière des voies ferrées, de la végétation inapprivoisée, un énorme pont inhospitalier, une zone industrielle et une usine. Même les gratte-ciels majestueux ont la tête coupée, ou sont filmés derrière une grille qui les déforme ; un plan hypnotique sur des gouttières passe avant eux. Le petit phare rouge, lui, est exhibé comme une cathédrale. 

Route One/USA, de Robert Kramer (Les films d'Ici) Route One/USA, de Robert Kramer (Les films d'Ici)

 

 

Un lieu 

Nous sommes tout au nord-ouest de Manhattan, en février 2016, au bord de l’Hudson, dans un parc infréquenté en hiver. À pieds, l’accès est un brin ardu. Il faut trouver le bon sentier, passer au-dessus de voies ferrées, sous des routes vrombissantes et un échangeur autoroutier. Manhattan semble déjà loin, ses sirènes sont étouffées ; le bruissement du fleuve, des broussailles et des arbustes, curieusement sauvages à cet endroit du rivage de l’Hudson, s’entremêle au bruit sourd et caverneux de la circulation, au-dessus de nos têtes, sur le pont George Washington. Ce monstre d’acier haut de 184 mètres et long de 1450 mètres, parcouru par des routes 8 voies sur deux niveaux, semble engloutir le phare rouge qui se niche dans son ombre, microscopique à ses côtés. Décor mi-pittoresque (le phare) mi-ténébreux (le pont gigantesque), quelque part entre la Bretagne des cartes postales et le décor d'une ville-monde dans l’hypermodernité. L'expérience physique du lieu fusionne étrangement désormais, dans ma mémoire, avec la séquence mystérieuse de Route One/USA.

Dans mes souvenirs, enchevêtré à la fascination qu'exerce le film sur moi, ce lieu s'est mué en monument personnel. Dans le Route One/USA, ce petit phare recèle une puissance allégorique, celle de la discrète puissance des êtres insignifiants. « Même s’il sait qu’il est petit, il est toujours très très fier », dit le livre pour enfants. Le phare est tout à la fois la dame cubaine qui aide sa communauté, le SDF qui s'est créé un cocon incongru sur son lopin de terre, les mères des quartiers populaires qui protègent leurs gosses, ou les premiers régiments noirs de la guerre de Sécession et leur rôle longtemps minoré dans leur propre émancipation. 

Photos prises en 2016 à New York - par C.B Photos prises en 2016 à New York - par C.B

 

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