«Un lieu, une œuvre» - Sovngarde à Saint-Nicaise

L’église Saint-Nicaise de Rouen a connu une destinée singulière dont la trajectoire a le heurté des épopées contrariées, dans les marges de la grande histoire. Il semble pourtant, en cette année 2020, que cette trajectoire ait accompli une boucle providentielle et ludique qui donne à réfléchir, autant qu’à espérer dans le désarmement du mauvais génie des hommes.

Sovngarde à Saint-Nicaise © Montage LAM / Caroline Bazin & Maxime Jouet (Crédits photo) "Façade nocturne éclairée de l’Église-Brasserie" Sovngarde à Saint-Nicaise © Montage LAM / Caroline Bazin & Maxime Jouet (Crédits photo) "Façade nocturne éclairée de l’Église-Brasserie"

L’église Saint-Nicaise de Rouen n’est plus une église depuis sa désaffectation en 2017 mais continue d’être désignée ainsi par les Rouennais parce qu’au-delà de sa vocation cultuelle généreuse de temple et réfectoire des pauvres, elle n’a jamais cessé d’être une ekklesia, un lieu où l’on s’assemble, où l’on rassemble ses esprits. L’édifice a connu une destinée singulière dont la trajectoire a le heurté des épopées contrariées, dans les marges de la grande histoire. Il semble pourtant, en cette année 2020, que cette trajectoire ait accompli une boucle providentielle et ludique qui donne à réfléchir, autant qu’à espérer dans le désarmement du mauvais génie des hommes.

Vers 286, Nicaise faillit être le premier évêque de Rouen. Il fut décapité sur ordre du gouverneur romain Fescenninus Sisinnius – qui venait de faire exécuter saint Denis, ce dernier achoppant trop souvent sur la prononciation de son nom pendant l’office (mais la légende dorée ne le dit pas) – sur les bords de l’Epte, près de Gasny, avec ses compagnons Quirin et Scuvicule. Les trois hommes, quoiqu’ils eussent perdu la tête, n’avaient pas perdu le sens commun. Les Acta sanctorum rapportent la légende selon laquelle, dans un ultime geste de défi, mais pas au point de finir noyés en plus d’avoir été décapités, ils se seraient relevés, tête sous le bras, et auraient traversé tranquillement la rivière à gué, avant de s’effondrer. Se noue ici un lien puissant entre Nicaise et l’élément liquide. Une chrétienne nommée Pience, future sainte elle-même, fit inhumer les « martyrs du Vexin » dans sa métairie, leur érigea une chapelle et se fit inhumer à son tour à leur côté[1]. Saint Ouen (Dadon), évêque de Rouen au VIIe siècle, fit venir de Gasny une partie des reliques de ce trio et les logea dans une chapelle hors les murs, bâtie non loin d’une source qui coule toujours, sur un terrain qui deviendrait bientôt le vignoble d’une des plus riches abbayes bénédictines de la vallée de Seine, placée sous le vocable de Saint-Ouen, comme de juste.

Lors du raid normand qui aboutit à la prise et au pillage de Rouen en 841, les religieux de Saint-Ouen, sous la conduite de leur abbé Riculphe, emportèrent à la hâte les reliques de saint Ouen et celles des martyrs du Vexin pour les mettre à l’abri à Gasny. Retour aux sources, si l’on peut dire. Trop exposées, les Vikings s’étant mis en chasse des châsses, il fallut les déménager à nouveau. Elles séjournèrent quelque temps dans des terres lointaines de l’abbaye, à Condé-sur-Aisne (diocèse de Soissons), puis, sauf les restes de saint Ouen, se dispersèrent entre Malmedy (diocèse de Cologne) et Weiswampach (diocèse de Trèves). En 918, les reliques de saint Ouen furent rapportées de Condé à Rouen, probablement escortées par Rollon, Viking converti, jarl des Normands et comte de Rouen, et un raid de clercs normands rapporta en 1032 (ou 1045) de Weiswampach celles des martyrs du Vexin, qui eurent droit à une entrée triomphale sous escorte ducale[2]. L’église Saint-Nicaise, plus tard, récupéra un bout du bras de son patron. Soustraits aux Vikings païens, les restes augustes retournaient ainsi au bercail grâce à l’action énergique de Normands chrétiens (mais toujours un peu larrons dans l’âme). Retournement miraculeux, conclura-t-on, et belle opération de communication, ajoutera-t-on moins naïvement.

Le bras de saint Nicaise[3] est toujours là, dans l’actuelle église, et n’intercède plus qu’en faveur des courants d’air et des pigeons. Bras d’honneur au temps qui passe. Il a échappé à la fureur iconoclaste des Huguenots en 1562, à une féroce guerre de classes autour du banc à palabres de la paroisse – la fameuse boise de Saint-Nicaise – en 1632, aux déprédations révolutionnaires, à l’incendie de 1934 (qui prit derrière le grand orgue de tribune à cause d’un court-circuit…), à l’abandon de l’édifice dans les années 2000 par le diocèse et la ville propriétaire, et aux squats ravageurs qui se sont ensuivis.

Aujourd’hui, grâce à la mobilisation d’une association de défenseurs du patrimoine, La Boise de Saint-Nicaise, et à sa rencontre en 2019 avec deux jeunes entrepreneurs et brasseurs, l’ancienne église Saint-Nicaise est sur le point de devenir la plus grande église-brasserie d’Europe – l’élément liquide, toujours –, et la plus originale aussi, conservant l’essentiel de son patrimoine, miroir du monde qui est notre bien commun. L’église se place sous un nouveau vocable, qui claque comme le nom d’un héros de saga : Ragnar. Ce Ragnar-là était un comte du roi danois Hårek et s’illustra dans le pillage de Paris en 845, lors d’un raid viking. Il dut sévir à Rouen quelques années plutôt. En guise d’amuse-gueule et de coup de force symbolique, avant d’entrer dans le dur du chantier de restauration (2021-2023), la brasserie artisanale Ragnar, dont la production a commencé en plein confinement sur un premier site, a ouvert un bar d’été éphémère dans le jardin presbytéral attenant à l’église, dernier morceau de cimetière médiéval non fouillé à Rouen. Ce Walhalla terrestre permet d’apprécier, à la brune tombante, une des plus belles et riches vitreries d’une ville qui en compte tant, écrasée par ses beautés, dans une translation de comète versicolore qui court du XVe au XXe siècle, grâce un habile rétro-éclairage. Il rend également concrets les effets bénéfiques du montage économique qui permet à chaque buveur de bière Ragnar, où qu’il se trouve, de participer d’ores et déjà au financement de la restauration des lieux, pour compléter l’enveloppe publique. Qui n’a jamais rêvé, voyant Saint-Nicaise, d’ajouter sa bière à l’édifice ?

Le nouveau Ragnar s’apprête à rendre son lustre à une église mal en point, faute d’entretien, mais à l’esthétique sans pareille en France. Imaginez plutôt : un clocher art déco fuselé, paré au décollage, encadré à son sommet par quatre couples d’archanges hiératiques et surmonté d’un cône ajouré comme un reliquaire ou une lanterne gothique, flanque une nef, elle aussi de style art déco, en béton armé, formant une seule voûte, d’une portée inédite à sa construction dans les années 1930, le tout éclairé par de grandes roses aux arabesques épurées. Dans un tel volume, le son tournoie comme l’eau remplit un verre, sans se brouiller. Un paradis pour musiciens. Voilà pour la partie signée des architectes Pierre Chirol et Émile Gaillard. Car ce n’est pas fini. Cette masse austère, de prime abord, vient s’emboîter, ou plutôt se couler harmonieusement dans un haut chœur gothique flamboyant du milieu du XVIe siècle, signé du maître maçon Jean Chaillou, que son nom prédestinait à semblable entreprise (/chaillou/ est la forme francienne de /caillou/, forme picarde). L’œil passe d’une partie à l’autre sans en éprouver de la gêne, tant le geste des architectes modernes s’est pensé en caresse, plutôt qu’en affirmation, dans un humble hommage d’imagier à imagier.  

C’est ici, au plan esthétique, que se produit une rencontre incongrue, pour autant que l’on croie aux surprises du hasard. Surnommée par les nombreux étudiants du quartier « l’église de Gotham », en référence à la cathédrale de la Gotham City du Batman burtonien, associée également à la cathédrale du film Metropolis de Fritz Lang,  l’église Saint-Nicaise, du moins dans sa partie art déco, ressemble étrangement à la halle du paradis des Nordiques, Sovngarde, imaginée, sur le modèle du Walhalla viking, par les scénaristes et les graphistes du jeu vidéo immersif Skyrim. Cinquième volet de la série de fantasy multiprimée des Elder Scrolls créée par Bethesda, Skyrim est un jeu auquel il m’arrive encore de jouer, tant il ouvre d’échappées de tous ordres, y compris intertextuelles, pour qui pratique le genre. Dans une ultime collision préméditée par quelque génie facétieux, les scénaristes du jeu ont appelé « ragnard » un gros rongeur des recoins sombres et imaginé l’épopée burlesque d’un certain Ragnar le Rouge, pendant matamoresque du guerrier viking historique, dont les hauts faits sont chantés par les bardes dans les tavernes :

« Il était un héros, nommé Ragnar le Rouge,
Qui vint à Blancherive et entra dans un bouge.

Le faquin pérorait la rapière à la main,
Se vantant de victoires et d’énormes butins.

Il y serait encore si, entrée par hasard,
Mathilda la guerrière n’avait dit à Ragnar :

“Tu parles trop menteur et tu bois dans nos verres,
Je crois bien qu’il est temps que l’on te fasse taire.

Mathilda la guerrière a sorti son épée,
Et le fracas des armes a enfin pu parler

Ce vantard de Ragnar, vous ne l’entendrez plus,
Sa tête de rouquin a roulé dans la rue. »   

Les éditeurs de jeux vidéo, gros consommateurs de patrimoine et d’histoire, et nouveaux vulgarisateurs, disposent de ressources et de moyens technologiques tels, désormais, qu’ils sont en mesure de rendre aux monuments ce que ceux-ci leur ont apporté, en assistant notamment les architectes du patrimoine dans la modélisation des ossatures, des  poussées et contre-poussées. Ainsi du studio Ubisoft, qui a reconstitué la cathédrale Notre-Dame de Paris jusque dans ses moindres détails pour un volet de sa prestigieuse série Assassin’s Creed se déroulant pendant la Révolution française et qui a contribué à l’énorme enveloppe du chantier de sa restauration, après l’incendie du 15 avril 2019. Le studio espère que son travail (ici un aperçu) aidera les restaurateurs dans leur tâche herculéenne de restitution. 

Les parvis d’église nous rappellent que les paradis sont des constructions terrestres et qu’à ce titre il convient d’en sauvegarder (sovngarder ?) les havres, écoles de savoir-faire essentiels, à la fois simples et nobles, ressourceries des sens pour imaginations en panne ou saturées, réserves de splendeurs au seuil du quotidien.

L’église Saint-Nicaise de Rouen est inscrite aux monuments historiques. Son classement est en cours d’instruction.

Le bar éphémère est ouvert jusqu’au 13 septembre, tous les jours sauf le lundi et le mardi, à partir de 18 heures, dans le respect des mesures barrières, des contraintes et de l’âme du lieu.
__________________________                

[1] Voir l’Office propre de saint Nicaise, apôtre de Neustrie, et de ses compagnons, martyrs, par l’abbé Belamy, cité par Charles de Bussy dans L’Église Saint-Nicaise de Rouen, Rouen, Léon Gy-Albert Lainé, 1914, p. 11.

[2] Charles de Bussy, op. cit., p. 60-64. Voir aussi Lucien Musset, « Les translations de reliques en Normandie (IXe-XIIe siècles) », Pierre Bouet & François Neveu (dir.), Les Saints dans la Normandie médiévale, Caen, Presses universitaires de Caen, 1996, p. 97-108. Lucien Musset donne la date de 1045 pour le retour à Rouen des reliques des martyrs du Vexin.

[3] Certes pas le bras entier. Il était fréquent, dans les inventaires, qu’on enregistrât la partie pour le tout, l’osselet pour l’os, histoire de se faire mousser. C’est que tout le monde voulait sa part…

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