«Un lieu, une œuvre» - Giono, noblesse d’un paysage

«Comme les hommes les paysages ont une noblesse que l’on ne peut connaître que par l’approche et la fréquentation amicale. Et il n’y a pas de plus puissant outil d’approche et de fréquentation que la marche à pied», nous dit Jean Giono.

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La bordure méridionale des grandes Alpes avec ses plateaux calcaires entaillés par d’indociles rivières et au sortir des gorges gigantesques du Verdon, les plateaux chers à Giono ; toute cette géographie de barres, de cols de vallons, de sommets, combes, ravineaux, crêtes … voilà en effet matière à vagabondage ! Deux cents bons kilomètres de sentiers caillouteux, de rudes ascensions et de raides descentes, huit jours de solitude, de marche à pied et de bivouacs ! C’est sans conteste une belle et inoubliable approche du monde méditerranéen si justement décrit par Braudel. « L’air sec et brûlant du Sahara enveloppe l’étendue entière de la mer, en débordant largement les limites vers le Nord. Il crée au-dessus de la Méditerranée ces « ciels de gloire », si clairs, ces sphères de lumière et ces nuits de constellation que l’on ne retrouve nulle part ailleurs (…) Mais alors les animaux et les plantes, la terre desséchée, vivent dans l’attente de la pluie. De l’eau si rare alors richesse entre toutes les richesses (…) Aussi bien, n’est-ce pas pour nous seuls que les plantes de la Méditerranée sont odoriférantes, que leurs feuilles sont couvertes de duvet ou de cire, leurs tiges d’épines : ce sont autant de défenses contre la sécheresse des jours trop chauds, où seules les cigales sont vivantes (…) Le plaisir des yeux, la beauté des choses dissimulent la trahison de la géologie et du climat méditerranéens. Ils font trop facilement oublier que la Méditerranée n’a pas été un paradis gratuitement offert à la délectation des hommes. Il a fallu tout y construire souvent avec plus de peine qu’ailleurs ». Tout est dit : beauté des paysages, enchantement des bruits, enivrement des odeurs mais aussi âpreté du monde naturel dont l’homme fait partie. Une bergerie, une chapelle, un village abandonné et un cerisier qui nous attend, un champ de lavandin ou d’oliviers, un oratoire, un mas isolé, c’est un monde « habité » que l’on parcourt. C’est parce que cette nature est belle, parce qu’elle est difficile que sa confrontation avec l’homme est exemplaire. L'homme en reçoit les sensations, il s’interroge sur sa situation en son sein. Cette présence au monde est, me semble-t-il, au centre de l'œuvre de Giono.

Une des vertus de la littérature est sans aucun doute de transcender nos expériences. Alors, après cette grande randonnée, arrivé à Manosque, la lecture de Giono s’impose. Près de Notre Dame de Romanier – souvenez-vous « Le Hussard sur le Toit » – à la vitrine du libraire : « Manosque-des-plateaux »… Dans ces deux courts récits l’auteur naturellement nous parle de ses terres, de sa ville aimée et honnie. Manosque c’est la Porte de la Saunerie, le quartier d’Aubette, le Largue. C’est l’histoire du petit café « La citerne »… Giono se fait le défenseur du mode de vie des hommes des collines. Le style, comme toujours est magnifique, plein de poésie, d’images fortes, d’odeurs et de couleurs. Mais Giono n’est surtout pas un écrivain régionaliste. Son œuvre empreinte d’un grand lyrisme traite toujours la confrontation de l’homme et du monde naturel. Il nous décrit une nature presque humaine, pleine de mystère. Allant dans ces nouvelles au-delà des faits, il nous fait découvrir un monde à la limite de la magie, un monde vrai, fort. Il force le trait et notre environnement reprend toute sa place. Pour Giono, si l’homme devient sensible au « Chant du monde », il peut espérer les plus grandes joies ou tout le moins la guérison de ses peines.

Si vous alliez regarder le ciel de Provence, vous baigner dans un torrent de montagne, écouter les cigales, boire à la source d’un village abandonné, respirer l’odeur du thym et des lavandettes, manger un quignon de pain et quelques olives ?

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