«Un lieu, une œuvre» - Le Vercors, l’Algérie et moi

Le lieu : le Vercors, un territoire familier, où je viens tout juste de passer mes vacances déconfinées. L'oeuvre : les travaux de deux généalogistes amateurs, Georgette Mure Ravaud et Marianne Salon sur l'histoire des familles de Méaudre et Autrans parties en Algérie, au début de la conquête coloniale. Avec un « Bar des colonies », signe trompeur, mais ô combien révélateur.

Un signe erroné est parfois malgré tout le bon !

J’ai pris des vacances mi-juillet, d’où l’arrivée tardive de ma contribution à l’édition « Un lieu, une œuvre ». En ces temps de déconfinement incertain, comme la plupart des gens, j’ai opté pour un lieu de villégiature proche de mes proches, en l’occurrence Le Vercors, étant originaire de Grenoble, où je suis née et où j’ai fait mes études, avant de m’envoler pour la capitale.

Me voilà donc installée au village de Méaudre, au rez-de-chaussée d’une maison dont la principale fenêtre est un miroir pour les passants. Ce qui a donné lieu, vous pouvez facilement l’imaginer, à d’étranges scènes, étant amenée à voir les passants (sans être vue !) ajuster leur coupe de cheveux, se jeter des œillades plus ou moins anxieuses, ou encore à voir passer au pas de course, deux fois par jour, un troupeau de chèvres transhumant d’un champ à un autre. Alice aux pays des merveilles sort de ce corps !

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Tout le monde ne sait pas situer Le Vercors sur une carte (composée de plusieurs bouts qui ne communiquent pas facilement, la topographie de cette montagne est en effet assez spéciale), mais tout le monde, ou presque, sait que c’est un haut lieu de la résistance. Pour moi, c’est avant tout un lieu rassurant et familier. J’ai fait ma première classe verte à Autrans ! Première sortie, loin de la famille…

Le lendemain de mon arrivée, alors que je flâne sur la place centrale, mon regard s'accroche à une enseigne qui ne paye pas de mine. A l’angle d’une maison, sur un fond bleu délavé par le temps, le « Bar des Colonies » me fait de l’œil. Etrange. Nulle trace de bar, ni d’entrée dans cette maison, un peu plus loin, une « Bibliothèque municipale », mais elle est fermée pour travaux. La jeune femme à l’Office du tourisme à qui je demande des explications sur l'enseigne, ne peut rien m’en dire, elle ne l’avait d’ailleurs jamais remarquée…

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Je me plonge alors dans internet pour trouver des réponses et là, bingo !, en quelques clics, je déniche une thèse sur le développement rural dans le Canton de Villard-de-Lans qui me mène très rapidement sur la piste des familles de Méaudre et Autrans parties en Algérie, au début de la conquête coloniale.

Et plus précisément sur les travaux de deux généalogistes amateurs, Georgette Mure Ravaud et Marianne Salon. A quatre mains, elles ont écrit deux articles de référence dans la revue du Peuil, en 1997 et 2000. « Le calvaire des familles autranaises parties en Algérie en 1851 » et « La grande aventure algérienne ». Articles qui ont donné lieu à une exposition au Musée de l’histoire de l’immigration, en 2003, « Vercors, Algérie : un si long voyage ».

Je trouve les exemplaires de cette revue locale à la Bibliothèque de Lans-en-Vercors (les 4 villages : Lans, Villard, Méaudre, Autrans sont éloignés d’une dizaine de kilomètres les uns des autres), et je me jette littéralement dessus. J’y apprend en une quinzaine de pages, une multitude d’informations sur cette histoire qui se déroule en 1851.

11 familles, précisément nommées, parmi les 33 vivant sur le Plateau sont admises dans les colonies agricoles d’Algérie de Ahmed-Ben-Ali (appelées Bayard par la suite) et Sidi Nassar, situées entre Constantine et Annaba (la ville d’origine de mes parents !). « On leur accorde l’autorisation de passage gratuit et des concessions de terrain pour eux et les autres membres de leur famille ».

Les deux généalogistes commencent toutefois leur récit en démentant une rumeur. « Il a souvent été dit et même écrit, que les Autranais avaient été déportés en Algérie, suite à l’agitation du printemps 1848. Il nous a paru intéressant de rechercher tous les documents qui viendraient appuyer ou contredire cette affirmation. Après avoir essayé de retrouver l’ambiance du village d’Autrans en 1848, nous avons tenté de reconstituer le mieux possible la vie des participants aux émeutes. Passionnées par ces recherches, nous ne pouvions pas nous en tenir là, et de document en document, nous avons été entraînées en Algérie à la suite de nos ancêtres autranais. »

Les articles de Georgette Mure Ravaud et Marianne Salon, et aussi celui de Roger Rey-Giraud « Méaudre en Algérie : une histoire de famille » expliquent en détail les raisons personnelles de leur départ - marasme économique et rêve de fortune - et les conditions nécessaires - santé, pécule « les individus vagabonds ou repris de justice » n’avaient pas le droit de partir – à leur installation dans la colonie. Mais aussi les routes de leur voyage à pied, puis en bateau. On y apprend que de nombreux colons venus du Vercors n’ont pas survécu au changement de climat et de conditions de vie. Et qu’un seul homme, « Antoine Ménéroux  est revenu mourir sur la terre de ses ancêtres (en 1856… ?) après avoir abandonné ses rêves algériens ».

Les articles des deux généalogistes ne se limitent pas à la micro-histoire, ils racontent aussi la propagande et l’organisation politique qui a permis ce transfert de population, du Maire au Préfet, jusqu'au ministre de la Guerre. Sans oublier le rôle de la presse. Voilà ce que l’on pouvait lire, par exemple, dans le Courrier de Lyon, le 11 janvier 1851.

« Hier sont arrivés les habitants du Vercors appelés à devenir des colons algériens. Ils étaient au nombre de 80. On remarquait parmi eux peu de femmes, mais beaucoup d’hommes, et des enfants dont plusieurs à la mamelle. Ils sont partis ce matin pour Valence où ils recevront l’indemnité de route, jusqu’à Oran où ils trouveront du reste une habitation convenable, un excellent terrain à défricher et tout ce qui est nécessaire aux travaux d’agriculture. Ils chantaient en partant, heureux de quitter un pays où ils traînaient une vie si misérable et plus heureux encore d’aller habiter une contrée qui, avec la santé et du travail leur promet une existence aisée. Un autre convoi de 30 personnes venant aussi du Vercors a dû descendre hier pour aller rejoindre ceux-ci à Valence. Ils doivent tous être rendus le 18 à Marseille. »

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Quand je téléphone à Georgette, elle a le ton calme et la voix claire, et semble à peine étonnée de mon appel. Malgré ses 93 ans, elle se souvient à la virgule près du contenu des articles. Sa mémoire est phénoménale !

Elle me parle longuement du travail de fourni que nécessite ce type de travaux. En effet, dans les deux articles, j’avais remarqué la précision des sources (les livres d’histoires, les archives municipales, départementales, les listes d’électeurs, les archives de la Justice de Paix, les registres des décès de la commune, etc.). Elle insiste aussi beaucoup sur la lenteur avec laquelle ce travail se faisait. « Avec internet maintenant, ce n’est plus pareil… Ce n’est plus du tout le même travail. Nous on se déplaçait et on passait des journées entières à fouiller dans les cartons… » Un travail de fourmi donc, qui s’il n’avait pas été fait laisserait nos recherches sur le web bien vides.

A la fin de notre discussion, je lui pose la question de l’enseigne de Méaudre, « Le Bar des colonies » qui m’a poussée à faire cette recherche.

- Vous en savez quelque chose ?

- Ah non ! Mais une chose est sûre, cela n’a rien à voir avec ce dont nous parlons. C’était sans aucun doute le bar des colonies… de vacances !

Il y a de fortes chances que Georgette ait raison, et cela me fait sourire. Cela ramène l'histoire à ma propre échelle. Autrans, pour moi, c’est en effet le lieu de ma première classe verte, école le matin, ski de fond l’après-midi et lecture des « Contes de la rue Broca », le soir, par des moniteurs s’évertuant à nous faire vivre avec le maximum d’intensité, ce temps de découvertes, loin de nos familles et de notre routine quotidienne.

C’est aussi la fin de mes vacances, la boucle spatio-temporelle se referme. Alice peut revenir du pays des merveilles…

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