La fin de la modernité post-industrielle, ou le retour de l’industrie…

Au cours des trente dernières années, il n’était de bon ton ni de dénoncer l’affaissement industriel de la France, ni de s’inquiéter du dumping social et fiscal qui érodait inexorablement notre appareil de production. Il était tout aussi inconvenant de souhaiter une assiette des cotisations sociales qui lui soit plus favorable (la valeur ajoutée plutôt que la masse salariale). Quant à regretter certaines privatisations au motif qu’elles allaient être synonymes d’évaporation c’était un comble de « ringardisme »… La mode, et donc abusivement la modernité, était toute entière consacrée aux services, à la société post-industrielle que l’on finira par sublimer, à l’occasion de la définition de la stratégie de Lisbonne, dans le concept vaste et vide « d’économie de l’intelligence » (les grandes innovations industrielles étant sans doute à classer dans l’économie de la bêtise !

Au cours des trente dernières années, il n’était de bon ton ni de dénoncer l’affaissement industriel de la France, ni de s’inquiéter du dumping social et fiscal qui érodait inexorablement notre appareil de production. Il était tout aussi inconvenant de souhaiter une assiette des cotisations sociales qui lui soit plus favorable (la valeur ajoutée plutôt que la masse salariale). Quant à regretter certaines privatisations au motif qu’elles allaient être synonymes d’évaporation c’était un comble de « ringardisme »… La mode, et donc abusivement la modernité, était toute entière consacrée aux services, à la société post-industrielle que l’on finira par sublimer, à l’occasion de la définition de la stratégie de Lisbonne, dans le concept vaste et vide « d’économie de l’intelligence » (les grandes innovations industrielles étant sans doute à classer dans l’économie de la bêtise !


Tout au long de ces longues années qui nous ont mené à 16% du PIB pour le secteur secondaire, plaider pour l’industrie vous valait d’être irrémédiablement classé parmi les archaïques quand ce n’était pas purement et simplement dans la catégorie des proto-historiques de l’économie « administrée », voire des protozoaires du Gosplan. L’avenir était tout entier aux services, sans qu’il soit le moins du monde distingué, à l’intérieur du secteur tertiaire, entre les servies qui correspondaient à des externalisations de l’industrie, ceux qui étaient productifs par eux mêmes et ceux qui produisaient du bien être plutôt que de la valeur ajoutée et se finançaient par des prélèvements obligatoires !
Je me souviens avec précision d’une tribune libre publiée par Michel Rocard (dans le nouvel Obs, ça va de soi), au virage des années 90, m’expliquant avec une affection toute condescendante, parce que je m’inquiétais (déjà !) des conséquences négatives de la montée en puissance du libre échange sans précautions, que je ne comprenais rien à rien, qu’il fallait laisser les « asiatiques fabriquer des toiles de parasol » et nous consacrer à la production d’ordinateurs. Au nom, bien sur des théories de ce cher Ricardo, non évoquées mais omniprésent dans le formatage intellectuel de nos élites. Je n’aurai pas la cruauté, aujourd’hui, de lui demander de bien vouloir m’indiquer les noms des marques européennes d’ordinateurs ou de consoles ! Je me souviens tout aussi précisément des admonestations « post-industrialistes » de ceux qui ne visaient rien de moins qu’à « changer le logiciel de la gauche » publiés dans des ouvrage que je crois aujourd’hui « retirés » plutôt « qu’épuisés ». Je n’ai pas oublié d’avantage les prescriptions de Monsieur Madelin, étrange ministre de l’industrie qui prônait purement et simplement la disparition de son ministère devenu à ses yeux inutile, ni la brillante commissaire européenne professant que l’Europe n’avait pas besoin de champions industriels. Bref, oser dire qu’une économie sans industrie digne de ce nom était un organisme sans squelette condamné à s’affaisser sur lui même n’était pas dans l’air du temps, voire complètement rétrograde.
Certes, il y avait eu les nationalisations - quelle horreur ! - qui avaient permis de sauvegarder des secteurs entiers et qui se révèleront par la suite une excellente affaire sur le plan financier, dont le compte n’a jamais été fait. (A quand un doctorant un peu curieux !) Puis l’impôt recherche, en 1983, et non pas en 2007 comme le croît M Sarkozy. Et la suppression de la base salaire dans le calcul de la TP, en 98 qui représenta pour les entreprises un gain supérieur à celui de la réforme actuelle et neutralisa, à 3% près, le coût des trente-cinq heures. Ce que M Sarkozy n’a pas l’air de savoir mais que M. Soubie pourra peut être lui expliquer… Plus récemment encore, au tournant des années 2000, quelques opérations de « mécano industriel censées assurer le développement et la pérennité de nos secteurs champions : je pense plus précisément à l’aéronautique. Mais le vers était déjà dans le fruit, celui du libéralisme dominant, qui obligea les mécanos à décréter que l’actionnaire, lorsqu’il était public, s’interdisait son rôle d’actionnaire ! (La commission d’enquête sur EADS fut à cet égard particulièrement instructive.)
Et nous voici tout à coup, la crise jouant le rôle d’accélérateur, plongés dans la réalité cruelle du constat : 16% du PIB pour l’industrie, quand c’est 30% chez nos voisins allemands. A peine 20% de la population active concernée… Nous voici à nouveau confrontés au déficit chronique de la balance commerciale, seul véritable indicateur crédible de notre compétitivité, découvrant que les coupes de cheveux et les services aux personnes figurent dans le PIB mais qu’à la différence des produits industriels (ou agricoles) ils ne s’exportent pas. Qu’il n’y a pas de recherche sans industrie, même si le secteur financier pompe avec habileté une grande partie de crédit d’impôt dont la définition a été scandaleusement élargie jusqu’à le transformer en véritable niche fiscale.
Bref, face à la dure réalité qui démontre, au passage que le paradigme libéral que l’on nous assénait avec tant d’arrogance était une imposture. Souvenons-nous : la baisse des prélèvement publics (dits « obligatoires ») devaient se traduire par des profits qui seraient les investissements de demain et les emplois d’après-demain. Et qu’avons-nous 10 ans plus tard : des déficits publics monumentaux, des investissements publics et privés en berne et 10% de chômage sans compter ceux qui sont en CTP ! Seuls les profits et les rémunérations managériales s’en sont très bien tirés. L’épargne aussi qui est au même niveau, 17%, que la part de l’industrie dans le PIB…Superbes résultats qui n’émeuvent pas les brahmanes de l’O.C.D.E, pourtant si prompts à prôner la contention salariale ou l’amoindrissement des systèmes de protection sociale.
Sortir de cette impasse ne sera pas aisé. Il y faudra d’avantage que des proclamations vibrionaires improvisées dans l’urgence : un milliard en passant nous annonce le président de toutes les annonces à défaut d’être celui de la France. Un milliard pour l’industrie et solde de tout comptes contre 2,5 milliards chaque année pour la baisse de TVA dans la restauration…C’est dire l’ampleur de l’angle de vision !
Il faudra beaucoup plus monsieur le président. Bien d’avantage que les pôles de compétitivité qui peuvent être un bon réacteur si on les alimente en kérosène. Un véritable ministère de l’industrie et une attention de tous les instants. Je me souviens de cette verrerie dans l’Allier qui détenait une véritable compétence pour la fabrication d’isolateurs haute tension dont EDF représentait 80% du CA, rachetée par un groupe italien qui se proposait de la transférer en Italie et qu’un simple coup de fil du patron d’EDF, qui n’est jamais venu, aurait permis de garder sur notre sol. J’ai sous les yeux les cheminées d’une papeterie qui fument encore en 2010, mais dont M. Beffa, alors PDG de Saint-Gobain, et réputé grand spécialiste de l’industrie, m’expliquait en 1993 qu’elle n’intéressait personne au monde et qu’il n’y avait d’autre issue que de la fermer. Il est vrai qu’elle obérait les résultats du groupe. On ne s’est pas laissé convaincre et elle est toujours là, fleuron rentable d’un grand groupe international. Je pense aussi à cette usine de chaussures - une des dernières - qui va fermer en Dordogne parce que le marché militaire qui constituait l’essentiel de son carnet de commande s’en est allé non pas dans un pays low-cost, mais en Allemagne, pour cause de spécificité dans ledit marché… La liste serait longue, très longue, des sites sacrifiés parce qu’ils ne s’inscrivaient pas dans le cœur de cible de l’activité principale du propriétaire ou qu’ils amoindrissaient les résultats consolidé d’un groupe. La financiarisation à des exigences de taux de rentabilité qui ne sont pas souvent compatibles avec les longs et difficiles cheminements de l’industrie. Les diversifications sont plus lentes et plus ardues que les fermetures, surtout lorsque l’état prend en charge l’essentiel des pré-retraites. Et l’importation d’un produit concurrent étranger offre souvent des marges supérieures tout en étant plus simple à tous points de vue. Oui, vraiment, une attention de tous les instants et beaucoup de ténacité…
Mais cela ne suffira pas, même si c’est indispensable. Il faudra aussi une véritable priorité qui aille au delà du monde éphémère des annonces quotidiennes, un véritable engagement des moyens public ainsi qu’une orientation ferme et incitative des moyens privés.
Et d’abord une politique fiscale qui encourage clairement le profit investi au détriment de celui qui est distribué (le rachat d’action pour compte propre n’étant pas un investissement). Une politique fiscale qui avantage nettement et concrètement l’investissement industriel plutôt que l’assurance vie. La France, qui bat des records mondiaux de taux d’épargne possède à sa manière l’un des plus grands fonds de pension existants : 1500 Milliards d’Euro d’assurance vie ! Mais ce n’est que la forme moderne - ou plutôt actuelle - de l’ancien bas de laine. Une thésaurisation particulièrement choyée par la direction du trésor et les gestionnaires de la dette publique, pour le plus grand bonheur de nos compagnies d’assurance. Et comme si cela ne suffisait pas, on va de dispositif De Robien en dispositif Cellier, la pierre ayant l’avantage de gagner de l’argent en dormant. Il faudrait aussi que le crédit d’impôt recherche soit recadré sur ses véritables objectifs plutôt que de bénéficier en priorité au secteur financier ( ic) et autres petits et gros malins. Idem pour les exonérations de plus values mobilières. Et autres aménagements...
Il faudra aussi de l’investissement public. Aucun des secteurs industriels dans lequel notre pays figure en bonne position n’a pris son essor sans volonté publique, sans argent public. Cela doit aller, si nécessaire, jusqu’à la reconstitution d’outils publics de financement qui sont tous aussi légitimes que les sommes et garanties accordées au secteur bancaire lorsqu’il en a eu besoin. Le seul renoncement à la TVA restauration dégagerait 2,5 milliard d’euro par an auxquels il est facile d’ajouter la même somme provenant de la « réserve » des niches fiscales qui ne cessent de croître, amendement après amendement. Oui, s’il le veut, l’Etat français a les moyens d’aider un plan ambitieux de ré-industrialisation.
Il faudrait aussi que le « facteur de production travail », qui tend à se faire de plus en plus rare, mais sur lequel continue néanmoins à reposer l’essentiel de l’insertion sociale, cesse d’être l’assiette de financement de nos systèmes collectifs de protection sociale. C’est l’ensemble des revenus, toutes catégories comprises, et non les seuls revenus salariaux, qui devraient constituer cette assiette. Notre compétitivité y gagnerait beaucoup et la justice sociale aussi. Quant à la hiérarchie des rémunérations elle devrait favoriser l’inventeur et le producteur plutôt que le footballeur ou le spéculateur. Nos ingénieurs quitteraient alors les salles de marché pour retrouver le chemin des usines ou des laboratoires. (On peut toujours rêver en attendant que la nécessité nous prenne à la gorge).
Enfin, mais chacun aura compris que le sujet est très loin d’être épuisé sur le plan technique et financier, il faudrait, sur le plan psychologique que nos compatriotes fassent des choix et cessent de considérer l’industrie – je cherche les mots qui ne fâchent pas - comme une activité dépassée, bruyante et salissante, attentatoire à leur qualité de vie et à leur confort personnel. On peut aujourd’hui, en y mettant le prix, avoir les deux. Ecrivant cela, j’entends immédiatement la clameur des partisans explicites ou implicites de la décroissance m’entourer d’une opprobre assourdissante. Néo-millénaristes pronostiquant une forme de châtiment imminent et immanent pour cause de dilapidation inconsidérée, ces nouveaux inquisiteurs écrivent à leur manière une nouvelle version de la fin de l’histoire inscrite dans la finitude du biotope. A l’évidence, ils n’ont pas tort de s’indigner de la pollution, du peu de soin que nous prenons de notre planète mais en évitant généralement, soigneusement, de mettre en cause le facteur principal que constitue la croissance démographique exponentielle. Il n’ont pas tort non plus de rappeler ce que Rabelais nous avait déjà appris il y a tout juste quelques années (disons 20 ans pour ne vexer personne ?) à savoir que « science sans conscience n’est que ruine de l’âme ». Mais qu’ils me pardonnent, puisque nous sommes quelque peu dans l’atmosphère théologique, de ne pas partager leur désamour envers le progrès auquel je continue à croire, sans doute parce que l’univers est en expansion. Et qu’ils prennent garde, connaisseurs comme ils le sont des bassins versants, à ne pas basculer, pas à pas, sur la mauvaise pente. Celle qui confond la marche avant et la marche arrière. Parce qu’on n’a jamais vu un fleuve couler d’aval en amont et que les logiques sont implacables.

Henri Emmanuelli
Député des Landes

Site d'un monde d'avance : unmondedavance.eu

Blog de Henri Emmanuelli : henriemmanuelli.fr

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