Qui doit payer la facture de la fracture énergétique ?

« Précarité énergétique »… encore une expression technocrate à souhait, qui édulcore une réalité sinistre et peu nouvelle pour celles et ceux qui la subissent. De quoi s’agit-il? Par Benoît Hamon, porte-parole du Parti socialiste.

« Précarité énergétique »… encore une expression technocrate à souhait, qui édulcore une réalité sinistre et peu nouvelle pour celles et ceux qui la subissent. De quoi s’agit-il? Par Benoît Hamon, porte-parole du Parti socialiste.

Sont considérées en situation de précarité énergétique les personnes à faibles revenus, qui occupent des logements mal isolés et ont du mal à s’acquitter de leurs factures d’énergie. Soit aujourd’hui, quelque 3,4 millions de Français.

Parmi eux, 300 000 ménages se chauffent peu ou ne se chauffent plus. 87% vivent dans le parc privé et 70% font partie de la population qui perçoit les plus faibles revenus.

Une fracture sociale
Cette précarité énergétique engendre de fait une « fracture énergétique », comme le constate l’ADEME (Agence de l’Environnement et de la Maîtrise de l’Énergie). Les travaux de cette agence révèlent que les ménages les plus pauvres consacrent 15% de leur revenu net aux dépenses énergétiques (gaz, électricité, combustibles liquides et solides), contre 6% pour les ménages les pus riches. L’augmentation des prix des combustibles fossiles (+3% annuels depuis 1995) a considérablement aggravé cette disparité sociale. « En 2001, remarque l’Agence, la part des dépenses énergétiques des 20% de Français les plus défavorisés représentait 1,6 fois celle des 20% les plus aisés, contre 2,5 fois aujourd’hui. L’accroissement de l’écart tient notamment au fait que les revenus des franges les plus aisées de la population ont progressé plus vite que les prix des énergies. » Ce qui n’est évidemment pas le cas pour les personnes défavorisées, contraintes de vivre dans des logements à la limite de la salubrité, mal ou pas isolés. Parmi elles, 62% sont propriétaires de leur habitation et 55% ont plus de 60 ans. Faut-il s’en étonner quand on sait que la moitié des salariés français qui prennent aujourd’hui leur retraite perçoivent moins de 1000 € par mois et que 600 000 personnes touchent le minimum vieillesse qui s’élève à 677€ mensuels ? Tout est dans tout. Et cette « précarité énergétique » est un nouvel avatar de la pauvreté — car tel est le mot, cessons les euphémismes — qui touche notre pays. Une pauvreté engendrée par la politique économique de la droite qui correspond à un choix de société pensé et assumé.

Une fracture centre-ville/quartiers et ville/campagne
On observe également que les personnes victimes de précarité énergétique sont celles qui vivent dans des zones excentrées, loin des centres-villes devenus financièrement inaccessibles. La voiture est souvent leur seul moyen de transport. S’ajoutent donc aux factures d’énergie du logement, celles d’essence. Tout est dans tout, redisons-le. Et la fumeuse taxe carbone concoctée par le gouvernement pénaliserait encore un peu plus ces populations ultra-fragilisées. Même chose pour les personnes vivant en zone rurale. Toujours selon les travaux de l’ADEME, la facture énergétique des habitants des grandes agglomérations qui disposent de réseaux de transports en commun denses est inférieure d’un tiers à celle des ruraux : « La part des achats de combustibles fossiles dans le revenu peut être multipliée par six pour un ménage rural pauvre, par rapport à un ménage riche citadin », précise l’ADEME.


La précarité énergétique est l’affaire de tous
Les personnes les plus défavorisées occupent les logements les plus consommateurs d’énergie donc les plus onéreux en termes de facture énergétique. Ce qui confirme notre conviction que le combat écologique ne peut être dissocié du combat social. Sauf à faire peser sur les plus pauvres tous les maux environnementaux, dont ils sont aussi les victimes.
Le gouvernement a missionné un groupe de travail sur le sujet, piloté par l’ANAH (Agence Nationale de l’Habitat) et la Fondation Abbé Pierre. Suite à leur rapport, il a mis en place un plan qui ne retient ni l’idée d’inscrire la performance énergétique dans les textes de lutte contre l’habitat insalubre, ni celle d’un bouclier énergétique pour aider au paiement des factures ; deux idées pourtant préconisées par les auteurs. Rien non plus sur le parc locatif social ; le gouvernement propose des aides financières partielles aux travaux de rénovation thermique des logements des propriétaires pauvres. Or, nombre de ceux-ci sont dans l’incapacité financière de débourser un centime, compte tenu de leurs revenus. Et quid des locataires qui ne peuvent de bonne foi régler leurs factures ?
Les auteurs du rapport « précarité énergétique » ont estimé le coût d’un plan efficace et solidaire à près de 4 milliards d’euros sur dix ans. Or, le gouvernement en prévoit 1, 25 (500 millions d’euros au titre du Grand Emprunt, 150 millions par les fournisseurs d’énergie et 600 millions répartis entre l’ANAH et l’ADEME). Pour le reste, il compte sur des contrats locaux avec les collectivités territoriales, au premier rang desquelles les départements, déjà financièrement étranglés (notamment les plus populaires) par le désengagement de l’État. Paradoxe imbécile ou nouveau coup bas, au moment où Nicolas Sarkozy prône la réforme des collectivités territoriales et la suppression de la taxe professionnelle ? Rappelons que jusqu’en 2004, le fonds social pour le logement était abondé à parité par l’État et les départements et qu’il ne l’est aujourd’hui que par les seuls départements. Que se passera-t-il en outre si la clause de compétence générale est supprimée ?
Autant de questions dont nous pouvons aisément deviner les réponses, au regard de la ligne libérale dure imposée par Nicolas Sarkozy.
Nous devons exiger la prise en compte de toutes les propositions du groupe de travail « Précarité énergétique », en particulier celles qu’il préconise à l’État. La lutte contre la précarité énergétique doit être inscrite dans la loi, afin que soit défini un cadre d’action. Il faut parallèlement créer un bouclier énergétique digne de ce nom, adapté à l’urgence sociale et environnementale et qui propose une dotation énergie pour aider les plus pauvres à faire face à leurs dépenses.
Lors de l’hiver particulièrement rigoureux que nous avons vécu cette année dans notre pays, des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants n’ont pu se chauffer décemment.
Au nom de la modernité sans doute…

 

Benoît Hamon
Porte-parole du Parti Socialiste
Conseiller régional d'Ile-de-France
Animateur d'Un monde d'avance

Site d'un monde d'avance : unmondedavance.eu
Blog de Benoît Hamon : benoithamon.fr

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