Pacte productif (5): ancrer les activités productives dans les territoires

Au-delà des circuits courts ou de proximité qui pourraient être partout développés pour réduire l'empreinte écologique et protéger ainsi la nature, l'ancrage durable des activités dans les territoires constitue une voie importante du renouveau industriel.

Au-delà des circuits courts ou de proximité qui pourraient être partout développés pour réduire l'empreinte écologique et protéger ainsi la nature, l'ancrage durable des activités dans les territoires constitue une voie importante du renouveau industriel. Alors que les choix de localisation reposent principalement sur des comparaisons de coûts, ceux qui sont opérés sur la base d'une offre de spécificité des territoires sont plus durables. Les territoires qui sauront proposer, en les identifiant et en les organisant en réseau, les compétences complémentaires dont les entreprises ont besoin, sauront préserver l'ancrage des firmes concernées, et cela bien mieux qu'en se lançant dans une concurrence par les coûts.

Localisation et territorialisation

Dans cette visée, nous différencions nettement localisation et territorialisation. Alors que les choix de localisation reposent principalement sur des comparaisons de coûts, ceux qui sont opérés sur la base d'une offre de spécificité des territoires sont plus durables. Plutôt que de proposer des avantages génériques toujours susceptibles d'être concurrencés (offre foncière, infrastructures, exonérations diverses), les territoires ont intérêt à identifier et développer une disponibilité de compétences répondant aux besoins d'entreprises ayant largement poussé les pratiques d'externalisation. À titre d'illustration, une entreprise pourra toujours délocaliser sa production en comparant des coûts pour un travail identique. Mais elle ne pourra que difficilement retrouver des compétences spécifiques dans des domaines de compétences qu'elle a externalisés.

La part de la production externalisée dans l'ensemble de l'industrie est désormais nettement supérieure à 50%. On comprendra, dès lors, que les territoires qui sauront proposer, en les identifiant et en les organisant en réseau, les compétences complémentaires dont les entreprises ont besoin, sauront préserver l'ancrage des firmes concernées, et cela bien mieux qu'en se lançant dans une concurrence par les coûts.

Une entreprise comme Airbus n'a pas renoncé à délocaliser une partie de sa production dans des pays bénéficiant d'avantages de coût (souvent accentués par la sous-évaluation de leur monnaie). Cependant, son ancrage territorial en France (Toulouse, Bordeaux, Saint-Nazaire, etc.) ou en Allemagne (à Hambourg, en particulier mais aussi en Bavière) ne se fonde pas sur des considérations de coût mais sur l'existence de véritables systèmes territoriaux de compétences associant des entreprises cotraitantes mais aussi des écoles d'ingénieurs, des universités, des laboratoires de recherche.

Il est vraisemblable que c'est par l'ancrage des activités dans les territoires qu'il sera possible de tenter de renouer le destin de certains groupes "français" avec le territoire national.

La possibilité d'identifier et mobiliser des compétences complémentaires aux leurs pour résoudre des problèmes productifs inédits est ici un facteur déterminant de possibles choix de territorialisation des entreprises. De tels choix ont toujours un caractère anticipatif. Par "inédits", il convient d'entendre des problèmes en univers incertain, sortant des "routines". Les problèmes dont il est question, sont des problèmes dont on sait qu'ils vont se présenter mais dont on ne peut connaître à l'avance le contenu et, par conséquent, les modalités de résolution. Il est donc nécessaire pour les entreprises de savoir où sont situées, ou, à défaut, comment trouver les compétences dont elles auront besoin plus tard pour formaliser et résoudre les problèmes qu'elles pourront rencontrer, et mener à bien les projets qu'elles voudront conduire.

Tirer parti des avantages de la proximité plutôt que chercher à réduire les coûts

Une croissance plus forte de la demande intérieure basée sur des salaires en croissance aurait pour conséquence de réorienter en partie les investissements et l'emploi vers le territoire national dans la mesure où la production (comme le montre la géographie des flux d'investissement direct) tend à se rapprocher des lieux de consommation plutôt que de ceux où les coûts sont les plus faibles.

Ce mouvement de redéploiement serait conforté par une mise en réseau au niveau territorial de compétences complémentaires. Plutôt que de multiplier les aides et les exonérations diverses à des entreprises prises isolément, la nouvelle politique industrielle confortera les interrelations entre les entreprises - en tirant profit des avantages de la proximité pour ancrer les activités - et pourra dès lors être désignée comme une véritable politique du système productif, intégrant les acteurs du monde de la recherche et de la formation.

L'ancrage territorial des activités est ainsi un objectif intermédiaire majeur de la nouvelle politique industrielle visant au développement des activités productives. Cet ancrage est une forme de pari sur l'avenir qui dépend en partie de la qualité de la coordination des acteurs publics et privés.

Plutôt que de seulement chercher à accumuler ou concentrer des acteurs ou des activités dans un périmètre posé comme borné par des frontières, les acteurs publics devraient à l'avenir chercher à favoriser des rencontres productives fondées sur la confiance, des représentations partagées et des compétences potentiellement complémentaires. L'implantation d'une firme dans un territoire, sa participation aux dynamiques territoriales constituent en quelque sorte un pari sur l'avenir. C'est en ce que les firmes (toujours plus engagées dans un processus de recentrage/externalisation) ignorent (en tentant toutefois de les anticiper) les besoins qui seront les leurs dans le futur, qu'elles cherchent à trouver dans des territoires particuliers les compétences dont elles auront besoin ultérieurement. C'est alors que leur ancrage dans ces territoires est le plus durable.

L'accès au patrimoine territorial

La possibilité d'accès à un "patrimoine territorial" susceptible de rendre disponibles de telles compétences est dès lors la condition déterminante de l'ancrage. Ce patrimoine territorial est constitué par la mémoire de situations de coordination antérieures réussies, par la confiance entre les acteurs qui en est le résultat, ainsi que par des compétences potentiellement complémentaires, c'est-à-dire susceptibles d'être combinées pour résoudre des problèmes à venir. La notion de problème productif inédit, le caractère anticipatif des choix de territorialisation, la perspective de complémentarité de compétences, nous semblent renvoyer assez largement aux processus que certains économistes qualifient de "non standardisables". Ces processus fondent l'essence de l'ancrage territorial lequel se construit toujours sur le temps long.

Une gouvernance territoriale

Dans une perspective de gouvernance, le rôle principal que les acteurs publics devront de plus en plus assurer est celui consistant à scruter ces évolutions et anticiper les besoins en termes de compétences complémentaires des entreprises. Cela nécessitera une forte amélioration de la qualité de la coordination des acteurs publics entre eux, ainsi que le renforcement de relations de confiance entre acteurs publics et privés. C'est à cette condition que le rôle essentiel d'intermédiation des acteurs publics pourra être ainsi être assuré de façon efficace et que, partant, la trajectoire territoriale de croissance pourra être confortée de même que celle des firmes ancrées dans les territoires concernés.

Avec ces propositions, nous sommes évidemment très loin des pratiques de nombre de collectivités locales lesquelles, trop souvent, ne font que dupliquer les pratiques de l'État au niveau local. Le manque de vision stratégique, la sectorisation des politiques conduites, l'absence d'outils d'aide à la décision (en particulier d'indicateurs pertinents permettant d'évaluer les politiques économiques régionales), un culte excessif voué aux élus exerçant les charges les plus élevées, sont encore fréquents dans de nombreuses collectivités.

 

[Texte en large partie issu d'un livre de l'auteur à paraître le 24 janvier 2012 "L'urgence industrielle !" aux Éditions Le Bord de l'Eau.]

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