Pacte productif (6): des mesures de protection

Si le protectionnisme est nécessaire, il ne peut cependant à lui seul tenir lieu de projet d'ensemble. 

Mettre en œuvre des mesures de protection afin de rendre possible un projet national de développement constitue le sixième principe d'un pacte productif pour la France.

Un changement de paradigme aura, à l'évidence, besoin de protections et de normes. Protections contre la finance tout d'abord mais aussi contre l'ensemble des choix de déréglementation qui ont abouti à mettre les travailleurs en concurrence généralisée via les délocalisations, le dumping de toutes sortes (fiscal, social, environnemental). Protections contre les choix mortifères qui font «préférer» l'austérité et le déclin au développement des activités productives, seul remède efficace contre le chômage et les déficits. Normes pour concilier l'économique et le social, développer des activités productives utiles, répondant aux besoins sociaux tout en protégeant la nature.

Une question centrale

La question du protectionnisme est centrale et doit être examinée avec soin car elle est de la plus grande importance dans la perspective d'un nouveau projet de développement. L'examen de cette question doit être conduit avec rigueur et éviter les formules à l'emporte-pièce souvent employées, tantôt pour rejeter l'hypothèse de protections, tantôt pour considérer celles-ci comme se suffisant à elles-mêmes.

Si le protectionnisme est nécessaire, il ne peut cependant à lui seul tenir lieu de projet d'ensemble. La thèse que nous défendons est que le protectionnisme est un moyen d'un projet de développement dont l'intention est politique.

Quel espace pour des mesures de protection ?

La plupart des partisans d'une politique de protections optent pour un protectionnisme européen. Celui-ci, souhaitable, est-il cependant possible ? L'Europe pourrait théoriquement être un espace de mise en œuvre de protections mais, ce, à trois conditions.

La première condition d'un protectionnisme européen serait que le projet et les institutions européennes soient orientés vers le développement des économies et des systèmes productifs des différents pays européens. La deuxième condition serait que la situation économique et sociale des pays européens soit à peu près la même pour favoriser l'adoption de mesures communes ne provoquant pas d'asymétries significatives entre les pays concernés. La troisième condition serait, enfin, que l'essentiel des déficits commerciaux contractés par les différents pays européens soient externes, c'est-à-dire réalisés avec des pays autres que les pays européens eux-mêmes. À quoi serviraient, en effet, des mesures de protection envers des pays extérieurs à l'Union européenne si les déficits étaient principalement des déficits entre pays européens ?

L'examen qui suit des trois conditions «théoriques» que nous venons d'énoncer aboutit à interroger très sérieusement la possibilité effective d'un protectionnisme à l'échelle de l'Europe.

Force est, tout d'abord, de constater que cela fait bien longtemps à présent que le projet comme les institutions européennes ne cherchent pas à conforter le développement des pays européens et singulièrement celui de leur industrie. Une réorientation de la construction européenne est ainsi non seulement souhaitable, mais nécessaire.

La deuxième observation qui interroge l'hypothèse d'un protectionnisme à l'échelle de l'Europe est que la situation économique et sociale des différents pays européens, loin de «converger» comme l'espéraient les zélateurs de la monnaie unique, n'a, au contraire, cessé de diverger… sauf pour ce qui est des expressions manifestes de la crise du capitalisme financiarisé (recul de la croissance, hausse du taux de chômage, pressions sur le travail en général). Il est donc peu probable que les pays européens parviennent à s'entendre aisément pour définir des normes de protection, tant leur situation diffère. Comment imaginer, par exemple, que certains pays européens soutiennent des mesures visant à protéger telle ou telle industrie alors qu'ils en sont dépourvus et qu'ils importent au meilleur prix pour eux les biens des industries considérées?

S'agissant, enfin, des pays avec lesquels les déficits commerciaux sont contractés - pays extérieurs à l'Europe ou pays européens eux-mêmes (entre eux) - la situation est contrastée. Pour la France et hors ses échanges avec la Chine, les principaux déséquilibres sont constatés avec les pays développés et, en particulier, avec l'Allemagne. Cette dernière, quant à elle, comme on le sait, est fortement excédentaire dans ses échanges (à l'intérieur comme à l'extérieur de la zone euro).

Suite à l'examen succinct que nous venons de faire, il paraît hasardeux d'attendre de l'actuelle Union européenne la mise en œuvre aisée de mesures protectionnistes. Cela confirme qu'il est nécessaire d'engager une réorientation de la construction européenne car l'espace européen est bien celui qui paraît le plus propice à des mesures de protection. L'espace européen, en raison de l'importance des échanges intra-zone, permettrait de réconcilier deux figures que le capitalisme mondialisé tend à opposer, celle du consommateur et celle du salarié.

Consommateurs contre salariés ?

Une dernière difficulté surgit pour rendre encore plus difficile l'hypothèse du protectionnisme et interroge, une fois encore, la stratégie des grands groupes dont on sait qu'ils se sont largement redéployés vers les pays émergents. Si on considère les importations en provenance de Chine ou d'Inde, ce sont souvent des entreprises françaises, et non des entreprises chinoises ou indiennes, qui vendent en France des produits fabriqués dans ces pays. Pour maintenir leurs marges alors que les revenus de ceux qui consomment sont de plus en plus contraints, les entreprises françaises ou européennes se transforment de plus en plus en plus en simples distributeurs de produits dont la production a été délocalisée. L'acronyme «RPC» (République populaire de Chine) se substitue au «Made in France» ou à la mention d'une fabrication européenne.

Les achats par les consommateurs de produits importés des pays dans lesquels sont opérées des délocalisations par les entreprises françaises, sont des achats dont l'avantage concurrentiel réside dans le prix. Ces achats sont ainsi réalisés car les salaires et le pouvoir d'achat en France sont très contraints depuis longtemps, et les consommateurs n'ont d'autre choix «rationnel» que de procéder à ces achats meilleur marché plutôt que de préférer des produits européens et français, de meilleure qualité mais plus chers. En outre, de plus en plus souvent cependant, le simple choix entre un produit européen ou français et un produit importé suite à une délocalisation n'existe tout simplement pas, quand bien même celui qui voudrait acheter un produit fabriqué en France ou en Europe accepterait de payer un prix supérieur. Les seuls produits proposés sont, en effet, des produits «Made in RPC» ou fabriqués dans d'autres pays de délocalisation. Ceci concerne tout aussi bien les produits de l'électronique grand public que les jouets, les équipements de la maison ou ceux utilisés dans la construction, les automobiles, etc. La production française et européenne a soit disparu, soit a été réduite à la portion congrue, et il est donc pratiquement impossible de trouver encore des produits autres que ceux fabriqués dans un pays de délocalisation.

Tout se passe donc comme si les consommateurs, contraints en raison de la stagnation ou de la chute de leurs revenus, n'avaient d'autre choix pour maintenir leur pouvoir d'achat (du moins à court/moyen terme), voire parfois tout simplement pour pouvoir acheter les produits qu'ils recherchent, que de «préférer» les produits importés (souvent délocalisés) au détriment de l'emploi en France.

La réarticulation des intérêts des consommateurs et, plus généralement, des utilisateurs des biens produits (qu'ils soient des ménages qui consomment ou des industriels qui achètent des produits semi-finis) et des intérêts de ceux qui les conçoivent et les fabriquent est un des sens majeurs des mesures de protection. Cette réarticulation passe par la réalisation de produits et services innovants par des salariés dont les compétences sont reconnues au sein d'entreprises qui innovent et qui sont soutenues pour cela par des institutions financières qui acceptent de financer le risque. Elle passe aussi par des relations de proximité. Mais il convient de ne pas négliger la puissance de comportements de consommation ou d'achat privilégiant les produits nationaux comme cela est le cas dans des pays comme l'Allemagne ou le Japon, voire les États-Unis (1).

Protectionnisme et projet de développement

Penser que la mise en œuvre de protections sans changement de paradigme peut suffire ne peut qu'aboutir à un échec. Le protectionnisme seul ne peut servir de base suffisante pour contrer le déclin industriel.

Le protectionnisme n'a de sens que comme moyen d'un projet de développement. S'il ne peut agir comme préalable, le protectionnisme a cependant toute sa place dès lors qu'est identifiée la nature du changement désiré.

Plus largement que de protections (néanmoins nécessaires), ce dont la France et l'Europe ont besoin, c'est d'un changement de paradigme, lequel ne pourra se produire que si les peuples citoyens prennent leurs affaires en main. C'est ce changement de paradigme qui nous paraît central. Le protectionnisme est un des moyens ou un des vecteurs de ce changement de paradigme. 

Les territoires sont les espaces d'une démocratie de proximité et aussi des lieux de redéveloppement d'activités productives tirant parti de ressources spécifiques fortement ancrées. La nation apparaît cependant comme un rempart incontournable susceptible d'être opposé au capitalisme financiarisé et comme un espace pertinent d'élaboration démocratique d'une stratégie industrielle. Ouverts mais non offerts, les espaces nationaux doivent être des lieux d'initiative d'un nouveau protectionnisme éducateur.

Un protectionnisme à l'échelle de l'Europe apparaît cependant, en dépit des difficultés de sa mise en œuvre, comme le seul pouvant être envisagé sauf à remettre en cause le processus d'intégration économique engagé depuis la signature du traité de Rome (1957). Comme on le sait, aucun protectionnisme n'est, en effet, envisageable au sein de l'espace communautaire. Un éventuel protectionnisme au sein de cet espace le détruirait instantanément, et ne résoudrait d'ailleurs pas le déficit très ancien de la France avec l'Allemagne alors que ce pays est un des pays avec lesquels la France enregistre les déficits les plus lourds.

Enfin, si l'espace européen est celui qui donnerait du sens à de nécessaires mesures de protection, il est aussi celui qui serait susceptible de redonner une cohérence au lien entre augmentation des salaires, croissance des débouchés et augmentation de la production. Comme cela a souvent été souligné, l'Europe, par l'importance des flux commerciaux intra-zone, reste le principal débouché des entreprises produisant en Europe. Une augmentation progressive du pouvoir d'achat des salariés européens profiterait ainsi de façon privilégiée aux entreprises européennes qui pourraient conforter leur production en Europe et relocaliser des productions transférées à l'extérieur de l'Europe en raison de la pression jusque-là exercée sur le pouvoir d'achat.

Des protections indispensables appuyées par une intention politique

De façon synthétique, nous résumerons notre thèse autour de trois propositions. La première proposition est que la mise en œuvre de mesures de protections est indispensable. En l'absence de telles mesures, aucun projet de développement ne peut se réaliser. Ce projet ne se résume cependant pas aux nécessaires mesures de protection, tant s'en faut.

La deuxième proposition est que la mise en œuvre de ces protections doit s'inscrire dans le temps long. Ceci revêt deux significations. La première est que ces protections devront accompagner le nouveau projet de développement dans la durée de celui-ci. La seconde signification est que ces mesures ne pourront pas, pour des raisons essentiellement politiques, être mises en place de façon instantanée.

La troisième proposition (qui découle en partie du constat que nous venons de faire) est que les forces sociales en France et ailleurs devront militer activement en faveur d'une réorientation progressive mais néanmoins soutenue du projet politique des institutions européennes et nationales. Trop ouvert (ou sans protections), aucun système, quel que soit son espace (national ou européen) et a fortiori si celui-ci est vaste et complexe, n'est réformable. Il en va, en effet, de la gouvernabilité même d'un système que l'on voudrait réformer. Un nouveau projet de développement pour la France et pour l'Europe suppose ainsi des normes de protection. Ces normes auraient pour objet d'éviter que ne pénètrent sans restriction aucune des produits dont la fabrication à l'extérieur de l'Union européenne ne respecterait aucune des valeurs que celle-ci entendrait promouvoir. Valeur du travail et des compétences incorporées dans les produits, valeur des relations sociales au sein de l'entreprise, valeur sociétale liées aux grands principes fondés sur les droits de l'Homme (en particulier, la dignité de la personne, le respect de la diversité et des genres) et la protection face aux divers risques (sanitaires notamment), valeur de la nature enfin. Au final, comme la mondialisation ou la construction européenne actuelle, mais à l'opposé d'elles, un protectionnisme européen au service d'un nouveau projet de développement relève bien d'une intention politique. Cette intention ne peut exister si elle n'est pas portée par les forces sociales, si elle n'est pas pensée et mise en œuvre par les peuples citoyens.

(1) Aux États-Unis, le «Buy American Act» (1933)a pu conduire les acheteurs publics américains à privilégier les achats de produits fabriqués aux États-Unis. Mais, pendant longtemps, les consommateurs américains, à l'instar des consommateurs allemands et japonais aujourd'hui, ont acheté des produits fabriqués aux États-Unis parce que ceux-ci leur paraissaient être les meilleurs.

Texte en large partie issu d'un livre de l'auteur à paraître le 24 janvier 2012, «L'urgence industrielle !», aux Éditions Le Bord de l'Eau.

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