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Un roman du réseau. Première livraison. Où Névo, maître d'un site de rencontres (Odds), offre à qui veut ses biographies corrigées. Et comment le Maître fou reçoit un très curieux écho.

 © Béatrice Turquand d'Auzay © Béatrice Turquand d'Auzay
Un roman du réseau. Première livraison. Où Névo, maître d'un site de rencontres (Odds), offre à qui veut ses biographies corrigées. Et comment le Maître fou reçoit un très curieux écho.

Origine d'Odds selon pommeraye : une amitié trahie. Où Névo néglige les avertissements d'emma et laisse se former la chimère du Maître sous la plume des internautes.

Une mauvaise plaignante, Twinlight Ida, met Névo en accusation. Simple folle, ou maîtresse abandonnée mais perspicace ?

 

(Vous pouvez télécharger ici la livraison en pdf)

 

RÉPÉTITION DE LA PEINE

 

« Weierstrass », dit le jeune homme.

Sa voix me plut pendant qu'il s'annonçait au téléphone : j'y entendais une étrangeté qui n'était pas celle de l'accent.

« Ce n'est pas un accent allemand, dis-je.

- Non, répondit-il en riant, je ne suis pas allemand. Au moins, vous ne faites pas trop de mathématiques.

- Vrai. Qui est Weierstrass ?

- Un mort, dit-il. L'inventeur des nombres réels.

- N'importe, j'ai mieux à proposer.

- Quoi ?

- Du faux. Mais pour vous, je pense qu'Évariste serait un meilleur pseudonyme.

- Pardon ?

- Évariste comme Galois, qui à votre âge était déjà mort, d'avoir si bien inventé. »

Avec celui que j'appelai d'abord Évariste, le bluff peut réussir, il suffit de peu de cartes mais il faut le prendre de vitesse. Il aime les tours de passe-passe, l'instant minime où il ne sait plus que penser, espère soudain qu'il ne sait plus rien et que tout est possible.

J'ai conservé ce dialogue sur une bande. Enregistré sur mon répondeur téléphonique, dupliqué, monté et remonté, passé en boucle, déformé, trahi - rien n'y fait : je n'ai jamais eu envie d'effacer la première bande, je n'ai jamais su l'utiliser comme il fallait, c'est à elle que je reviens lorsque celui que j'ai maintenant peine à nommer me manque trop. L'effet de surprise est perdu aujourd'hui, quoi que j'aie tenté pour ruser avec cela aussi.

« Mais pourquoi W ?, dis-je dans une autre version.

- W pour Weierstrass. »

Il prononce trop bien l'allemand, s'applique, y met du romanesque ou un faux zèle scolaire, je ne sais pas, j'aime la voix d'écolier qui se moque.

« Vous devez être allemand.

- Non, pas du tout. Perdu.

- Vous êtes perdu ?, dis-je.

- Ce n'est pas ce que je voulais dire, mais qui ne l'est, parmi ceux qui vous répondent ?

- Vous parlez un langage de convention.

- Je suis conventionnel, dit le jeune homme.

- Vous parlez un langage de convention bourgeoise.

- Je suis conventionnel, de quoi voulez-vous convenir ? »

Répétition de la peine : de cette première conversation, j'ai imaginé vingt versions possibles, qu'il faudra sacrifier pour en revenir aux faits. « Au fait, au fait ! » dit-il une fois, « c'est une saine discipline », mais une fois de plus il riait et je l'entends encore : « la discipline est saine, si ce n'est pas une manie. »

 

 

ODDS

 

Les faits sont simples pour commencer. À cette époque, en 1995, Névo passait ses loisirs en pêcheur, il lançait sa ligne sur le réseau et attendait. http://www.odds.fr : adresse du site sur lequel se trouvait son forum ; nevo@odds.netshelterforum.fr : e-mail du webmaster. « Odds », c'est le mot qui lui vint pour baptiser son site.

 

« Odd : impair - dépareillé , déparié, disparate - inusuel, singulier, bizarre, baroque...

« Odds : inégalité - chances, cote pour, cote contre - bouts dépareillés...

(Harrap's Standard french and english dictionary)

 

Ce qu'il attendait était plus difficile à dire, quoique son attente dût être précise, au vu des candidats refusés. Tout son temps libre y passait : chaque heure soustraite au sommeil, une fois qu'il avait fait ce qui ne signifiait rien. La manie d'Internet s'aggravait avec l'excès de travail, l'obligation de se concentrer sur si peu d'heures ne la rendait que plus nécessaire.

À l'origine, c'est bien de rencontres sexuelles qu'il s'agissait dans l'esprit de Névo, mais sa proposition visait à contourner un inconvénient : l'embarras, s'il faut s'apercevoir qu'on ne se plaît pas, quand la situation n'a pas d'autre sens. Initialement la formule n'était donc qu'une échappatoire commode : Névo offrait ses services de biographe et faussaire pour fabriquer des vies de rechange, un dialogue par clavier puis par téléphone permettait une première sélection, après quoi il rencontrait ses interlocuteurs et parlait avec eux sans contrainte. À l'usage, il s'avéra que son plaisir tenait essentiellement à cette parole, sans s'y réduire nécessairement ; ses ouvertures restaient équivoques, mais ceux qui répondaient avaient de moins en moins de raisons de prévoir son désir, comme s'il n'en savait rien d'avance et ne voulait surtout pas le savoir.

Ceux qu'il rencontrait par ce biais avaient peut-être rêvé de réinventer la vie, leurs attentes premières restaient moins difficiles à satisfaire en l'espace d'une soirée : parfois une aventure sans lendemain, comme sur le minitel rose mais en compagnie plus choisie ; souvent et très ouvertement, dans l'instabilité que créait la comédie, l'espoir ravivé d'une liaison plus durable (brèves et violentes flambées, pour tant d'esprits armés qui ne demandaient qu'à être trompés) ; parfois plus prudemment une conversation très bizarre, et la possibilité de la conduire sans dommage jusqu'au bout de sa bizarrerie ; peut-être aussi ces quelques pages de « biographie corrigée » que Névo leur enverrait pour prix de leurs confidences, s'ils le lui demandaient.

Techniquement, le dispositif d'Odds fonctionnait ainsi : tous les messages émis étaient emmagasinés et consultables à volonté par tous les usagers du site. Du fait des dispositions que Névo avait prises, les participants étaient libres. Ils pouvaient s'exprimer sous le pseudo de leur choix, et l'on pouvait leur répondre publiquement ou en privé ; c'était le procédé ordinaire, le plus souvent utilisé, notamment pour un échange rapide du type de la conversation téléphonique, et les pseudonymes multiples, aussi, étaient ordinaires. Mais ils pouvaient également, deuxième solution, détacher les messages de leur origine par l'entremise du webmaster : en cliquant sur « Oddfellow », ils lui demandaient l'effacement de leur pseudo. Névo, s'il acceptait, renvoyait alors leur message sur le site en couvrant de son propre nom anonymes et apocryphes. Sans doute le circuit « Oddfellow » ralentissait-il l'acheminement de ces messages spéciaux - les préférés de Névo dans un premier temps, au demeurant peu nombreux à traiter. De plus le fonctionnement convenu empêchait de savoir qui écrivait à tel moment sous le nom du webmaster, de lui-même ou d'un autre, et son image se trouvait passablement embrouillée des différents messages qu'il pouvait ainsi endosser. Néanmoins pour finir, dans les limites de la technique et du droit de la communication, tous les correspondants du site étaient parfaitement libres des modalités de leur correspondance. S'ils rencontraient Névo en ville, ils racontaient leur vie en mentant plus ou moins, Névo mentait davantage en la réécrivant, mais toujours dans l'esprit de ces « oddfellows » (c'était le nom anglais d'anciennes guildes de compagnons, premières associations de secours mutuel des temps modernes). À l'issue de la rencontre, Névo ne publiait rien que sur autorisation formelle.

Il y avait déjà un certain temps qu'il s'était pris à ce jeu quand le sens du mot « odds » lui revint clairement, montrant sous un autre jour l'activité dont il ne pouvait plus se passer. À chaque rencontre, un bout de fiction, et les bouts dépareillés s'accumulaient, une collection sans ordre ni sens pour le dépositaire des vains secrets d'autant de vies sans rime ni raison. Vint un moment où l'abondance des matériaux ne suscita plus que malaise chez celui qui les collectait en curieux : faits de la vie mineurs ou non, fantasmes folkloriques ou tableaux cliniques carabinés, faux destins tout tracés après coup, fragments de vie n'allant nulle part et qu'il s'efforçait d'apparier, comme si le couplage ou l'écho, une forme quelconque d'organisation, avaient pu suppléer le défaut de ces singularités désolées, auxquelles ne suffisait aucune nécessité. Il y avait, il y avait, il y avait... L'infinie diversité des peines de ceux qui avaient des raisons de parler, définissant dès lors tout ce qu'il y avait à dire, du passé, du futur et du présent inexistant, semblait inépuisable si l'on commençait à la voir, mais le cadre était donné de toute éternité, il n'y avait pas à en sortir : nostalgie ou remords, craintes ou espérances, l'exploration n'était qu'un inventaire, comment se plaire à cette nécessité ?

Dans ces conditions Névo voulait croire, de toutes ses forces il croyait, que la perspective se renverserait tôt ou tard, comme si depuis le début de cette fascination quelque chose lui avait échappé, qui dût à coup sûr modifier son regard. Régulièrement tout se résumait à ces quelques dossiers qu'il extrayait de l'ensemble au hasard, les posant sur sa table dans l'espoir d'un rapport imprévu ou d'un mouvement nouveau, pour ne constater enfin que ce qu'il y avait là : une collection de jouets de bois morts, singuliers ou banals, presque entiers ou cassés, toujours inertes et dépareillés.

 

 

 

MAÎTRE FOU

 

C'est du moins ce qu'on peut imaginer, s'il faut comprendre pourquoi, à un certain moment, sont publiées sur le site en une seule livraison massive, tant de confidences qui paraissaient vouées au secret : une bonne douzaine d'histoires distinctes publiées le même jour, et rien n'autorise à supposer que Névo, inventant soudain en démiurge, ait tout tiré de son propre fonds, ni qu'il ait pour une fois modifié les règles de son propre jeu (« racontez votre vie : vous pouvez mentir »).

C'est à ce moment qu'il commença à publier sur le site, en toute liberté, des biographies corrigées ainsi que les comptes rendus de certains entretiens. Il ne se sentait pas tenu de demander une autorisation : l'anonymat était complet, tout s'embrouillait, personne n'avait à s'inquiéter de rien. Pourtant, c'est bien là que les esprits se sont troublés. C'est ce trouble qui a fait lentement glisser Odds, et non pas une inquiétude raisonnable : tous ses interlocuteurs étaient concrètement hors d'atteinte, seules des images entraient en jeu dans cette arène et elles ne prétendaient qu'au possible.

Les internautes ont commencé d'écrire à son imitation, autre chose que des appels à rencontre et sans très bien savoir ce qui se dirait à travers eux, accueillant une part de hasard qui pour Névo mesurait leur trouble : à en juger par la soudaine prolifération de pseudonymes métaphysiques, une évolution emportait l'ensemble, c'était la génération des pangloss, lesentierquibifurque, fate, monade, monods, random, deus-seu-natura, etc... Ils commencèrent à donner leur version des faits, tout d'abord leur point de vue sur les rencontres, ce qui n'était qu'une contrepartie légitime, puis sans vergogne, sur la vie de Névo qu'ils imaginaient librement, tirant avec aplomb des conclusions considérables d'observations directes pourtant limitées.

La première vague faisait encore largement place aux règlements de comptes, et c'est emma-versus-emma qui a donné le ton, en essayant d'imposer son interprétation au sujet du nom d'Odds. Elle avait rencontré Névo un soir, et soutenait que si tout avait échoué entre eux, c'est qu'elle avait par malheur découvert le pot-aux-roses en commettant un lapsus.

Selon emma, le webmaster de ce site, sans ignorer certaines formes de préméditation perverse ou de contrôle dominateur (« voir l'autorisation, la ruse d'Oddfellow et la sélection des données »), le Maître fou donc, comme elle l'appelait, ne comprenait pas la moitié de ce qu'il disait ou faisait avant de l'avoir dit ou fait, raison pour laquelle il lui fallait absolument le dire ou le faire de toute urgence et de manière si détournée à travers les complications du réseau (emma concédait à Névo ce faible reste de moralité). Malgré tout, elle déplorait qu'il ne fût pas plus honnête sur la signification réelle du nom d'Odds, maintenant qu'elle la lui avait révélée. Car d'après elle, Névo avait pensé « Oz » en écrivant « Odds », et il se gardait bien de le signaler quand il récitait le Harrap's Standard. Dans la conversation, elle avait fait elle-même cette confusion avec le pays d'Oz et ses magiciens, sans y penser bien sûr et sans aucune intention malveillante. Néanmoins les choses avaient tourné bizarrement à partir de ce moment, le malaise était étrange et vraiment contagieux, comme si Névo n'avait pu que s'enferrer dans ses politesses, s'en irriter, pour finir par se montrer désagréable et même franchement odieux avec elle. La vérité selon emma-versus-emma était que Névo ne pouvait sentir sans malaise la dérision de son rôle d'illusionniste, ce qui ne dépendait ni d'elle ni de lui mais d'un mauvais hasard de la conversation : il n'en avait pas conscience auparavant, il lui avait fallu s'en apercevoir devant elle, il y avait quelque chose dans cette naïveté-là qu'il ne supportait pas chez lui. Suivait un rapport détaillé sur le comportement de l'individu, dans lequel emma démontait le mécanisme de sa rage, au hasard posée sur elle ce jour-là et conduisant à sa répudiation.

De son côté, pommeraye défendait une théorie différente sur le même sujet et ce n'était déjà plus avec Névo qu'il réglait ses comptes. D'après ce jeune homme qui l'avait rencontré lui aussi, « Odds »dérivait du nom de Simon-A. Lods, dont Névo paraissait littéralement obsédé.Le personnage qui portait ce nom apparaissait avec des statuts divers dans plusieurs messages émis par son anagramme monads-lois et encore consultables sur le site, à savoir, par ordre chronologique, les messages intitulés :

- « Amitié »

- « Scissiparité »

- « Histoire du traître et du lâche »

- « Thème du traître et du traître »

Selon pommeraye, une fois réduites à leurs points communs toutes les histoires y compris celle que Névo lui avait confiée de vive voix, le fond de l'affaire était simple, quoique très désagréable :

Il était une fois deux amis qui s'aimaient d'amour tendre, travaillaient ensemble dans le même lieu et s'étaient liés par une promesse. Hélas elle engageait l'honneur autant que l'amour et l'argent. Or un jour l'un avait trahi l'autre : jamais Névo le premier, c'était la loi et sur ce point il était fiable. Rigidement, mécaniquement fiable, écrivait pommeraye, comme si le seul temps qu'il eût jamais reconnu était le battement certain de cette horloge-là qui devait décider de sa vie. Car le temps ne passait pas pour Névo, le temps se décidait, en chaque crise où entrait en jeu sa volonté absolue, et dans chacune de ces crises il en serait de même, de même, de même jusqu'à la fin du temps engagé dans le pari.

Les circonstances étaient variées, mais il y avait toujours une conversation dramatique, le « grand tremblement de terre ». Un jour donc au cours d'une longue conversation, l'innocent Simon-A. Lods voyait paraître et s'abattre sur lui la violence de son ami Jean Névo (alias : nevo). Révélation, plus ou moins prévisible, du caractère de cet homme calme et réfléchi qui, pour une raison ou pour une autre, avait choisi de ne pas mentir et de dire brutalement vrai, si par malheur l'ami insistait pour l'interroger sur un certain point devenu crucial entre eux deux.

En l'occurrence, c'était le risque énorme pris avec l'amitié qui passionnait pommeraye, le sacrifice payé. pommeraye tenait que seul un personnage violent pouvait tenir parole à ce prix, car son propre père était « un sale con d'officier qui savait faire la guerre et comment la gagner dans tous les cas. Même seul, même mort dans la dévastation de sa terre brûlée, il vous toisait encore et il avait gagné. » Passons sur la perplexité où s'attardait pommeraye, incapable de dire si la « morale du Maître » relevait du seul art de la guerre ou gardait la pureté d'un acte de foi initial : chez pommeraye, l'admiration nourrissait la haine et n'aurait su la vaincre, il avait trop souffert d'un prestige fondé en nature pour dominer l'excès de son imagination.

Deux jours à peine après le grand tremblement de terre, Névo se reprochait cette franchise et déjà tournait dans son esprit confus la foule des révélations minuscules résultant de cette conversation. Peu à peu il s'embrouillait au point de s'accuser de tout, spécialement de ses soupçons, quand tout à coup voilà, toujours de l'extérieur et par hasard, voilà qu'arrivait la confirmation : trahison. Simon Lods, la malheureuse victime de son intolérance, de sa violence, de sa franchise imbécile, Simon Lods avait tout mérité pour cette trahison, depuis le début de cette amitié répugnante désormais bien ancrée dans la vie de l'un et de l'autre.

Ce qui suit cette découverte est invariablement un état de rage incontrôlée, qu'il faudra pourtant contrôler, chaque jour, en allant travailler, car ainsi va le monde et c'est ainsi qu'un homme d'honneur devient un homme de cour. (Ici viennent se greffer les commentaires de quatre amateurs de sociologie qui engagent la conversation sur la vie de cour et ses formes modernes : ce sont les quatre amis que pommeraye s'est faits grâce à ce récit, sans compter les deux fils d'officier qui raccordaient bien avant). Malheureusement Névo travaille beaucoup, il n'y a pas à remettre en question cette collaboration qui exige des échanges fréquents et approfondis avec Lods. Tous les jours Névo ment sans pouvoir se soustraire à sa propre rage, contre l'ami, contre lui-même, cela jusqu'à ce qu'il soit impossible de dire sérieusement qui des deux est plus vil et dégradé que l'autre.

 

 © Béatrice Turquand d'Auzay © Béatrice Turquand d'Auzay

C'est à cette époque que Névo change de monde et s'installe sur la toile, baptisant son site du nom du traître à peine modifié. Il ne réfléchit pas, il rit, il est trop occupé à rire jusqu'à se vider de tout. C'est à la même époque qu'il commence à limiter sa vie privée aux contacts établis par le biais d'Odds, le reste perdant peu à peu tout attrait à ses yeux.

 

*

 

Ainsi allaient les contes au sujet de Névo et de ses attributs, Névo at Odds Netshelterforum France,Web Master du site Web, Maître fou. Il devait lui suffire de n'être là qu'une occasion d'écrire, et comme il l'affirma une fois, dans ce nom de Névo, il aimait voir la case vide qui permet le déplacement des pièces au jeu de taquin. Car à l'en croire, les contes de ses correspondants se détachaient de lui et le concernaient de moins en moins, il avait lancé assez de signes pour catalyser des réactions en tout sens, et à chaque terme inducteur, un groupe affluait pour se fédérer en un corps de récit provisoire, bientôt abandonné ou repris dans de nouvelles unités qui ne dépendaient plus de lui - et il s'en réjouissait.

« Fort bien, disait emma, fort bien, mais "quand ils eurent passé le pont, les fantômes vinrent à leur rencontre" comme dans Nosferatu... » et de loin en loin, elle le mettait en garde, multipliant les images à son tour, organisant leur prolifération en se réglant sur son exemple, prévenant que les images pourraient bien changer de sens, qu'en ce cas il en verrait la vraie nature, qu'elle attendait ce moment. Car sans compter qu'un groupe avait toujours sa force propre, Névo n'avait pas mesuré celle d'Odds, aussi incontrôlable que les images qu'il s'employait à déchaîner chez ses correspondants : combien de temps avant qu'il ne les vît comme elle-même avait su les voir, autant de requins attirés par la flaque de sang à proportion de sa taille, combien de temps avant de se voir lui, Névo, vidé de sa vie par ces animaux ?

Quoique femme du ressentiment, emma-versus-emma n'avait pas toujours tort, et Névo craignait comme la peste l'intelligence de cette créature qui confinait à sa bêtise. En effet il mettait un temps fou à comprendre certaines choses, en effet il devait faire ces choses à tout prix, en effet le partage qu'il avait désiré devenait l'unique circulation du sang dans une communauté de vampires : aux mains de cette femme il aurait pu passer son temps à avouer qu'il en était ainsi qu'elle l'avait bien prévu, il n'avait plus qu'à réciter sa leçon. Il maintenait pourtant qu'elle avait tort sur l'essentiel : ce qui devait, non se découvrir, mais arriver, n'ayant jamais préexisté dans sa pensée ou dans une autre.

Pendant un temps, il sut demeurer à distance convenable. Les récits de ses correspondants l'intéressaient et lui plaisaient généralement, sans plus. Il observait les mécanismes du point de vue de la forme et y appliquait toute son attention : bifurcations des récits possibles où se falsifiait l'ensemble de sa vie, impeccablement vrais sur le principe de son alternative, ce qui les rendait tous acceptables en un sens ; division inévitable de l'image de « Névo », comme s'il s'était toujours trouvé quelque internaute désoeuvré pour corriger un élément donné en inventant son pendant, si bien que l'image globale, indécidable et douteuse, convenait à toutes ses scissiparités, quoi que l'on ait voulu - telle était la structure et elle lui plaisait d'autant plus que semblait ainsi s'accomplir, comme par magie et hors de lui, au moins une part des voeux qui s'étaient attachés au mystérieux nom d'Odds.

Pour la plupart de ses correspondants, un tel besoin était inconcevable et son aveu, insincère, comme une ruse parmi d'autres : on ne pouvait croire à la passivité de Névo, n'eût-il accepté pour couronne que celle, pourtant très humble et circonstancielle, du maître fou de ce site. Rien ne se comprend de la dérive commune sans cette erreur qu'il perçut rapidement : c'est de son plein gré qu'il la laissa s'installer, ne semblant plus la dénoncer que pour mieux s'y prêter en parfait, en épouvantable comédien habité par la totalité des forces présentes dans son périmètre d'action. Prestige oblige, même emma oublia que le pouvoir a une origine et n'est jamais que de basse extraction. Vint le moment où elle aussi fut hors d'état d'imaginer de telles extrémités chez Névo, parce qu'elle n'acceptait pas de les faire siennes, au moins le temps de concevoir leur éventualité. Alors elle n'était plus très loin de se croire seule au monde, en butte à l'homme-orchestre qui avait tout voulu. Comme les autres elle finit par se tromper, là où son sage et laid et malveillant esprit de réduction aurait trouvé moyen de s'employer avec utilité. Certains protestèrent contre le droit de censure que Névo exerçait sans le dire puisque, non content de filtrer comme convenu les messages du circuit Oddfellow, il désencombrait la mémoire du site périodiquement, ce qui d'après eux changeait tout. Sincèrement, il aurait voulu s'expliquer sur ce point de manière détaillée, mais comment contrarier l'irrésistible ascension d'un désir si partagé ? Libéralement il avoua (après tout, il s'agissait d'Internet et qui payait quoi ?), comme si sa voix, automatiquement, se réglait désormais sur le ton d'ironie qu'ils attendaient de lui. Il est bizarre, mais il est vrai, écrivit-il un jour, que ce sont eux qui insensiblement m'ont contraint au genre particulier d'aveu qui recèle par nécessité un mensonge, à ce ton précis qui de toute réponse fera une pure provocation souriante, quoi que l'on dise, quoi que l'on veuille, offrant la moindre équivoque au pouvoir souverain de l'ironie. Rien n'est plus drôle qu'un géant manoeuvré par les mille liens des lilliputiens qui croient devoir se prémunir contre sa force, lui préparer un procès et le mener au supplice : c'est en riant que paralysé et sans voix au réveil, il découvrait sa taille nouvelle, apprenant d'eux bientôt, élève docile et effaré de sa docilité, comment marcher et parler pour aller publiquement répondre de ses crimes, redoutable désormais, si grand et si capable de mouvoir ce corps entièrement livré à l'institution.

Du reste, Névo avait d'autres raisons de croire le projet d'Odds en voie de réalisation, s'il considérait la chimère née de la fabulation de tant d'amis mal connus, et c'est sans doute l'une des causes, sinon la première, de sa disponibilité profonde au mouvement qui l'entraînait avec ses partenaires. À mesure que prenait corps le personnage auquel Névo avait donné son nom, l'espèce de monstre où chacun vivait par morceaux en souvenir des marques, déprédations ou ravages que d'autres avaient laissés en lui, défigurés ou presque effacés dans leur individualité, il pouvait y voir se former l'unité longuement recherchée, comme un centre aberrant pour toutes ces vies dépareillées.

Pour autant, on ne saurait dire que chacun payât de sa personne, apportant sa livre de chair : ce n'était pas leur chair que ses correspondants offraient au monstre, mesure pour mesure, mais des images, ce qui diffère essentiellement. Et puis se livrer au jeu comme Névo semblait le faire, avec toute la passion de qui veut se déprendre de soi, ce n'est pas d'entrée perdre le sens du jeu, l'esprit peut résister longtemps au consentement premier. Pendant longtemps comme ses partenaires, il continua à voir nettement le cercle magique qui délimitait le possible et le réel, le lieu où se perdraient de bonne grâce des mises définies, celui où il n'y aurait plus que de mauvais joueurs, leurs risques inconsidérés et leurs pertes illimitées.

 

*

 

Huit mois après la fondation du site, l'esprit d'expérimentation régnait à l'intérieur de certaines bornes et personne ne songeait à se plaindre de la fantaisie, malgré les extravagances qui se donnaient libre cours, ouvrant la communication tous azimuts au prix de quelques complications (Odds est un groupe, les histoires personnelles vont bon train, on s'y croise, on se combine, que d'intrigues.) De plus en plus obscur, Névo soutenait que ces détours étaient la nature même, artificieuse et retorse, attirante et complexe à vous donner le vertige : pour en posséder quelque chose il était besoin de ces libertés de langage, seulement ce privilège d'extraterritorialité trompait tout un chacun, d'abord ceux qui désiraient voir ce qui n'apparaît que dans l'incertain, là où la conscience naît : « est elle-même et naissance, ou uniquement naissance et c'est ce qu'il voulait voir ».

Les correspondants de Névo avaient beau disposer d'idées très arrêtées sur le rôle qui lui revenait dans le réseau, ils ne croyaient pas sans réserve à la chimère qu'ils construisaient, même s'ils ne discernaient pas exactement ce qu'ils y apportaient pour leur part. D'autres avaient pu inventer, ils avaient inventé eux-mêmes, au moins certains détails quand personne n'y voyait que du feu, bref tous croyaient savoir ce qu'il en était, au fond. De son côté le webmaster, arborant son visage en ville, assurait en souriant qu'il n'y avait pas de fond et que tout allait au mieux.

C'est dans cet esprit qu'il dut tolérer l'apparition sur le réseau de Névo Bis et de Névo Ter, deux avatars accueillis dans le jeu avec la kyrielle qui pouvait s'ensuivre. Deux Apocryphes avaient vu le jour, qui non contents d'émettre sous son nom comme le permettait le dispositif, entendaient prendre aussi leurs propres rendez-vous en imposteurs, ce qu'aucune règle n'interdisait. Ils rencontraient des membres du réseau dans ce rôle, et c'est ainsi qu'ils allaient répandre sa légende en ville pour l'enrichir de composantes imprévisibles, si bien qu'il lui fallait ensuite, à lui premier du nom, répondre aux quiproquos sans croire d'emblée ses partenaires fous à lier. Névo Bis était un mathématicien d'une trentaine d'années, il avait les cheveux longs et buvait de la bière « comme le délégué CGT que son père n'était plus » : une machine à penser presque parfaite en son genre, émanation luxueuse de ce qui pouvait se penser en une époque donnée, il attendait le théorème devant une page blanche en collectionnant les Rosebuds,boules à souvenirs pleines de neige quand on les agite « et refuge moderne de l'esprit ». Névo Ter était un simple maniaque de la ressemblance, ses erreurs principales étaient de venir en second sur les rendez-vous du premier et de poser trop de questions pour s'enquérir de son être. L'original, lui, sans doute incommodé par les questions directes, paraissait éviter d'en faire autrement que par politesse, obéissant sur ce point à une rigueur de plus en plus convenue. À Névo ou de Névo on racontait ce qu'on voulait, il attirait les confessions fantasques et les descriptions fausses, toutes lui plaisaient visiblement, répétées avec aggravation et acceptées sans autre forme de commentaire.

Bien sûr on se plaignait sur Odds, mais non de la fantaisie elle-même, et toujours beaucoup trop : du sort en général ou mieux encore des coupables, car ils se laissaient décrire, c'était le nommable. À grands cris on pleurait et on s'indignait, parfois même contre soi, mais toujours jusqu'au bout encouragé par l'ensemble des compagnons (mieux qu'une meute désormais, une vraie famille à supporter dans l'épreuve, plaies et teignes incluses) - compagnons qui sur Oddsvous faisaient chorus, poussant l'outrance tragique jusqu'à la parodie. Un jour venait où la plainte s'éteignait, par excès ou défaut, sage et glaciale raison recouvrée, on ne sait : la forge finalement battait à froid ; avant de guérir certains ont presque su ce dont il retournait, alors ils s'en allaient, on ne les entendait plus.

Névo ne guérissait pas : il n'avait rien à dire mais parlait par toutes voix, il adoptait tous les coupables, il était adopté. Quand on risquait des mots savants pour s'inquiéter de son cas, il les reprenait à son compte, prolongeant volontiers la description clinique « dans le meilleur style des Diafoirus du jour », ou au contraire vous priait de revenir au bon sens devant un carnaval « qui demandait des têtes, mais froides », à moins que, de retour au style serein, il ne dît aimer la logique et ne jamais contester ses développements. Bref, à force de décliner sa réponse en différents registres, il vous avait signifié qu'il voulait quelque chose et qu'il n'y pouvait rien. Indifféremment sa surpopulation ou sa raréfaction, termes poétiques qui tout compte fait le gênaient moins, mais qu'il y eût là nécessité ou choix de sa part, il ne semblait pas près de s'en expliquer mieux.

Il se serait bien trouvé quelqu'un pour se plaindre d'Odds entre autres choses, mais c'était une mauvaise plaignante, avec elle rien ne tenait. Pour commencer, elle avait perdu la mémoire, ou « du moins celle de l'essentiel » comme elle le répétait, puis était venue la tristesse sans objet, la tristesse générale, la tristesse innommable dont elle souffrait par accès, elle ne savait pas d'où elle la tenait, à vrai dire elle ne savait plus rien de ce qui lui tenait à coeur.

Elle s'appelait ida, twinlight-ida, elle ne s'adressait à personne en particulier et dans un premier temps n'osait même accuser Névo des maux nombreux qui l'accablaient. On ne savait qu'en faire, à la longue on n'y prêtait plus attention, ses propos inarticulés demeuraient sans réponse ni prolongement d'aucune sorte, souche aussi morte semblait-il que le long monologue d'achille, achille infiniment ralenti qui depuis deux mois publiquement, réécrivait sa lettre de rupture, soir après soir, de déplacement infime en déplacement infime espérant s'approcher du terme où il lui faudrait se résoudre à l'envoyer, sachant enfin pourquoi il devrait en arriver là. Personne ne s'inquiétait de ces deux soliloques : rapidement instruit, on se lassait de consulter leurs messages, mais le charabia pathétique d'ida comme la morne rigueur d'achille échappaient à la censure de Névo, qu'il n'y eût pas pris garde dans la masse des messages à contrôler, ou qu'au contraire, délibérément, il eût souhaité leur ménager la place notoire des deux fous du village.

Un jour pourtant, le 1er juillet 1995, ida retrouva l'usage de termes clairs et fit de Névo un portrait physique ressemblant. C'était un homme qu'elle avait vu, plus encore c'était un homme qu'elle avait entendu : on n'en pouvait douter, sur ce point les avatars ne trompaient personne, il y avait déjà trop de témoins et certains dignes de foi.

Dès lors on s'y intéressa, c'était comme un feuilleton policier : une femme a perdu la mémoire, qu'a-t-il bien pu se passer, sachant qu'il est le coupable, que c'est forcément lui. On reconnaissait l'homme aux cheveux très courts, ras sur la nuque et les tempes argentées, une cinquantaine d'années, attentif ou poli, visage creusé comme si, sur lui, il n'y avait à voir que les effets du temps : le regard est calme, peut-être vide, jusqu'au moment où quelque chose lui plaît et le décide à nouveau - alors on se souvenait du bref éclat qui y était passé, une malice ou un secret, quelque chose qu'il avait, mais qu'il gardait pour lui comme une décision prise, alors on entendait sa voix comme pour la première fois, il était là : voix douce et basse, pourtant distincte, articulée mais basse, basse comme s'il descendait sans pouvoir s'arrêter, lentement, vous entraînant plus bas selon un certain rythme prenant. Mais de terme à cette chute, selon twinlight-ida, on ne connaissait pas, si l'âme était seulement lucide, franche sur elle-même et claire. Il vous entendait bien, il avait cette patience, il ne faisait que ça, c'est sur vous que très lentement il avait appris à se régler pour vous écouter mieux : approchez-vous, il attend, disait twinlight-ida, dans votre voix convenable il attend, d'entendre au loin les fauves et leur faim sans limite.

Alors ida passa pour un autre genre de folle. On s'attendait au pire délire, c'est ce qu'on avait prévu, mais les morceaux s'ajointaient : les phrases prenaient forme et les idées se suivaient, les bribes de scènes éparses commençaient à s'agencer, une histoire s'esquissait. Plus encore quant au fond, le message d'ida était assez raisonnable en son genre, vraisemblable. Elle accusait Névo de l'avoir hypnotisée, c'était le grief premier, avec l'oubli qu'il avait ordonné. Et là était l'erreur, mais également la faute : il devait bien savoir ce qu'il attirait, en fait de maniaques de la conscience, exigeants, assoiffés de savoir, en ce domaine il n'avait aucune innocence.

À pas de fourmis un très petit insecte avançait, roulant son faix sur le monticule immense, ida. Et c'est ainsi qu'un jour twinlight-ida retrouva la mémoire, par blocs.

 

© Véronique Taquin

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