Mirage de la vie

Un roman du réseau. Sixième livraison. Où Lessen danse avec C. un tango de trop et comment Ida empêche un mariage de bonne conscience. Lessen se souvient de Névo, inquiet de foi, de promesses et de trahisons : qu'est-ce qu'un lien définitif ?
 © Béatrice Turquand d'Auzay © Béatrice Turquand d'Auzay
Un roman du réseau. Sixième livraison. Où Lessen danse avec C. un tango de trop et comment Ida empêche un mariage de bonne conscience. Lessen se souvient de Névo, inquiet de foi, de promesses et de trahisons : qu'est-ce qu'un lien définitif ?

Cauchemar de Lessen à l'hôpital (triple rêve d'enterrement de sa mère). Mais la Fiancée le réveille et le sauve : musique et bienvenue à Twin Peaks ! Twinlight Ida, Alice Monods, Sample, Phoebé Idès-Nods : toute la Kyrielle en elle.

 

(Vous pouvez télécharger ici la livraison en pdf)

 

RÉSUMÉ DE LA LIVRAISON PRÉCÉDENTE

Trois ans plus tard, à Boston, Lessen recherche Névo sur Odds, mais c'est Ida qui répond qu'elle l'attendait, et qu'elle connaît son vrai nom, Gabriel Sélens. On peut lire comment depuis Paris elle imagine, comme si elle le voyait, Lessen en bibliothèque, ou chez lui, inventant des histoires pour s'apaiser. Lessen raconte comment à son tour il entre dans le décor de la pensée d'Ida, comment il la voit jouer de la musique, comment il écrit le texte qu'elle lui inspire. Deux créatures adventices de Névo, et sans aucun a priori sur ce qu'homosexuel voudrait dire. Lessen va jusqu'à s'identifier à l'image du miroir qu'il tend à Ida. Il raconte aussi sa visite chez Zanon, le professeur qui dirige sa thèse sur l'introduction des grandeurs négatives en mathématiques, recherche dans laquelle il s'enlise comme Achille qui n'arrive jamais à rattraper la Tortue selon Zénon d'Élée. Ida invente assez bien Zanon.

 

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FOR INTÉRIEUR

 

« La main de Lessen se referme sur la main de C., celle qu'il n'aurait jamais dû prendre. »

Ida s'applique à décrire cet insert mais elle n'en sait pas plus, je n'ai presque rien dit. Pour l'essentiel elle ne sortira pas de ce que j'aurai dit.

 

*

 

J'ai usé de termes abstraits que Twinlight ne veut pas entendre. « Responsabilité pour autrui », en vérité ce langage de ma part n'appelle que ricanement de la sienne. C'est pourquoi par égards pour moi, elle s'en tiendra aux descriptions. Ida paraît et passe, écrasant les fleurettes sur son chemin.

« C. la belle innocente. Grande et blonde comme vous je parie, mais passons. »

J'ai fini par décrire l'enchaînement de la mauvaise conscience, pourquoi d'une erreur faite j'en étais toujours passé à une erreur plus lourde, aggravant mon cas de la demi-conscience que j'en prenais. Je ne pouvais décrire le dégoût, peut-être la seule chose qui eût intéressé Twinlight.

Je racontais de jour en jour, comment une erreur en appelle une autre, elle ne m'aidait pas. Raconter était peut-être une erreur de plus, mais rien de ce que je faisais avec Ida ne m'inspirait un sentiment de faute, comme si nous n'y avions été ni l'un ni l'autre. Les confidences de C. m'avaient paru obscènes, je ne confiais rien à Ida, j'abandonnais, cédant du terrain à l'ennemi et plus léger de chaque défaite. C., elle, pouvait se reposer sur moi, j'avais fait ce qu'il fallait pour cela, j'aurais remis ma vie entre ses mains et j'aurais eu raison, seulement je ne le désirais pas.

« Négligez, dit Ida, vous faites si bien abstraction. »

La main se referme sur la mienne, j'ai dit un nombre faramineux de sottises et je ne m'en sortirai pas.

J'ai dit que j'étais homosexuel, croyant avoir la paix. Manque de chance elle l'a dit aussi. Les confidences s'en sont suivies, rien ne pouvait me dégoûter mieux, comme si soudain je l'avais vue comme une simple chose, terminée dans le langage de magazine que j'avais provoqué.

C. était raisonnable, une belle chose à briser d'une pichenette bien placée, mais raisonnable autant qu'on peut l'être.

Parler de sa vie comme d'une chose qu'on pourrait apprécier à distance, c'est ce que faisait C., avec tous les progrès qu'on aurait pu faire, si seulement on s'y appliquait. Elle s'appliquait chez son psychanalyste, en seconde main j'avais droit aux leçons du curé - Dieu qu'il était laid ! je le voyais comme si j'y étais, engraissé de ses souffrances et monnayant les indulgences en espèces sonnantes.

Donde el sol de tu bravura...

Con la luz de tu sonrisa...

 

Dansons, je n'entends plus comme il faut. De la tête je fais « Non » en rythme, nous sourions, « Danse pour moi maintenant, nous dansons ». Que de couleurs dans la voix basse de C., une mélancolie du fond des âges éclate sous mes yeux en technicolor, elle flamboiera de tous ses feux si seulement je néglige les obligations premières.

D'abord les salades de l'homosexuel, puis un déluge de confidences indésirables, puis des propos très lénifiants de ma part (mais non, qu'importe, mais non) puis l'amitié, l'amitié, une main qu'il fallait serrer, franchement, pour qu'elle ne bouge surtout pas de là, en aucun cas. Et bien sûr toute la suite.

« Vous verrez, dit Ida, que vous finirez par vous marier. »

Au début pourtant nous ne parlions pas, ou si peu.

Ce que j'ai fait avec C. au début s'en passait. En premier lieu de la voile qui occupe beaucoup - car comme dit C., le vent est capricieux, demande un savoir complexe mais pratique, et puis beaucoup de patience, c'est l'affaire du week-end.

Ensuite des listes de diffusion et des cocktails Molotov pour le rassemblement de Seattle - elle commençait à me plaire avec son sens pratique.

Pour finir traîner dans ses boîtes de femmes. Des boîtes de lesbiennes où, il est vrai, je me sentais particulièrement à l'aise, puisque selon son sésame j'étais « La Trappiste ou Le Carmélite », quelle tranquillité pour un temps. J'aimais y aller pour danser avec C. sur des airs latinos.

La entranable transparencia

De tu querida presencia.

Au début elle ne savait pas, mais rien de plus simple que de lui apprendre. « Tu me suis ? », j'ai fait le pitre comme d'autres l'avaient fait pour moi , « tu me suis ? », montrant que chaque geste attendait d'aller à son terme, qu'il suffisait de suivre la musique.

Je pense que je ne faisais rien d'autre, que de consommer des gestes et des expressions, tout un répertoire à connaître. C'est ce que j'aimais, il fallait reconnaître les formes et tomber dans les temps (C. fait également des maths, quoique sans commentaires) et c'est ce que nous faisions ensemble.

Par moments je jouais l'homme si le tango valait la peine. Et un et deux, si je te fais signe on se retourne, figure 1, figure 2, aqui se queda la clara. Je donne les signes, mais tu fais la même chose, à ce signe exactement, ni avant ni après, à l'envers, comme tu vois : il suffit de trouver l'envers, ça passe immédiatement.

« Ce qu'on appelle un couple », dit C., et je l'ai laissé dire, pensant à autre chose.

La vérité est que je pensais, sans qu'elle eût les moyens de comprendre,« Vous avez conçu un contrat, contractons librement », et il était là.

 

*

 

« Vous savez ? dit Névo, Wittgenstein... Ce qu'on ne peut dire, et qu'il faut tellement taire...

- Oui, dis-je. Eh bien ? »

Nous marchions en parlant.

Je ne me souviens plus des rues. Nous avons suffisamment marché pour avoir vu Paris dans le détail de ses moindres rues, parfois nous allions jusqu'aux Champs-Elysées.

« Eh bien, votre for intérieur...

- Oui ? dis-je avec humeur.

- Votre précieux for intérieur », dit Névo, et il commence à rire de ce rire qui m'épuise.

 

*

 

« D'accord », dit C.

La danse continue lentement, se reprend, C'est une scie électrique, Pour te tenir à vie, en haleine, le golem marche toujours, un golem marche et se voit bien en marche, Ce n'est rien, Qu'un demi-mot de trop, Un tic-tac pour troubler ton sommeil, C'est un bruit vénimeux qu'on répand (le chanteur de Kat Onoma dit « vénimeux »avec un accent)

J'aime la voix de C. qui ne va pas avec son visage. Elle a cette voix basse, très basse quand elle descend, de contralto, de virago qui n'a jamais besoin de crier, elle va comprendre très vite. « D'accord », elle est toujours d'accord, je vois toutes les femmes qu'elle a aimées quand elle répond de cette voix - aussi loin qu'elle se souvienne, non, elle n'a plus de souvenirs d'enfance quand elle danse avec moi, elle ne se souvient de rien, elle a toujours été sans réserve ce qu'elle est maintenant pour moi.

Maîtresses et Femmes nous regardaient comme une monstruosité de plus et c'était bien.

L'âge a dû jouer, je me souviens des propos de C. sur son âge, trente ans bientôt. J'ai dit : « Je n'ai pas d'âge, c'est comme le sexe », elle a cru que je me moquais d'elle. L'âge a précipité les confessions. Elle aurait trente ans tôt ou tard, je ne voulais pas savoir de quoi elle parlait, j'ai commencé à faire l'imbécile et cette fois en connaissance de cause.

Aprendimos a quererte Desde la historica altura...

C. raconte qu'elle a vécu plusieurs années avec une femme, mais la femme avait raison de vouloir un enfant et aussitôt c'était fini, question d'âge.

Je m'entends bavarder dans un langage de magazine, mais de temps à autre une phrase m'entraîne ailleurs et j'envoie des signes, rôle de l'homme dans cette musique-là.

Quoi que cela veuille dire, j'ai pensé que ce rôle était plus propre que celui du curé. C'est mot à mot ce que j'ai pensé à part moi, la vie remontait comme un geyser, le pire est qu'en dehors du corps je n'ai pu acquérir de certitudes.

Bien avant, C. a connu des relations qui la détruisaient. Les femmes qui pouvaient lui faire le plus de mal, à croire qu'elle les sentait de loin, sans jamais se tromper sur le pire, elle les choisissait. Mais c'était bien avant, il y avait des années de cela, de la sûre science du pire elle était revenue avec ses prévisions.

Je dis : « Comment ? Par quel moyen plus sûr encore ? »

Je pourrais regarder C. longtemps quand elle me tient ce langage, continuant à danser. Non pas exactement sans la comprendre, j'entends, les mots les uns après les autres, je forme les phrases pour y répondre. Mais quand elle en est là, si elle va jusque là, l'ironie de l'autre me revient, la souffrance s'évanouit, la musique est beaucoup plus forte et comme le plaisir elle avance. Sans aucune raison de s'arrêter elle avancera, jusqu'à épuisement des forces en présence. Il ne fallait simplement pas danser.

Maintenant C., qui par le passé a désiré beaucoup de choses, désire « un rapport fort ». Suis-je vraiment seul ici à entendre le sens obscène et le degré d'inconscience que suppose ce langage déchu ?

Suis-je vraiment seul ici à me trouver parfaitement odieux ?

Au fait, jusqu'où vont les forces de C.?

 

*

 

Seule question sans réponse, or Ida a beaucoup d'avance en années de bagne. Les commissures de ses lèvres peintes se relèvent légèrement.

« Et question moins morale encore, dit Ida, jusqu'où vous porteront ces forces-là ? »

Ida aime la danse cubaine (« une affaire de foi trahie »), affirme que la comédie larmoyante est très loin de moi désormais.

« Un genre laid, je vous assure, quelque chose qui ne vous va pas plus qu'à moi. »

Dans l'alternative elle pouvait n'avoir qu'à moitié raison, mais j'ai dit :

« Je vous préfère, Ida.

- Croyez-vous pouvoir très longtemps contempler, Carmélite ? »

Je ne paie pas Ida qui a su se mettre hors de prix. Ida pressée qui cherche Névo et ne l'échange contre aucune indulgence, quitte à me piétiner au passage. C'est un si joli monstre que je nourris, frais et resplendissant dans son petit manteau rouge.

Je n'ai pas décrit le dégoût. Celui du corps de C. si je viens à y penser - peut-on rater ses mouvements à ce point, peut-on encore quand j'ai tout expliqué ? - le dégoût du corps de C. ne se dissocie pas de celui que je m'inspirais, et probablement n'est rien d'autre.

 

*

 

« "Toute vie est bien entendu un processus de démolition. Peu de phrases résonnent avec ce bruit de marteau" (Logique du sens, Deleuze, 1969).

« "La communication est donc bien entendu un cas particulier du malentendu" (Culioli, de mémoire, vers 1999, soutenance de thèse sceptique). »

Ainsi parlait Zanon diffracté par Twinlight.

Il faudrait toujours savoir d'où vient quoi, seulement c'est fatigant et il ne semble pas que ce soit toujours utile.

Je fais une thèse dont les énigmes pâlissent en regard des prophéties d'Ida. Mais plus elle vaticine et s'assure de mon existence, plus je ralentis le mouvement dans l'anticipation du terme.

 

*

 

« Les salles des Champs-Elysées, dit Névo, pour une projection impeccable. »

Il s'était mis à bavarder et se faisait attendre depuis un moment, nous passions près des cinémas. Il parlait de projections, des questions de précision à régler dans une projection, avec une précision impeccable il me tapait sur les nerfs dans sa lenteur, tandis que nous remontions les contre-allées dans les illuminations de Noël, marchant de mon pas qu'il suivait.

« Vous avez des affaires urgentes ?

- Non, dis-je.

- C'est curieux, comme vous êtes pressé. »

Nous ne ralentissons pas. Je marcherai, je courrai jusqu'à ce qu'il n'en puisse plus, je ne négligerai pas le moindre avantage, me croit-il différent de lui ?

« Je n'ai pas d'affaire plus urgente, dis-je. Parce que je ne veux pas en avoir. »

Il me regarde avec un léger mouvement de recul. Que stylise-t-il en cet instant, quel mouvement dans sa danse inconnue de moi ? Son sourire naît et c'est moi qui prends forme dans le même temps, seulement cela ne lui suffit pas.

Pas encore.

« Parce que... », répète Névo. Dans ces moments il aurait pu saisir la moindre présupposition. « Mais savez-vous ce que signifie "urgence" pour un producteur, "tourner dans l'urgence" ?

- Oui, dis-je. Oui. »

Que non, je ne le sais pas encore ! Et lui a tant de choses à ajouter sur le langage des producteurs, les euphémismes vulgaires à propos des questions d'argent ou d'amour, les voies bizarres du réalisme, et puis tant d'observations neuves sur mon peu d'expérience dans l'ensemble.

« De quoi parlions-nous avant votre fuite ? »

Lui bavardait devant ses arbres tordus de lumières plus fastes que leurs branches, moi dans mon dégoût de la poésie, disant ce qu'il en était de la sienne, du bavardage et des bavards de son espèce.

« Eh bien, et Wittgenstein ? » dis-je avec humeur, puisque c'est lui qui avait parlé de Wittgenstein, de ce qu'il fallait taire, et non pas d'autre chose. « Continuez, dis-je. Continuez si vous commencez. »

Jamais je n'ai eu peur de le perdre. Comme s'il avait été seul à juger, de l'élasticité de la corde qu'il tendait. Comme s'il était seul à pouvoir en juger, tandis que par convention je ne dormais que d'un oeil, envoyant mes signaux et croyant savoir ce que je voulais.

« Eh bien, votre for intérieur... »

Patiemment je regardais les branches (« apprenez la patience », il m'exaspérait sciemment, s'y consacrait plus longuement chaque fois, décomposant de division en division chaque moment dans l'espoir de me faire voir), je voyais leurs ramifications finies, dénombrant les alternatives, comptant ce qui pouvait advenir et dès lors plus patient encore. Nous ne dansions pas et nous n'avons jamais dansé, ses décompositions ne devaient jamais concerner que l'esprit.

De plaisir il ferme les yeux, puis sourit en me regardant, son sourire monte lentement et ne découvre pas ses dents. Nous marchions pour parler ; s'il donnait dans la poésie, je voyais quand et je savais pourquoi, je savais ce qu'il évitait, je pensais n'avoir pas ses peurs et je ne les comprenais pas, il parlait d'amitié.

« Mais votre précieux for intérieur... »

Et il commence à rire de ce rire qui m'épuise, comme s'il devait tout requérir, faire savoir ce qu'il en est de sa personne ici-même. Car je suis là et si j'ai bien compris, il n'y a pas d'autre public, n'est-ce pas ?

« Mais c'est à vous que je pensais, dis-je, en parlant de Wittgenstein ! À qui voulez-vous que je pense, si votre silence m'exaspère ? »

Mais maintenant il me regarde, tournant vers moi cet air d'évidence simple, la bouche étirée est heureuse. Sur ses bords si finement dessinée, la bouche s'incurve à peine en acquiesçant et les yeux sont de même, presque asiatiques - s'il me regarde de cette façon précisément, nous n'avons plus besoin de rien. Mon sourire est le même, il y a beau temps qu'il ne s'agit plus de savoir qui a eu qui au bluff, les rues défilent si facilement, le silence n'arrêtera plus rien.

Il parle de trois sujets de film pour les illuminations de Noël. De Rossellini. Stromboli, une femme de peu de foi ne veut pas d'un enfant. Europe 51, dans une autre classe, la même femme perd l'enfant qu'elle avait négligé, soudain elle repense à la foi. Allemagne année Zéro, l'enfant, n'importe quel enfant, marche dans les ruines qui lui restent.

 

 © Béatrice Turquand d'Auzay © Béatrice Turquand d'Auzay

 

Au dénouement de Stromboli, la femme monte sur le volcan dans l'espoir d'avorter plus tard, mais le réalisateur était catholique. « Quelle beauté, quelle terreur ! », elle tombe à genoux.

Le dénouement est impossible. Parce que cette femme ne tombe pas de cette façon-là, encore moins pour cette raison-là. Le spectateur peut ne pas comprendre, le beau est le commencement de ce qu'il n'a pas compris.

Je suis l'enfant, qui a dit le contraire ? Rien ne se dénouera.

 

*

 

« Promesse ou crainte ? » ai-je demandé sur un autre chemin. Je voulais des explications.

Névo répète qu'il ne sait pas promettre, c'est comme un disque en boucle qu'aujourd'hui j'entends tous les jours, à l'époque je n'entendais rien.

Il ne sait rien de tel, donc il ne sait rien du tout.

Un jour dans une galerie j'ai dit : « Et les autres ? Pensez-vous qu'ils sachent promettre ? »

J'ai cru qu'il allait s'éclipser instantanément (je voulais être avec lui, je n'avais plus d'idée supplémentaire). Si seulement je pouvais savoir à sa place, mais comment mettre toute sa foi en moi, comment mettre toute sa foi dans ce genre de naïf ?

Nous regardons un tableau de Le Moyec qui montre mon ignorance. C'est une femme de dos, regardant par une fenêtre, peut-être dans le métro aérien. Elle a un manteau rouge, spécialement rouge, c'est le dos d'une femme comme vous ne l'avez jamais vu, elle ne vous dira rien de ce qu'elle voit par la fenêtre, qui ne se dit pas. Le tableau est naïf, tableau d'enfant buté, c'est une des choses qu'il peut penser de moi.

 

 

TWIN PEAKS

 

« Triple rêve d'enterrement de ma mère :

 

« 1- Au Japon selon moi.

« C'est une grande pièce au parquet rigoureusement lisse.

« Beau.

« Mais ce sol est un plan très doucement incliné.

« Un sol très légèrement, pourtant sensiblement en pente vers la rangée de spots qui constituent la rampe, éblouissante pour les acteurs s'ils s'avisent de la voir. Seulement personne ici ne voit rien, parce qu'il n'y a personne, sinon moi pour rêver le spectacle.

« Quelque chose de simple que l'on peut contempler longtemps, quelque chose d'infiniment simple et parfait comme ma mère qui ne demande rien.

« Dans le cercueil entre deux cyprès, il y a ma mère bizarrement vêtue et maquillée à la japonaise, d'un blanc crayeux qui la défigure, effaçant les volumes et les ombres, les couleurs et les expressions. Il paraît pourtant que c'est ma mère dans cet accoutrement et je m'y fais par la pensée. On ne voit que les lignes des yeux refermés, la bouche pincée et les deux trous noirs des narines, la face affreusement schématisée ne ressemble plus à personne.

« Elle se plaint d'une très petite voix, à peine perceptible, d'avoir été mal embaumée. Elle désigne ses narines et se plaint d'une odeur de corruption, de l'outrage qu'on lui fait quand elle n'y peut plus rien.

« Les femmes japonaises quand elles se donnent la mort, nouent leurs genoux auparavant pour prévenir tout désordre.

« La compassion est insupportable, la vision s'évanouit.

 

« 2- En France selon elle.

« Au repas du Dimanche, ma mère s'apprête à raconter un rêve qu'elle a fait.

« Je dis : "Non, pas les rêves, vous ne vous rendez pas compte."

« C'est un enterrement, les gens suivent le cercueil en parlant de temps à autre, puis le convoi s'arrête devant la fosse.

« À ce moment elle s'aperçoit qu'elle ne peut parler à personne depuis le début. C'est bizarre, pourquoi tous parlent-ils entre eux, quand elle-même ne peut parler à personne ?

« Finalement elle comprend, c'est à son propre enterrement qu'elle assiste, c'est pour ça.

 

« 3- À l'hôpital selon nous.

« Comme ma mère, je suis allongé dans le lit de l'hôpital, avec des tuyaux dans le nez qui partent vers l'intérieur du corps.

« Une très petite fille est à mon chevet, qui regarde le spectacle. C'est ma fille. Elle vient d'apercevoir une mouche dans la salle de réanimation et s'apprête à faire un esclandre.

« Or je ne veux déranger personne.

« Quels yeux méchants ! Est-ce bien un regard de haine qu'elle tient ainsi constamment sur moi ? Elle a décidé que je vivrais et semble avoir une volonté.

« Une fois de plus je dis qu'elle est trop intelligente pour moi, mais elle fait "Non" de la tête en me regardant.

« S'il y a une chose dont elle est sûre, c'est bien de sa pensée à ce sujet. »

 

*

 

C'est le grand rêve que j'ai fait, dans le sommeil comateux de leurs somnifères, pendant que j'étais à l'hôpital.

Auparavant, altercation avec l'infirmière qui avait raté sa prise de sang.

Giclées de mon sang sous mon nez et pas un mot d'excuse de sa part, puisque j'avais les veines trop fines - et qu'est-ce qu'elle y pouvait si elle ratait son coup dans ces conditions ?

Sa blouse de bouchère tachée de mon sang. Je m'essuyais le visage, il y en avait partout, c'était à vomir. Je me suis mis à hurler, ça devait faire longtemps que j'avais besoin de crier comme ça, elle reculait d'une manière comique. Je ne pouvais plus m'arrêter de lui hurler dessus pour la faire reculer encore, tout devenait globalement comique, son air sérieux avec les démons de la nuit.

Ça s'est terminé par une piqûre de somnifères - des rêves de femmes à n'en plus pouvoir, une kyrielle de nurses sévères armées de leur attirail - et j'ai fini par me réveiller.

Au pied de mon lit, Phoebé souriait comme un ange et c'était Twinlight surgie du cauchemar, de face.

 

*

 

« Twinlight Ida », chuchote Phoebé très doucement, l'accent parfait, British English, « ou encore Sample.

- Ou encore un échantillon », dit Lessen.

Quel danger, quelle folie de choisir sur des échantillons.

C'est le dictionnaire qu'il récite pour se donner un peu de temps. Il s'est fait une idée de Sample, il s'est fait une idée d'Ida, il a gravement négligé l'existence de Phoebé jusque là.

Puis elle parle français : Phoebé Idès... (Idès quoi ? Idèsno...? il entend mal), Alice Monods, c'est elle, comment, Lessen ne la reconnaît pas ? Mais c'est elle-même, la Fiancée, la kyrielle au complet, allons, il dort encore ? Il fait la Belle au Bois Dormant maintenant ? Debout, debout, on se relève du cercueil, pas question de traîner ici, ça sent la mort là-dedans, des odeurs, bon sang des odeurs en tous genres infects !...

« Parlons plutôt d'avocats ! », elle repousse l'infirmière. « Parlons plutôt de nos avocats ! », et elle le pousse vers la sortie dans le couloir de l'hôpital.

De la main droite elle pousse Lessen en avant, tenant toujours levé à la même hauteur l'index de la gauche tandis qu'elle parle à l'infirmière. Il ne sait pas ce qu'elle regarde en parlant sur ce ton, mais elle suit cet index qu'elle a pointé très en avant, un peu plus haut que ses yeux, et qu'elle ne bougera pas de là. Il sait qu'elle ne le bougera pas d'un centimètre avant qu'ils soient sortis, tandis qu'elle parle toujours plus fort, continûment le mouvement tracé l'aspire vers l'avant.

Il avance sans raccorder le visage de l'infirmière toujours taché de sang mais scandalisé, et celui de Phoebé qui n'a rien à faire là, jamais vue jusque là en état d'assaut, crachant son venin dans un anglais très articulé mais avec un accent prononcé maintenant, parisien. Encore le cauchemar dans sa dernière version, Ida le sort de l'hôpital où il est entré dans la nuit, peut-être la veille ou bien encore avant ?

« Une semaine ! »

Elle ne veut pas entendre parler d'anti-dépresseurs, d'anxiolytiques, « et pourquoi pas les électrocs ? », c'est elle qui donne de la voix dans le couloir. Elle parle très haut maintenant, she is loud, elle est vulgaire, ils ont mis ce qu'ils voulaient dans le dictionnaire.

« Une semaine ! vous êtes fous à lier là dedans ! »

Elle explique qu'en dehors d'une suspicion d'appendicite, Lessen n'a jamais rien eu.

« Des soupçons, et mal placés encore ! Nada, niente, nitchevo, dans toutes les langues Non ! Mais parlons plutôt des bavards ! »

Elle continue à l'étourdir de paroles et c'est avec retard qu'il entend, mais finalement il marche.

« De leur pouvoir, dit Ida, et du prix qu'ils vous font payer ! »

Tout marche très normalement, au retour des exils.

 

*

 

Ida le débranche en récitant tous ses noms, contente de l'effet médité, tout s'emboîte, pourtant c'était si simple, compte tenu de cette veste noire.

« Oui, dit Lessen en sortant de là. Oui. »

La veste noire. Phoebé cherche Névo puis le trouve. Regard glacial de Névo, il ramasse sa veste et la plante là.

« C'est bien que tu sois là, dit Phoebé à Lessen. »

Lessen-le-jeune, infiniment naïf.

Une femme, évidemment. Combien de chances déjà, pour tomber sur une femme dans cette histoire et avec cet homme-là ? Il cherche ses chiffres et s'embrouille dans ses comptes tandis que se renverse la perspective. L'ensemble du décor bascule tandis que Lessen se relève du cercueil, hétérosexualité simple, homosexualité simple, hors statistiques complications indénombrables, aucune statistique disponible sur ce point et la totalité s'affole en conséquence, aucun pourcentage à portée de conception pour doucher les esprits.

« Oui, conclut-il, c'est encore pire, comment compter avec ça ? »

D'un autre côté, il y a la haine qui paraît plus simple. L'éclair de haine entre eux deux quand lui ramasse sa veste avant de partir : haine ancienne, vieille histoire, des années. Jamais vu ça, pense Lessen, qu'entre mon père et ma mère, une qualité spéciale de vieille haine complice. Et s'ils étaient mariés ? Phoebé comment, déjà ? Elle prononce Idèsno comme Monods.

« Comment s'écrit ton nom ?, dit-il.

- Lequel, le vrai ? »

Mais le vrai, elle l'écrit Idès-Nods, il n'avait pas compris ? C'est Idès-Nods, le nom qui ne s'invente pas, o-d-s comme le site.

Lessen-l'adventice qui n'avait rien vu.

 

*

 

Ida explique la suspicion d'appendicite. Naturellement il a encore les intestins retournés, mais au fond...

« Au fond, dit-elle, tu n'as rien. »

Elle le tutoie. L'âge de le tutoyer. Peut-être une trentaine d'années, il ne sait pas, mais elle a un rire de gamine à tout dévaster. Au diable les démons de la nuit si seulement elle s'avise de rire à son tour. « Phoebé ! Phoebé-la-brillante ! », il faut croire que ses parents avaient trop lu Jours de France. Ce pour quoi elle préfère « Ida », dérivé par ses soins d'une généalogie plus personnelle. « Mais c'est bien, dit-elle. Rien de tel que de se construire sur un prénom fort ! », et Lessen en est encore aux rémanences du prénom fort quand il ouvre la portière avant droite d'une petite voiture rouge.

Dans sa voiture de location, elle lance la musique avec la vitesse, elle a préparé son C.D., tout est parfaitement on schedule avec Ida.

Every me and every you, every you !

Un ton véhément et une belle mélodie, beau numéro de vitesse : ils sont montés dans la petite Mustang rouge avant que Lessen ait posé une question importune, c'était le but.

« C'est Placebo.

- Tu dis ?

- Je dis : c'est beau, c'est Placebo, le groupe ! Au cinéma les portières se ferment du premier coup. »

Elle parle d'un souffle, elle chante et voilà qu'on la gêne, on ne se laisse pas doubler. Elle ne peut plus rouler assez vite à son goût, il se trouve qu'elle est pressée. Excellent numéro d'esbroufe, plus question de traîner une fois qu'elle sait ce qu'elle veut, elle ferme les yeux maintenant, accélère à fond en chantant à tue-tête Every me and every you. Lessen entend et regarde avec ce qu'il a encore dans le sang, il se tourne vers l'arrière de la voiture, pensant à tout ce qui lui ralentit le sang aujourd'hui.

« Bienvenue à Twin Peaks », prononce-t-il à son rythme.

Un énorme camion s'éloigne quand ils sortent de la ville.

Le temps de s'entendre prononcer les mots, le camion, devenu plus petit régulièrement, disparaît du champ. La voiture répond bien, Lessen se retourne vers l'avant et à nouveau elle déboîte sur la gauche. Il voit, il a peine à le croire mais il voit, son bras passer par la portière, mais oui, majeur tendu quand elle parvient à doubler le deuxième camion qui la gênait.

Très lent sourire de Twinlight quand elle tourne son visage vers lui, il n'y a qu'une femme pour faire ça, le temps de comprendre qu'ils sont d'accord, qu'il n'y a pas d'autre accord, le sourire monte. Long battement des cils de Twinlight, comme un grand papillon énigmatique s'il est au secret de l'envol.

Il lui dit qu'elle est petite et se faufile entre les obstacles.

Elle a les cheveux longs et noirs. Le teint est très clair comme le sien, fait le même effet bizarre sur le noir. Une très jeune veuve d'Italie, capable d'enterrer, mais seulement par piété, la tête de son amant décapité.

« Ce que j'ai pensé, dit Lessen, mais seulement par piété. Voici ma très jeune veuve d'Italie. »

Le plus souvent l'air du visage est sérieux et même concentré, jusqu'à ce qu'elle ait fait aboutir le tour de gamine qu'elle méditait depuis un petit moment, vous surveillant du coin de l'oeil. Alors elle sourit de toutes ses dents, elle est magnifique, la vitesse la colle sur son siège quand elle est partie pour vous éblouir. Fasten seat belts, tout le monde décolle à l'heure prévue dans son rire de triomphe.

Que voulait-elle au juste, pour le vouloir si fort ?

 

© Véronique Taquin

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