Twinlight, Lessen

Un roman du réseau. Deuxième livraison. Où Twinlight Ida retrouve la mémoire et publie sur le site Odds le scénario de ses liens avec Névo. Sombre histoire d'hypnose ? Névo fait le mort, mais Névo Bis a fondé son groupe de rôlistes, qui rejoue le scénario d'Ida.

 © Béatrice Turquand d'Auzay © Béatrice Turquand d'Auzay
Un roman du réseau. Deuxième livraison. Où Twinlight Ida retrouve la mémoire et publie sur le site Odds le scénario de ses liens avec Névo. Sombre histoire d'hypnose ? Névo fait le mort, mais Névo Bis a fondé son groupe de rôlistes, qui rejoue le scénario d'Ida.

Un jeune mathématicien, Lessen, détourne Névo de ces jeux. Une semaine de vacances, en attendant Lessen. Rêve d'une lame de fond.

 

(Vous pouvez télécharger ici la livraison en pdf)

 

 

RÉSUMÉ DE LA LIVRAISON PRÉCÉDENTE

Névo, webmaster du site Odds et biographe faussaire, offre à qui veut sa « biographie corrigée » : « Racontez votre vie, vous pouvez mentir ».

La parole est d'abord à Névo qui se souvient de sa première conversation téléphonique avec un jeune homme de vingt ans, qui étudie les mathématiques en classes préparatoires et veut croire que son futur n'est pas encore écrit. Quand le jeune homme qu'il a perdu lui manque trop, Névo repasse en boucle (mais non sans variations) l'enregistrement de cette première conversation. L'élève a le sens du jeu et des conventions. Parce qu'il veut par dessus tout échapper à un avenir sentimental et professionnel trop prévisible, il comprend trop bien la proposition du webmaster... et somme le Maître de lui inventer véritablement une « vie de rechange ».

Difficile d'être certain de l'origine et de la véracité de la suite de ce récit, qui semble parfois n'être raconté par personne, à d'autres moments écrit et réécrit par des internautes qui se prêtent trop bien au jeu de la vérité et de la fiction. Car les compagnons d'Odds se mettent à spéculer sur les origines du nom du site (selon emma, « Odds » renvoie au magicien d'Oz ; selon pommeraye, interprétant les messages de monads-lois, il s'agit, entre Névo et Simon-A. Lods, d'une histoire d'amitié, de trahison et de lâcheté). Et les habitués du site se mettent à imaginer la vie du Maître fou, à fabriquer la chimère de Névo en lui prêtant des pouvoirs qu'il n'a pas. Quoique mis en garde par Emma (Odds est comme un groupe de requins assoiffés par son sang), Névo laisse faire, comme le Géant Gulliver manipulé par les lilliputiens, en corps livré à l'Institution. Il accepte aussi l'entrée dans la danse de deux avatars de lui-même, Névo Bis et Névo Ter, ou encore qu'on se plaigne du site ou de son webmaster.

• • • • •

 

TWINLIGHT

 

Il y avait plusieurs scènes dans le souvenir d'Ida, mais la dernière restait à écrire et l'ordre était incertain.

Elle souhaitait l'avis de Névo, d'après le premier message qu'elle lui adressait à titre personnel, le 20 / 07 / 95 à 11h10 pm : que pensait-il de ce déroulement, pouvait-il confirmer ou avait-il vu les choses autrement, le 03 / 06 / 95 au soir ?

 

« LIENS - Chez Ida, intérieur soir.

 

« Névo ne comprend pas l'attribution des sièges. D'autorité, Ida s'assied sur le prie-dieu qui se trouve dans sa chambre, ne lui laissant plus le choix, à lui, qu'entre deux fauteuils identiques, plus confortables et plus élevés, sauf s'il tient vraiment à s'asseoir sur le lit dès maintenant.

« Plus tard, il comprend encore moins pourquoi il ne peut plus se lever de ce fauteuil profond, ni faire le moindre mouvement. Mais c'est qu'elle le tient désormais, pieds et poings lié de mille liens invisibles. C'est bien lui, c'est bien elle, et pour autant qu'elle sache ils sont seuls dans la chambre : elle est en miettes, voilà ce qu'il a fait. Pas question de nier, personne ne bouge, silence.

« Dans ce silence on entend :

 

« Voix off Ida (lisant un texte sur un ton didactique) : On peut considérer qu'un sujet est résistant, quand il manipule mieux que le thérapeute la position basse.

« Parfois c'est l'opérateur qui se trouve en situation d'être hypnotisé.

« Il arrive qu'il s'en aperçoive un peu tard, comme je l'ai déjà mentionné.

 

« DÉFIGURATION - Grand parking souterrain, intérieur effet nuit.

 

« Aucune voiture dans ce parking sans porte ni fenêtre ; à voir les meubles, c'est plutôt à une chambre qu'on pense, à moins que ce ne soit la salle du trône. Assise sur un très grand fauteuil, la reine est nue environnée de ses naines. Silence, elle va jouer, silence !

« C'est bien Ida : une jeune femme nue et blanche sur le velours du fauteuil rouge, l'arrière-plan restant sombre. Les cheveux sont longs, bruns, la femme regarde dans l'objectif, sous cet angle les yeux sont noirs. Peu de lumière, tout semble venir de l'éclat de la peau blanche.

« On entend en voix off le dialogue du Mépris de Godard :

 

« Voix de femme : Et ma nuque, tu l'aimes, ma nuque ?

« Voix d'homme : Oui.

« Voix de femme : Et mon dos, est-ce que tu l'aimes, mon dos ?

« Voix d'homme : Oui.

 

« Et ainsi de suite pour toutes les parties du corps, jusqu'au moment où Ida reprendra la parole.

« Ida se tient sur le fauteuil dans l'attitude de la conversation et sagement quoique nue. Seule exception, les pieds sont chaussés de haut.

« Arrêt sur image dans le mouvement : sur l'image fixe l'un des pieds est bougé, effacé par le flou comme par un coup de chiffon rageur. Il semble qu'Ida soit irritée : beau geste, elle laisse tomber son escarpin.

« Le visage aussi est effacé dans le mouvement de négation, mais c'est bien l'homme hors-champ qu'elle regarde en niant : "Non non, je ne crois vraiment pas". Il est là, on le sait seulement par ce qu'elle fait sous ses yeux (par ce que, depuis longtemps, il a décidé qu'elle ferait sous ses yeux : raison de la scène ou maître plan, objet de la seule déduction).

« Autour, les accessoires de l'action sont relégués à leur place. Calendriers, agendas, téléphones, répondeurs : de très petites filles s'affairent, le geste précis et l'oeil aigu, d'une méchanceté de naines. Bien que proportionné, leur corps est anormalement petit (le décor est trop grand) - toute une troupe importune autour d'Ida qui fait mine de ne pas voir. Deux d'entre elles sont armées de règles de bois et pointent un calendrier comme à l'école, un tableau - la joute entre elles doit être argumentée. Au tableau noir, une petite experte à lunettes commente une courbe intitulée : "ligne de la plus grande pente".

« Derrière, d'autres se chamaillent pour une bouteille de champagne et comparent avec précision les quantités versées dans leurs coupes. Devant un grand miroir surchargé d'ornements baroques, une autre s'exerce à faire des mines lascives tandis qu'on lui dispute la place pour étudier des poses de froideur digne.

« Dans l'ombre où la caméra la découvre, barbouillée de taches et de larmes, une petite boulotte en robe de bal tente de se cacher pour vomir dans de minuscules cabinets d'école maternelle. À peine débusquée, la voilà qui court en tout sens, tente d'occuper les positions prises par les autres et de leur prendre tous leurs jouets. Pour finir elle met une pagaille générale et la reine se retourne.

« La sarabande continue sous ses yeux, mais bientôt ses traits se déforment dans une grimace de dégoût, puis c'est la honte qui s'y peint quand elle baisse la tête : une honte affreuse qu'elle tente d'étouffer, le poing sur la bouche.

« Enfin elle se détourne, fait signe qu'elle ne peut plus les tenir décidément, mais que l'audience continuera. Les traits au repos elle est toujours aussi belle, tournée vers l'homme hors-champ.

« Peu après, la voix d'Ida en colère interrompt le dialogue du Mépris :

 

« Voix off Ida : Mais quelle boucherie ! ... Vous ai-je jamais demandé...? Qui vous aurait demandé ici, qui ...?

 

« Non loin de la reine, la plus petite fille se bat avec la bande d'un répondeur. Un minuscule ruban sort de la machine, que la petite effarée regarde, tirant et débobinant toujours plus, d'un geste de tricoteuse qui sort sa laine par mètres.

 

« Voix off Ida : Si vous me disiez maintenant ... si vous ...

« Voix off Névo : Oui...?

« Voix off Ida : Si vous me disiez de me tuer maintenant... maintenant, je serais capable de le faire.

 

« Silence total. Ni bruits ni ambiance, rien : une interruption de la bande son.

« Puis :

 

« Voix off Ida (dans ce silence et sur un tout autre ton) : "Allons, dit Névo, est-ce que je me tue, moi ? On a tout le temps, on n'a que ça". Puis il m'a emmenée, la nuit recommençait. "Oh, dit Névo, c'est ce que vous voulez voir ? C'est ce que vous appelez Temps ? Mon dieu, comme vous aimez les noms ! Levez-vous maintenant, levez-vous !" »

 

« POUVOIRS - Brasserie de Montparnasse, intérieur soir.

 

« Au ralenti :

« Une femme se lève et quitte une table, suivie par son compagnon. Ce n'est pas Ida, mais Ida la regarde, également ralentie et comme suffoquée, incapable de parler ou de dire ce qu'elle voit, en ce moment même. Alors elle regarde Névo qui fait non de la tête en souriant, mouvement exactement rythmé par la musique off.

« Dans la brasserie, lumière forte et froide, sans vert (pas de néon). Des banquettes rouges et sur les murs la peintureblanc cassé, presque jaune. Plantes très vertes, nappes blanches sur les tables et transparence du champagne dans les coupes, jolies bulles : Névo et Ida sourient en regardant, traits largement tirés, ralentis au naturel. Le son non plus n'est pas normal : quelques bruitages semblent bizarrement éloignés, les voix des deux personnages accaparent l'attention, on dirait qu'ils sont seuls au monde dans ce décor.

 

« Voix off Ida :C'est toujours lui qui boit et il n'est jamais vraiment saoul, il regrette

« Mais Ida l'est, elle

« Voix off Névo(doucement) : Dès la première coupe elle est saoule

« Et de temps en temps elle guette encore sur ses mains

 

« Ida regarde ses mains blanches.

 

« Voix off Ida (accordée) : Elle guette encore les signes d'une réaction prochaine

« Car elle doit se produire psychosomatiquement

« Et elle est multiforme

« Voix off Névo : Car si jamais elle boit du champagne

« Mais du champagne et aucun autre vin

« Si jamais

« Voix off Ida (articulant, d'un trait) : C'est une réaction psychique multiforme dont je connais les formes.

« Voix off Névo : Dont elle connaît bien les formes désormais.

« Vous voulez changer de forme, Ida ?

 

« Ida regarde Névo et bouge les lèvres en parlant :

 

« Ida : Je vous l'ai dit, c'est un truc, je vous ai tout dit, déjà.

« Voix off Névo : Sur le champagne, je sais

« Tout ce que vous m'avez dit

« Vous pouvez regarder, Ida

« Ida : C'est encore un de vos trucs.

« Voix off Névo : Un de mes trucs mais minuscules

« Comme tous les signes sûrs, minuscules

« Regardez ce que vous m'avez dit, vous voyez ?

 

« Signe de faiblesse dans le regard d'Ida.

 

« Voix off Névo : Tout ce que vous m'avez dit maintenant Vous le voyez

« Tout ce que vous m'avez dit maintenant

« Je le vois

« Est sous vos yeux

« Tout ce que jevois maintenant

« Est donc

« Maintenant

« Agréablement

« Sous vos yeux

 

« La femme qui se levait passe maintenant le seuil pour sortir de la brasserie. Son compagnon la suit, met des billets sur le comptoir à côté de la caisse-enregistreuse.

 

« Voix off Névo : Et vous voyez que ça se voit

« Comme vous vouliez que ça se voie

« Vous regardez vos mains

« Maintenant comment sont-elles vos mains

« Agréables ?

« Voix off Ida (presque plaintive) : Vous ne pouvez pas décider

« Voix off Névo : Non c'est pire personne ne peut décider

« Maintenant

« Que vos mains sont blanches

« Toujours aussi blanches maintenant

 

« Ida fait non de la tête mais son mouvement est trop lent et son regard se vide.

 

« Voix off Névo :Non personne ne peut décider maintenant

« Que vous ne saviez pas encore

« Ce que vous ferez

« Sans doute

 

« Ida fait un dernier effort pour se concentrer.

 

« Voix off Névo :Que vous savez déjà

« Ce que vous ferez peut-être

« Avec moi respirez bien

« Peut-être bien

« Ida(souffle coupé) : ...

« Voix off Névo(toujours encourageant) : Voilà... bien avec moi

« Comme ça vous respirez si bien

« Résistez c'est agréable

 

« Le tiroir-caisse s'ouvre : mains du serveur encaissant des billets laissés sur le comptoir.

 

« Voix off Névo :C'est si agréable de résister

« Comme je vous dis maintenant

« De résister avec moi de respirer

« Plus lentement

« Et à mesure que vous respirez

« À mesure que vous résistez

« Voilà... bien

« Est-ce que vous résistez bien maintenant ?

« Ida(souffle coupé) : ...

« Voix off Névo(sec sur le dernier mot) : Est-ce que vous avez bien réussi à résister,Ida ?

 

« Ida n'émet qu'un gémissement bref et plaintif, puis cesse de retenir son souffle.

« Alors Névo dit en bougeant les lèvres :

 

« Névo :Voilà vous allez respirer maintenant

« Selon le souffle de ma voix respirez

« C'est tellement agréable de résister

« Un peu

« Quand ma voixvous accompagne et vous dit

« Comment

« Vous devez résister... un peu

« Comment

« Vous pouvez respirer... normalement

« Et vous pouvez le faire

« Maintenant

« Lentement

« Vous pouvez

« Normalement

« Lentement

« Vous pouvez

« Vous lever

 

« Légère et vide, Ida se lève. Comme l'actrice ralentit son mouvement pour que la caméra suive, Ida se lève en regardant la place laissée vide par la femme qui elle aussi se levait, tout à l'heure. Névo la suit en l'imitant, ni plus ni moins qu'une image en miroir : ils se regardent mais on ne sait pas ce qu'ils regardent, absolument pas.

« C'est une danse au mouvement réglé : il laisse des billets sur le comptoir, elle se retourne et s'engage dans la porte à tambour, le barman encaisse l'addition, Névo se retourne vers elle et il passe à son tour, aspiré par le mouvement. Ils ne disent rien du tout, le mouvement est facile, continu. »

 

*

 

La dernière scène devait s'appeler Question et Ida affirmait qu'elle ne saurait jamais l'écrireseule. Car elle voyait bien des danseurs de tous âges, un défilement ininterrompu de visages diversement éclairés, au long de travellings enchaînés qui passaient, passaient de lieu en lieu et ne faisaient que passer sans pouvoir rien retenir, tandis que sans commencement ni fin la voix de Névo parlait du temps qui avançait, dévidant sans discontinuer les lieux communs d'un bavardage insupportable et pourtant écouté - mais ce n'était que faux-semblants, répétait Ida, à voir et à entendre, une interminable série de faux-semblants, indéfiniment engendrés de leur propre mouvement, régulièrement à côté de la question qu'on ne savait pas poser, et devant cette profusion d'images vides elle restait muette au bord de son souvenir, aussi muette que la question informulée de son ironie à lui, Névo.

Névo ne répondait pas, il avait apparemment cessé d'émettre sur le site comme de répondre à tout autre message, et ce silence - aussi radical que l'interruption du son dans le film d'Ida, mais moins facile à déchiffrer qu'une pause à sa place dans un ensemble construit par elle - eut en tout cas pour effet de la mettre hors d'elle-même, assez vite.

Alors on vit son style d'imitation se défaire peu àpeu, retournant au négligé de l'improvisation sur clavier qu'elle émettait immédiatement, tandis qu'elle perdait sa retenue en appelant l'absent sur tous les tons, sans autre résultat que de voir s'accomplir, selon des voies inattendues, l'un des possibles inclus dans Défiguration.

Ida venait à s'en douter, la place définie pour son vis-à-vis pouvait éventuellement rester inoccupée, cela pour des raisons qui lui échappaient, et une fois seule devant cette place qui restait absolumentvide, elle eut tôt fait d'abandonner prières et plaintes pour retrouver d'autres talents de caresse et de chantage, faisant ainsi remonter la boue dont son cauchemar de reine avait été expurgé. Toujours plus rassurante pour Névo qui n'avait rien à craindre, sachant bien qu'elle le respectait, lui, elle suggérait discrètement l'étendue de ses relations et, habile à faire sentir ce que son aide proposée contenait de menaces de rétorsion, elle changeait de monde et de rôle pour se défigurer d'une autre manière, laissant paraître une femme de pouvoir et de contraintes dans la réalité banale de ses manoeuvres : en l'occurrence excédée de son impuissance devant une proie qui se dérobait, seulement la proie n'en était pas moins situable dans unespace social, puisqu'elle l'avait située, et dans ce monde-là Névo pouvait-il croire, vraiment, qu'elle ne saurait pas lui imposer sa présence et tout ce qu'elle impliquait ? Il était en retard sur ce qui allait se passer, iln'avait pas bien vu, et elle peut-être en avance, par son désir peut-être en avance, mais à quoi bon résister plus longtemps à ce qui devait s'accomplir, selon les règles du monde social - et forcément social, qui avait pu seulement, un instant, en douter ?

 

*

 

Peu avant ce temps, le temps de la maladie d'Ida, ungroupe de rôlistes s'était formé au sein d'Odds, initié en mai 95 par le mathématicien Névo Bis et aussi discret que possible. Névo s'y agrégea dès le 4juin, donc au lendemain, exactement, des événements rapportés par Ida.

À l'origine, les pseudonymes variables dans le temps répondaient au codage enfantin de la première formule d'appel :« Faites-vous connaître, vous connaîtrez des variations. Essaim Intérieur des Sigles, glissant de performance en performance, donne -> eis ->fjt -> gku, etc. »De performance en performance, Névo Bis glissait sur la série alphabétique« eis », emma-versus-emma sur « eve », le webmaster sur « wm », et ainsi de suite pendant quelques semaines pour le premier cercle constitué autour de Névo Bis. La statisticienne rtfm est la dernière intégrée par Névo Bis sous ce code de capture, le 7 juillet. Après quoi il verrouille un chiffrage plus efficace et se volatilise sur le lieu même avec le reste de l'essaim, dérobant Névo tout court à la surveillance du simple lecteur du site.

Bien qu'assez aberrant, le principe du groupe de NévoBis était élémentaire : on jouait dans la réalité des scènes convenues dans des appartements privés, sur invitation d'un Hôte. Pour avancer sur le parcours, on avait à chaque coup le choix entre deux types de performance. À la fin d'une « représentation limitée », on saluait devant des spectateurs avertis (10 points de gain ou de chute, attribués par l'Hôte). Dans le cas plus rare d'une « représentation illimitée », l'action convenue s'insérait dans la vie réelle grâce au personnage du Convive ou de l'Intrus, on ne saluait pas après l'action et on se tirait d'affaire comme on pouvait (200 points de gain attribués par l'Hôte, mais radiation du groupe si l'on vendait la mèche). Dans tous les cas on devait - c'était le handicap universel « d'une justice totale » - on devait, donc, jouer selon les conventions expresses et leurs implications, il n'y avait qu'à choisir dans les invitations : scènes inspirées du répertoire classique (par exemple tels vers de Racine en représentation illimitée : « Ah je respire enfin et ma joie est extrême... » disait l'Hôte, et l'on devait répondre : « ... Que le traître une fois se soit trahi lui-même », advienne que pourra et sans savoir pourquoi), ou bien créations dérivées des matériaux d'Odds, notamment le 25 juillet en représentation limitée :

« Léda ne comprend pas l'attribution des sièges. D'autorité, Névo s'est assis sur le prie-dieu qui se trouve dans sa chambre, ne lui laissant plus le choix, à elle, qu'entre deux fauteuils identiques... » Et ainsi de suite, thème varié.

 

 

LESSEN

 

C'est un tout jeune homme qui me détourna de ce jeu,il étudiait les mathématiques et il aimait la logique.

« 1. Le monde est tout ce qui arrive.

« 1.1. Le monde est l'ensemble des faits, non pas des choses.

« 1.11. Le monde est déterminé par les faits, ces faits étant la totalité des faits.

« 1.12. Car la totalité des faits détermine ce qui arrive et aussi tout ce qui n'arrive pas.

« 1.13. Les faits dans l'espace logique constituent le monde.

« 1.2. Le monde se dissout en faits. »

D'où découlait notamment que :

« 5.1361. La croyance au rapport de cause à effet est la superstition. »

Et que :

« 7. Ce dont on ne peut parler, il faut le taire.

 

 © Béatrice Turquand d'Auzay © Béatrice Turquand d'Auzay

 

W pour Wittgenstein : est-il plus sûre impasse initiale ? Le jeune homme entendait ce langage, je l'ai parlé autant qu'onle peut pour répondre aux premières nécessités en pays étranger, au prix defautes grossières. Par ailleurs Lessen (c'est ainsi qu'il finit par se nommer lui-même, répudiant mes propositions : Évariste, allons bon ! lui-même n'avait pas encore inventé, le pseudonyme n'était qu'une vexation de ma part et délibérée !...), Lessen savait aussi que j'aimais ce langage, et il s'irrita un jour de m'entendre vanter sa poésie hermétique : dans un sujet de perplexité pour lui réel et grave, l'arbitraire de mon goût n'avait aucun droit de trancher.

Le monde est tout ce qui est le cas, mais qu'est-ce qui est le cas ? Le sens de l'humour chez Lessen était ravageur, apparemment contraire à son esprit de sérieux, mais croissant en lui à proportion de sa rigueur et exaspéré par cette même exigence, de sorte que jamais l'un ou l'autre visage, sérieux ou ironique, ne devait s'imposer définitivement : l'un ou l'autre menaçait toujours de reparaître, recomposant ses traits avec la même évidence de vérité ultime et garante de l'ensemble. Pour son malheur Lessen croyait aux règles en sachant que c'était un besoin, il lui semblait nécessaire d'ordonner le chaos du pensable, à moins qu'il n'eût déjà une intuition trop claire de l'obscénité du dicible.

J'ai longtemps attendu Lessen avant de le rencontrer, deux semaines étaient longues alors, j'ai aimé sa façon de faire comprendre qu'il n'était pas pressé. Ce n'était pas qu'il hésitait : le rendez-vous qu'il prenait était ferme, il n'y avait pas à revenir là-dessus, pas plus qu'en général il n'y avait à revenir sur ce qu'il décidait de dire ; seulement on avait le temps et le temps d'y penser ne ferait pas de mal. Pourtant Lessenenvoyait ses messages comme tout le monde, un soir de désarroi après onze heures et il ne s'en cachait pas, il valait mieux tout clarifier au début, sans oublier ma position.

« Perdu ? Mais qui ne l'est, parmi ceux quivous répondent ? »

Après cet appel j'ai eu envie de prendre une semaine de vacances. Malgré mes protestations, il y avait bien deux ans que le besoin ne s'en était pas fait sentir, travailler trop était exactement ce que j'avaisde mieux à faire jusque-là.

Avant de partir j'ai dû régler des affaires en cours ; le reste du temps, je n'ai pensé qu'à la première conversation que nous avions eue par téléphone et, de loin en loin, au danger de laisser mon imagination vagabonder trop longtemps, au risque de contempler ensuite mesfusées mouillées dans une atmosphère de désastre général. Mais l'éventualité d'une déception importait moins désormais que tout ce que cette voix qui m'intriguait commençait à recomposer en moi, d'ailleurs sur l'essentiel je ne croyais pas pouvoir me tromper. Face à ce formaliste, je m'attachais moins auxidées qu'à la manière de parler, quelque chose comme un style qui aurait eu raison du doute : une inflexion que Lessen saurait donner à toute chose, une courbure caractéristique qui changeait tout, le secret de sa personne inconnue mais déjà perceptible pour moi comme un pouvoir d'invasion indéfini, et cette comédie était aussi parlante que la manière dont les uns et les autres savent danser à l'occasion. Lessen savait danser, c'était déjà pour moi qu'il dansait selon ce tact miraculeux qui devinait ce que je désirais. Or si jedétenais le vrai principe de sa nécessité - l'espoir et le sûr instinct de sa vie au moment opportun, la précision des tentacules qui trouveront bien dansle noir et du premier coup - Lessen de son côté avait la qualité complémentaire : il tenait debout devant moi comme un composé stable et sui generis, capable de varier mais sur son secret et pour mon plus grand risque, puisque sa loi ne m'était pas donnée d'avance.

Cette semaine de vacances que j'ai passée seul, je nel'ai vraiment vue qu'après coup, en allant chercher des photos que j'avais prises pendant mon voyage.

À côté de moi, pendant que j'attendais, une femme regardait des négatifs au-dessus d'une plaque de lumière, les traits durcis etle teint plombé par l'éclairage au néon. Je parcourus lentement mes clichés,les reposant un à un sur le plan de lecture, puis mes yeux s'arrêtèrent sur mespropres mains, et je fixai leur découpe nette dans le rectangle de lumière blanche.

« Ça ne va pas ? » demanda l'employé.

Le lendemain quand je m'éveillai, j'y pensais à nouveau. Une cinquantaine de photos prises par moi, correctes. C'était un magasin cher, l'employé avait engagé un dialogue professionnel, tout était normal, il ne s'inquiétait que de la perfection technique et savait bien localiser les difficultés de cet ordre. De tous les endroits que j'avais visités, j'avaisgardé ces traces certaines, les choses vues, les tickets de carte bleue, les relevés d'opérations de change. J'avais vu tous ces lieux entre le 29 septembreet le 5 octobre, ma mémoire des faits n'était pas en défaut, les photos accumulées en pure perte montraient seulement la peur que j'avais alorsd'oublier, mais j'avais fait tout cela, sans aucun doute possible.

En revenant chez moi, la veille, la première intention avait été de mettre un lieu et une date sur chaque photographie. Ce n'était pas des titres que je cherchais, d'ailleurs le sujet était invariable : de grandes plages nues sous un soleil froid, la mer, lesdunes, et même les inconnus qui s'étaient trouvés dans mon champ finissaient par se ressembler. Patiemment j'avais étalé les photos selon les numéros d'ordre des négatifs, puis, peu à peu, j'avais reconstitué les séries, suivant les relevés de carte bancaire, d'abord en francs français, ensuite en francs belges et en couronnes hollandaises.

Un seul cas demeurait douteux, à cause du changementd'appareil qui brouillait la numérotation des négatifs : la jeune femmeaux longs cheveux blonds pouvait avoir été prise à Ostende comme à Omaha Beach,aucun élément de décor ne permettait de trancher. Elle regardait dans l'objectif, et pour cette raison peut-être faisait seule exception à l'inexpressivité des clichés. Comme si j'avais été un photographe de plage, elle avait posé pour moi en riant, assise sur un rocher. L'angle choisi l'isolait du reste, derrière elle on ne voyait que la mer d'un bleu profond, presque violet, une matière froide et floue que la longue focale écrasait. Lafemme était assez belle, vaguement inquiète malgré son sourire et sa pose de starlette, elle avait une allure de blonde hitchcockienne et la retenue craintive de son visage pouvait évoquer l'héroïne des Oiseaux. Dans son étrangeté, la photo paraissait moins fade, mais non plus vivante que les autres, car la saturation des couleurs, l'artifice du cadrage et celui de la pose en faisaient une image de magazine, glacée et distante, si bien qu'ici encore, on eût dit que le regard s'était appliqué à faire le vide. À défaut de certitude sur le lieu, j'avais baptisé la photo « Eisland, automne 96 », après quoi je l'avais placée à la finde la série.

Je n'avais pas de photos des deux derniers jours, seulement des factures de carte bleue pour l'essence entre la Hollande, laBelgique et la France. Je n'avais rien gardé de l'intérieur des terres, je n'avais pris que les plages, comme si de la Normandie jusqu'en Hollande et retour, il n'y avait rien eu à voir que la couleur des eaux, la forme des dunes, les enfilades de réverbères et de bancs sur le front de mer, dansl'écoeurante variété de toutes les perspectives possibles. Le 5 octobre j'avais rebroussé chemin, j'étais rentré, maintenant les photos étaient sur le bureau àcôté de leur chronologie et les deux séries parallèles s'alignaient devant moi, disjointes irrémédiablement. D'un côté toutes les visions possibles d'un regard qui s'épuisait à ne rien voir, de l'autre le cheminement continu, daté, localisé, monnayé, parce que ça continuait, ça ne faisait même que ça, continuer silencieusement, sans douleur, sans souffrance, sans pensée. Qu'avais-je oublié ? Oublié n'était même pas le mot, les faits étaient là ,des questions auraient suffi, si on me les avait posées, pour les rappeler un à un, mais comme ces photos-là ni plus ni moins.

Dans la nuit, j'ai fait un rêve distinct et bref, j'ai revu la femme blonde sur son rocher et elle disait en riant habiter Rhode Island. Elle se promenait près du rivage en compagnie d'un homme dont le visage n'était pas visible, mais qui l'arrêtait d'un geste de la main pour lui montrer quelque chose. Ce n'était pas le bord d'une falaise, tout était de sable, on se demandait comment tout ce sable formait un sol, mais soudain la dune se creusait, un précipice était sous leurs pas et la mer paraissait, immense et déformée dans la perspective naïve. En bas, légers comme des poupons de celluloïd, de petits bonshommes flottaient sans peine dans l'eau d'un bleu intense. Une vague énorme arrivait et malgré leur petite taille, ce n'est pas les baigneurs qu'elle menaçait, mais la femme et son compagnon, car au mouvement qui se préparait, il ne faisait aucun doute qu'elle atteindrait le sommet de la dune. Le souffle était comme la couleur des eaux, celui d'une forge froide capable de tout absorber.

 

© Véronique Taquin

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.