La perte de soi en une respiration spirituelle

Voix offÀ la vitesse du feu, la tonalité résiste au mieux à une scission. La loi qu'Ida met en œuvre correspond à une considération sur la mécanique quantique. La manie thérapeutique pose des problèmes aux joueurs de carte.
 © Béatrice Turquand d'Auzay © Béatrice Turquand d'Auzay

Voix off

À la vitesse du feu, la tonalité résiste au mieux à une scission. La loi qu'Ida met en œuvre correspond à une considération sur la mécanique quantique. La manie thérapeutique pose des problèmes aux joueurs de carte. Par une opération de séduction, la situation est hypnotique. Le mémorial écrit à des heures perdues est un fait pascalien. Il arrive qu'elle soit un peu comme un aimant attentionné. Des visages dans cet intérieur reflètent la nuit. Et elle fait fi du roi souterrain. Dans un cas, une promesse dans ce parnasse est un transport pour une divinité en train de naître.

La scène jouée est celle d'une défiguration. Une scène jouée telle une défiguration ne peut être une scène conventionnelle. Le scénario rêvé exige que la convention soit normalisée et le tic d'un acteur engagé supplée au contrat à peine signé. Par habitude, les visages se défigurent dans une mise en scène exaucée via un rêve qui laisse sans réponse. L'imagination ne scénarise pas, elle joint l'utile au malléable. Le jeu d'un acteur répété sur scène devant un public est une relation inimaginable car l'interprétation du pouvoir amplifie l'action organisée dans le roman. La lecture est alors celle des signes érotiques envoyés par la voix off d'un acteur. Les perceptions ordinaires se plient à un échange de propos décalés tant la voix off inclut un rapport au réel discontinu. La main de Névo se dérobe à mesure que le lieu se déploie dans un récit où la narration est absorbée dans le rêve d'Ida. On peut voir, dans les lignes de la main de Névo, que le temps est loin de s'être arrêté à un voyage organisé dans un espace clos d'attente prolongée.

Arrêt sur image

L'idée de tenir dans l'attitude du sage est une exception. Sise au seuil d'une conversation dénuée de hauteur, la rime est une sonorité rehaussant le mage. L'arrêt de l'image-temps est une lune descendue que l'on compare à point d'âge. Le mouvement efface le flou songeur. L'idée de départ est arrêtée par un geste théâtral alors que l'iris se contracte sur une écharde. Aussi effacé, le mouvement est bien celui de l'homme qu'elle garde en riant de son nom imprononçable. Est niée, la visagéité car les répétitions s'enchaînent dans un jeu désœuvré.

Un pays révolté donne l'impression que les frontières sont étouffantes. L'espace a un caractère international même s'il renvoie vers un passé sans image. Les pieds sur terre, le lecteur dans sa cage de verre fait fonctionner toute une machinerie pour parvenir à se dédoubler dans l'écriture d'Un roman du réseau. Ici, les zigzags dans la lecture sont une habitude labyrinthique. Le fil d'Ida étant de la couleur des murs, c'est à l'intuition que doit se fier le lecteur. Car il ne s'agit pas de dévoiler les intentions de l'auteure mais d'affronter les personnages aux allures de monstres qui n'ont qu'une seule idée : la réécriture de leur vie en des récits sensationnels dont les fils se croisent jusqu'à faire un nœud cinématographique. L'arrêt sur image est alors dans son approximation un monde indivisible car il permet au lecteur de songer que sa bulle est fragile lorsqu'il se focalise trop sur l'effet du récit. Si l'image en arrêt est remarquée par un lecteur collectionnant les affects, alors la perspective promise s'effondre et laisse place à un dédale de mots, pèse-nerf pour ce lecteur maniaque du sens et des interprétations. La mort n'est pour lui qu'une chose résolument souveraine sur la vie car il méprise la cruauté à l'œuvre en un arrêt sur image digne d'une rafale de photographies prises sur un corps endurci d'une façon énigmatique.

Tableau noir

Le tour est mine de rien une règle pointant l'éther d'un tableau noir. Les didascalies écrites sont des armes qui transforment en cendre une joute argumentée. Du haut de ses lunettes noires, Ida courbe l'échine devant Névo ? C'est une note d'expert dont le commentaire en ligne droite est un témoignage. Une bouteille est jetée à la mer avec précision. Quant aux querelles d'école, celles-ci sont comparables à des coupes renversées dans un bagne. Miroitant les ornements d'un autre, l'indignité est à son paroxysme alors qu'au gré d'un vent baroque, Ida fait mine d'être surprise.

Sur ce tableau noir se déroule un film se dérobant à l'imaginaire. Cette rencontre est comparable à un voyage qui laisse songeur. Le film en question est irréversible. Car une fois que le miroir de l'autre se déploie à l'infini dans une perspective enveloppant toute forme de causalité, les faits ou la narration deviennent paradoxalement tangibles. Les voix se répercutent sur ce tableau provoquant une percée. Le trou est celui de la rencontre. Et il ne s'agit point d'en douter. Les personnages pris dans cette rencontre fuient les certitudes et les préjugés puisque seul le rêve a sa place dans ce film. Et un rêve est tout sauf une certitude. C'est une promesse de retour à une altérité onirique. Par conséquent, le double d'Un roman du réseau, sur ce tableau noir fait l'effet d'une narration à rebours. De livraison en livraison, le roman feuilleté se redéploye à la manière d'un diagramme énigmatique par le souffle de son auteure. Cette interaction entre l'auteure et le roman est vocale : de multiples voix s'entrelacent autour de corps prêts ou non à recevoir une initiation à la virtualité.

Hors-champ

Détourner un signe devant une audience est un trait envoyé hors-champ. Elle se tient à l'écart pour continuer son tour de chant car sa voix rompt la monotonie. Après une colère dialogique, voilà qu'elle se méprend sur son compte. À quel point, la demande est-elle officieuse ? À l'oxymore, elle répond que les bouches se ferment devant une reine qui n'a pas la patience d'écouter ses sujets pour le moins effarés.

Ce qui se passe hors-champ en une respiration spirituelle, c'est un détournement de la perception par une création dont les limites affrontent l'impensable. Les mille et une représentations de ce paradis artificiel se retournent contre un pouvoir trop grand, un rêve accentué outre mesure par un écho d'horloge déréglée. Pour sûr, le paradis en question est une punition, une nouvelle temporalité qui rappelle l'art du pantin désarticulé. La souffrance de cette respiration spirituelle est latente quoiqu'elle suppose toujours une représentation avec laquelle il s'agit d'en finir. La mise en abyme n'est pas un hors-champ. En effet, selon Robert Bresson, dans ses Notes sur le cinématographe, il est écrit : « Ton film n'est pas fait pour une promenade des yeux, mais pour y pénétrer, y être absorbé tout entier ». Autrement dit, la mise en abyme n'est pas un simple passage d'un cadre à l'autre, mais une fuite dans une expression vocale, un cri qui perce les miroirs, un inconnu qui lie la perspective à une caméra réflexive. Le hors-champ quant à lui, ne nous montre pas l'absence, au contraire, puisque les intonations de voix d'Un roman du réseau résonnent dans un espace-temps ruminant son échappée dans des langues mortes. Celui-ci saturé de non-dit n'inclut donc pas une promenade kantienne dont le cas restera longtemps à élucider. Néanmoins, le drame n'est pas dans cette fuite expressive, mais dans la présence de ce hors-champ raffiné par un goût d'oubli. Les répétitions font alors parties du film et ne sont pas exclues par une inversion du temps. L'être est absorbé totalement dans un film et la représentation n'est pas reproduction mais la pénétration dans un espace-temps alambiqué.

Ralenti

Ô lenteur infinie, ô idée impalpable dans un souffle alangui. Le râle d'une femme suit le regard ralenti d'une vision du monde noircie. La loi est en ce moment celle d'un amour programmé pour durer. Névo, dans un mouvement rythmique et mélodique, ressent une musique électronique. Lors des faits, un être au chapeau souriant se fond dans la masse inerte. En série, la lumière, dans une sensation incertaine est projetée sur le mur honteux. Ses bras forts se serrent dans une quête sûre.

L'expérience du ralenti déroute celui qui affirme que l'existence se presse tel un chauffeur de taxi. La durée vécue est un ailleurs proliférant d'une façon syntaxique. Les souvenirs se mêlent aux anecdotes éloignées dans le temps. De nouveau, l'histoire est multiple et les voix s'entrechoquent. La route tracée par cette histoire est convaincante et les juxtapositions de plan ralentissent le chemin parcouru. Et la frontière toujours lointaine ne fait point douter, elle enchante une expérience qui par habitude se veut à la limite de la fiction solennelle. La perte de soi dans cette expérience romanesque est un ralenti qui brise la représentation. Selon le sens commun, le ralenti est une affaire de vitesse, un procédé technique concernant le mouvement. Or Achille ralenti dans sa course avec la tortue n'est-il pas plus affecté par sa colère que par sa capacité d'aller plus ou moins vite dans une course contre la montre ? La question est mal posée. Car la colère d'Achille n'est pas comparable à la sérénité supposée de la tortue. Selon Spinoza dans l'Éthique (III, déf. 36) : « La colère est le Désir qui nous incite, par Haine, à faire du mal à celui que nous haïssons ». Dans le cas précis de la haine de soi et de la peur de se faire du mal, découle l'idée suivante : Névo se trouve dans une situation semblable à Achille, il est paralysé non du point de vue de la représentation que l'on peut s'en faire, mais du point de vue de sa colère à lui qui dès lors est incomparable. Par conséquent, ce n'est pas une paralysie relative à un plan encore en mouvement qui donnerait l'effet d'un ralenti. Car l'effet de ralenti est ailleurs : l'action de Névo tristement ralentie se prête à une identification de la part du lecteur pris à son tour dans l'illusion de la représentation colérique et fracassante. Et c'est là que se joue le drame du ralenti, le lecteur s'identifie à Névo et dans cette identification, il se représente la paralysie de Névo. Autrement dit, le lecteur est essentiel parce que dans son illusion, la représentation devient alors infiniment lente donnant naissance à une logique du ralenti mouvementée, certes, mais dans une perte de soi sans aucun rapport avec une représentation vraie de la paralysie de Névo. De cette façon, le ralenti vu par le prisme de la lecture offre une transition capable de donner vie à un personnage par-delà la virtualité supposée d'Un roman du réseau.

Porte à tambour

Le mouvement grinçant laissé par une porte à tambour tourne dans un non-dit. Cette danse terrifiante engage l'homme à passer son tour dans un jeu en face-à-face. L'étoile affirmative et seule dans cette constellation de tous âges défile en un éclair. La logique appelée ainsi, ne peut être écrite par une main rompue à un long divertissement.

La réplique est lancée dans une porte à tambour infernale. La voix souffle détournant une vision inverse du temps et les biographies étalonnées par un objectif inquiet normalisent à l'excès une vie abîmée par l'infini reflété dans les yeux d'Ida. En un rêve offert doublant une réalité mise en scène, le jeu de la porte à tambour est celui de l'incrédulité d'un condamné en enfer. Peut-être, est-il difficile de s'échapper d'Un roman du réseau. Peut-être que sur la pointe des pieds, une échappée est possible. En effet, la porte à tambour au milieu d'un labyrinthe de mots distribue les personnages selon des thématiques variant telle une constellation horizontale. Ce n'est pas un géant qui pourra passer dans cette porte, ni un lilliputien. La porte apparemment ouverte sur le dehors se garde elle-même de vous laisser passer. Elle ne distribue pas les sorties aléatoirement. Même une fois sortie, elle vous aspire dans son élan vous éloignant d'une réalité rêvée. Il ne faut pas la blâmer, elle ne serait que plus en mesure de vous réfuter tant elle vous voit venir et de loin. Si vous minaudez afin de la distraire. Son élan est alors différent jusqu'à vous donner une nausée, souvenir d'un passé sur les mers agitées.

Vis-a-vis

Le doute vis-à-vis de la raison échappe au vide. Les figures définies par la psychanalyse s'acharnent sur l'absolu. Et l'étoffe caresse un cauchemar... Dans un legato, la voix chante un air de Troie. Névo qui n'entend rien des chants anciens, susurre sa crainte et étend la rime à un ensemble de propositions géométriques.

La fiction n'est pas une logique des faits mais une logique de la fête. Fête d'un temps retrouvé, fête d'une perception en devenir...Pour autant, cette fête portée par Dionysos est tempérée par Apollon. C'est ainsi que des cris de joie alternent avec un silence imposé, un recueillement qui est une violence faite à un corps en joie. Et cette violence n'est pas fictive, elle revient dans des rêves inexprimables et oubliés. Par conséquent, les rêves ne doivent pas être écrits, mais criés dans une fiction qui n'a pas pour vocation de fixer les faits d'une façon indubitable. L'ombre de la fiction doit hanter les propositions rigoureusement écrites car à l'évidence le silence du webmaster Névo quant aux messages envoyés, met le correspondant dans une attente qui fait penser à une mort prématurée. Cette attente proposée et incluse dans un jeu de séduction est un défi relevé par des correspondants craignant d'avoir perdu leur webmaster. Cela dit, dans son silence, Névo n'a rien d'un père. Il s'agirait là d'une interprétation un peu trop significative. Car le silence de Névo ressemble plus à une provocation discrète qu'à un désir de devenir père. Dans ce silence, le vis-à-vis ne suppose pas un dualisme tel que : actif/passif. Il suppose un haut degré de relation car la rencontre est toujours imminente. Le suspens dans ce vis-à-vis silencieux devient même gênant pour des correspondants loyaux.

Style

Une liste d'idées aurait raison d'un fléchissement de mots formatés. Car le format utilisé à la manière d'un non-style participe à une écoute active d'un art du maniement des gants. Communiquant aussi vite que possible, Lessen s'enquiert d'un style nouveau. La mort dans une danse extatique donne une leçon stylisée.

Le style s'efface dans un article fantasmagorique. L'hésitation aussi. C'est la danse qui introduit la musique et non l'inverse. Car le temps répond à l'imaginaire d'un pouvoir toujours signalé. Une explication est là pour porter le sens dans une complication. Il n'y a pas de perfidie à émettre des signes à une vitesse gaiement annoncée. L'interprétation fait des signes un objet de connaissance, une liste de signes déjà interprétés. L'a priori quant aux rêves est total. Et l'étrangeté est écartée au profit d'un savoir rassurant. W pour Wittgenstein est une proposition d'interprétation de rêve mathématique dans laquelle les jeux de langage et les mots d'esprit abondent. Mais quel esprit ? Un esprit ayant des solutions à tous les problèmes. Mais quels problèmes ? C'est en quelque sorte la situation de Joseph devant Pharaon. Joseph sait interpréter les rêves. Pharaon entend dire qu'un certain Joseph interprète les rêves. D'emblée, la rencontre est biaisée : l'interprétation du rêve de Pharaon est comprise dans la réponse attendue par Pharaon. L'interprétation du rêve est trop réelle, la confusion trop clarifiée, le problème biaisé et la situation évitée. Telle est la rencontre Névo-Lessen.

Tenu2DicSion

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