L’invention de l’alterréalisme par la génération littéraire du Web

Un style particulier des années 2010. Pour une phénoménologie du romanAlbert Thibaudet, à mes yeux le plus grand critique littéraire français, avec Roland Barthes, s'est penché sur la notion de génération en histoire de la littérature.
 © Béatrice Turquand d'Auzay © Béatrice Turquand d'Auzay

Un style particulier des années 2010. Pour une phénoménologie du roman

Albert Thibaudet, à mes yeux le plus grand critique littéraire français, avec Roland Barthes, s'est penché sur la notion de génération en histoire de la littérature. Par la notion de génération, il entend un tout littéraire de vaste amplitude, historiquement délimitable et avec ses traits particuliers, un tout nécessairement pris dans un mouvement de grande ampleur, donc irréductible à un simple mouvement d'idées. Il propose alors une chronologie de la suite des générations, dans son Histoire de la littérature française (volume II, Paris, Stock 1936) : 1789, 1820, 1850, 1885, 1914. Je poursuis son propos en énumérant aussi une génération d'avant, 1770, et celles d'après : 1945, 1970, enfin 2010 en annonce de la nouvelle génération qui vient. Je couvre ainsi l'ensemble de la période contemporaine, avec un pari sur la génération de 2010 à venir.

Je propose donc, à la lecture d'Un roman du réseau, de réactualiser le programme d'une phénoménologie du roman, en quelques mots un programme d'auto-investigation de la conscience romanesque, et de son rapport au réel, là où se précise le lieu d'apparition de toutes choses pensables dans l'événementiel d'aujourd'hui. Une phénoménologie où les concepts se forment dans ce qui fait événement, s'accomplit dans le roman lui-même, au regard de ses personnages, et des objets qui les entourent. Dit autrement, cerner le phénomène littéraire actuel, c'est marquer le fait de la constante présence de quelque chose d'existant, disons de l'ontologie d'une existence au regard de quelqu'un qui parle en son nom. Il en ressort une éthique de soi, qui est aussi, comme l'a souligné Hans Jonas (Pour une éthique du futur, trad. française, Rivages, 1998), une éthique du futur, expression qui souligne la faculté ontologique de l'individu(e) à choisir parmi les actions possibles. Un roman du réseau rend alors compte d'une telle multiplicité des actions possibles, jusque dans le registre de l'imaginaire, au point de laisser au lecteur le fardeau d'en mesurer la valeur alternative, le fardeau de la liberté donc.

Si l'on peut faire confiance à la romancière pour exercer la vivacité de l'imagination romanesque, il me fallait, en lisant son roman, un point de repère dans les générations antérieures d'auteurs. C'est pourquoi je considère, au centre du mouvement générationnel, une génération phare, celle de 1850 avec les premiers historiens professionnels, la première génération des philosophes universitaires, et leurs maîtres bien sûr, Taine et Renan, l'équivalent de Foucault et Derrida pour ma génération des années 1970. Il reste à convoquer les auteurs essentiels, Baudelaire et Flaubert, et ce qu'ils représentent, le Réalisme à double face (R pour réel/ R comme Réalité), grâce à un esprit critique et au recours à une esthétique du style.

Il s'agit bien ici de caractériser l'idéal type des générations d'écrivains dans la mesure où cette génération proclame que l'homme, c'est le style. Il s'agit d'un style distant, donc sans expansion et sans confidence, un style qui crée les objets avec sa propre matière, et ne s'en détache pas pour construire une vision distincte. Un style avec un goût de chair qui nécessite une abondance permanente de sensations, ne serait-ce que par une évocation « romantique » de l'espace. Un style basé enfin sur une esthétique des mots proclamés, proférés, hurlés même dont les Goncourt, soucieux de classicisme, disait, à propos de Flaubert, qu'il s'agissait des « phrases du gueuloir » propre à la « modernité du style contemporain ».

Je parie sur la formation d'une nouvelle génération romanesque au cours des années 2010, avec son style bien situé dans une matière nouvelle, le Web, donc avec des pseudo-personnages, en début et en fin d'Un roman du réseau, Névo et Pommeraye, qui en maîtrisent l'espace matériel, le site, qualifié lui-même fort significativement par un nom Odds. « Pseudo-personnages » s'entend ici à la fois de leur nomination sous un pseudo qui multiplie leur exégèse, et de l'incertitude qui pèse en permanence sur leur statut de personnage fictionnel, tant leur rapport au réel est central dans le roman. Il en ressort un style enfin où les personnages se cachent derrière des pseudos, par imitation du réseau Web bien concret qui les fait exister.

Je parie ainsi sur l'apparition d'un style qui met le lecteur à distance, dans la mesure où l'auteure ne se sent redevable, me semble-t-il, d'aucune familiarité à son égard et de guère plus de confidences qui permettraient une compréhension immédiate à la lecture de l'intrigue et de ses personnages, y compris dans les circonstances et les faits, le contexte donc, qui donnent une consistance apparente aux pseudo-personnages. Un style où les phrases sont proférées sur des registres très distincts, et fort mélangés.

 

Parcours des pseudo-personnages : un roman de l'énergie et de la matière

J'évolue donc dans le réseau Web, où je peux lire ce roman en direct, par étapes, puis d'un seul tenant. Un réseau redoublé par le pseudo-personnage initial, Névo, maître d'un site de rencontre, de sa matérialité. Mais j'ai pensé de suite qu'il pouvait aussi s'agir du réseau social-universitaire dans lequel évoluent nos deux autres pseudo-personnages, Lessen et Ida, ce lieu où, bien qu'intellectuel et peut-être même du fait de l'être, chacun parle tout autant un langage de convention, bourgeois donc (c'est dit dans le premier dialogue...), sans doute dans le but de parfaire une brillante carrière et une forte ambition pour l'avenir. Ce qui certes suscite bien des inquiétudes, des incertitudes, voire des refus chez notre plus jeune personnage, mathématicien plein d'avenir, Lessen. Ainsi se précise une distance voulue d'emblée par l'auteure en vue de brouiller les pistes du lecteur,

J'ai ressenti immédiatement le propre de l'énigme du roman à travers la question : qui est Ida ? Est-ce même un pseudo-personnage ? Le roman se construit ainsi par une sorte d'énigme sur la manière dont il prend en compte un sujet féminin, ou plutôt féministe, c'est-à-dire un sujet qui n'a jamais d'existence évidente, spontanée, et qui se trouve atomisé, si l'on peut dire, dans le récit, mais qui intervient aussi, nous le verrons, dans ce qui permet un advenir.

Au début, par ses propos inarticulés, Ida est comme morte, ayant perdu la mémoire, nous dit Névo. D'idée en idée, elle est comme folle, mais aussi très raisonnable, dédoublée donc. Quand l'esprit lui revient, car il s'agit bien de cela, accompagné d'un fort mouvement de négation, elle parle à Névo de manière peu compréhensible, sauf si l'on considère qu'elle est dans l'esprit de Névo, son esprit même qu'il convient de sortir de sa passivité, de mettre en mouvement, pour éviter un temps immobile, rempli par la matérialité même du réseau Web. Je pense que Névo l'a fait exister, en contrepartie il devient son amant d'esprit, y trouve son énergie. Je reviendrai sans cesse sur cette qualité féministe attribuée à Ida, dans ce qu'elle incarne de l'idée du mouvement émancipateur ou de son inverse, voire les deux à la fois.

Albert Thibaudet nous propose également, au-delà de son découpage générationnel, une liste des formes de roman : roman de l'aventure, roman de l'énergie, roman de l'intelligence, roman de la destinée, roman de la douleur, roman du plaisir, roman domestique, roman urbain, roman de la vieillesse, roman de l'âme. Dans ce « roman du réseau », nouvelle appellation donc pour une période très contemporaine, j'y trouve certes un roman de l'énergie, avec des personnages de trois classes d'âges, avec une forte distance de tout usage gratuit de l'écriture. Mais c'est d'abord un roman qui fait bouger les corps, les confronte à la matérialité de l'argent européanisée et de la machine Web, un roman de la matérialité donc.

Je suis ainsi convoqué à lire un roman plein d'énergies invisibles, - le couple visibilité/invisibilité est au coeur du Web - aptes à nous faire avancer dans le mouvement. Un roman d'aventure aussi, tout entier tendu vers l'action, vers un débordement de la représentation, mais plutôt en esprit. Un romanesque plutôt fuyant dans son incarnation par le personnage d'Ida. Je m'intéresse donc d'abord à Ida. Face à la voix off de Névo, n'est-elle pas tout simplement l'esprit de Névo, un esprit de soi dissocié entre un récit de soi multiforme - la maîtrise du site le permet, un Névo bis, ter.. - et une conscience de soi qui s'inquiète de la cohérence de soi ? Je perçois Ida comme la quintessence du pseudo-personnage poussé jusqu'à sa néantisation : elle est le travail de l'esprit dans son rapport à l'autre, et dans les deux sens, de manière non unilatérale (les corps et l'esprit s'échangent, je le vois avec Névo disparu et Ida très présente par son corps dans le regard de Lessen).

J'entre ainsi dans une histoire du genre modulée comme un roman : un récit de soi distinct de la conscience de soi, distinction qui rend visible les déterminations sociales mais souligne d'autant l'invisibilité des volontés particulières, ou plus simplement les montrent incertaines. Bref, je peux lister à mi-parcours de ma lecture les pseudo-personnages présentés : Névo, un esprit à la quête du nouveau, le plus novateur .... au point de disparaître ; Ida... l'idée, qui puise sans vergogne dans l'esprit de Névo et Lessen pour briller de mille feux, entre la Bibliothèque nationale et les médias, voilà le support d'un roman de l'intelligence au service de premier abord d'une matière communicationnelle ; Lessen... ce qui veut dire apprendre, sans doute à ses dépens, « faute » d'être trop incertain de son avenir sur la base de ses déterminations sociales. Pour le moment, je perçois mes pseudo-personnages sur des positions bien mal assurées pour permettre de poser une éthique du futur romanesque. Je perçois au départ un roman absolument sans personnages. Ce qui m'interroge sur la nature réelle de ce roman intellectuel, de ce roman d'apprentissage qui nous parle de jeunes intellectuels pris dans le tourbillon des nouvelles ambitions universitaires, médias incluses.

Je perçois aussi un roman de l'âme, un roman sur la reproduction sociale au plus près de l'intimité de l'esprit. Et quelque part aussi un roman domestique avec le rapport « paternel » de Névo à Lessen. Il est question de drame bourgeois, avec la pièce de théâtre, Le Père de Famille où l'on revient au dialogue initial avec Ida. Je suis toujours soucieux de dépersonnaliser Ida en entrant plus avant dans son rapport à Lessen. Ida est-elle en filiation avec emma ? emma est une sorte de voix off du roman présente à intervalle régulier, sorte de coup de fouet donné au dialogue romanesque, l'Emma Bovary de Flaubert sûrement ( N'est-il pas question de "lintelligence de cette créature qui confinait à sa bêtise", le portrait même de la Bovary !)qui nous rappelle que tout roman est aussi une épopée, donc produit une part d'épique. D'ailleurs Thibaudet nous dit que Flaubert a inventé le roman où la vie se défait en permanence, dans sa confrontation avec le matériel, ici plus qu'ailleurs avec la matière du Web.

Je reviens à Ida qui répond à Lessen, à la place de Névo. Ida est devenu l'esprit de Névo alors que Lessen vient de nous rappeler ses propres déterminations sociales (son enfance en HLM...), ce qui le maintient dans son récit de soi. D'emblée Ida connaît Lessen, mais par imitation. Certes c'est là aussi un esprit, son esprit, mais là encore dans l'imitation, une certain forme, à vrai dire, de cannibalisme (à ce sujet le premier roman de Darius Scylla, Cannibales). Ici tout le problème est de savoir si Ida devient un pseudo-personnage dans le mouvement romanesque lui-même.

Je suis enfin au centre du roman, là où Ida se comporte comme une plante adventice, qui colonise l'esprit de Lessen, peut-être par accident. L'a-t-elle fait avec Névo, le roman reste ici discret, me semble-t-il. Son intimité avec les plantes - elle se confond avec elles - et les espèces les plus inhabituelles, est visible dans sa présence, parmi elles, à la BN en sous-sol... Mais en philosophie, l'adventice c'est aussi l'idée non donnée, celle qui vient des sens, à l'exemple des montages d'art contemporain du pavillon chinois, à la fois dans l'intérieur d'un bâtiment et dans l'extérieur des plantes (un champ de fleurs qui fume pour répandre ses propres parfums, une usine qui fume des odeurs importés..), à la Biennale de Venise 2011. Ida, c'est bien l'idée, mais au plus près des sens, de la relation à l'autre et à la nature.

Faire le récit de soi sur la base de ses déterminations sociales, dans l'effort même d'en sortir par sa réussite dans les études, c'est aussi retrouver des déterminations naturelles pour un advenir, et non un advenu. Un roman du réseau peut trouver ici un autre titre, Adventice. Je dis Adventice pour qualifier, avec la génération 2010, une nouvelle espèce romanesque, tout à fait étrangère aux autres espèces.

 

Un parcours infini de l'esprit à proximité des corps

Je perçois ensuite un nouveau développement de l'intrigue, par le fait d'une étroite cohabitation avec le monde des Dictionnaires, et donc des bibliothèques, ce qui permet d'étirer le périple de l'esprit. C'est là sans doute où mon affinité de lecteur est la plus évidente. S'ouvre à nous l'espace des nombres indéfinis, si l'on peut oser ce syntagme, certes problématique pour le mathématicien : la quantification plurielle est indéfiniesauf dans le cas desnombres... Par ailleurs, je note le peu de descriptions continues du contexte dans le roman : il faut en trouver les bribes au milieu des phrases.

Cependant Lessen se veut, devant Ida, dans un travail de régénération, et pourtant, face au nombre indéfini présent autour d'Ida (des hommes, des plantes, des objets...), son travail n'est pas infini. Lessen fait des pauses, des pauses de l'esprit en mouvement donc. Il s'agit bien de soigner sa pensée, comme dit Zanon, ou Zénon ! L'ardeur à comprendre sa pensée n'est pas loin de la complaisance à vivre facilement, opportunité que la société lui ouvre dans sa réussite programmée. Un roman du réseau, c'est un roman de l'imaginaire bien sûr, au plus près de l'esprit et au plus loin du sexe, pourtant fortement ambitionné par Névo, en son site, et en ses débuts. Chaque lecteur, dans les interstices d'une écriture hétérogène, mais pas déliée, complexe, mais tout à fait rationnel, y construit-il son utopie du quotidien ?

J'aime lorsque le corps d'Ida commence à se profiler, d'abord la nuque, alors même que son pseudo-personnage devient asexué, en incarnant un travail de l'esprit au plus près de la « vie psychique au pouvoir » (Judith Butler). Je perçois un trouble dans le genre, à la fois dans le genre romanesque, et dans le genre tout court où, à la différence du sexe, ce n'est pas de la dépendance unilatérale homme-femme qu'il est question, mais de la formation du sujet dans un assujettissement complexe d'où peut advenir une autonomie. Sans doute le pourquoi de la référence, surprenante à la première lecture, à l'homosexualité, ici au sens non pas de la sexualité, mais du genre, je crois.

L'empirisme bifurque en permanence : d'un côté, il présente l'expérience d'Ida sous le signe R pour Réel, un réel figé, déjà advenu, de l'autre côté, il introduit des relations, construit un ordre à l'horizon de l'individu particulier, R comme Réalité, une réalité ouverte à l'advenir

 

R pour Réel

Nouant le dialogue avec ceux qui commentent le roman, Laurent Loty propose ici d'utiliser le néologisme « Alterréalisme », qu'il a introduit antérieurement à propos de l'utopie. Il insiste également sur le fait qu'Ida peut être considérée à la fois en elle-même, donc comme personnage pris dans une relation singulière à Névo puis à Lessen, et, travail de l'esprit oblige, comme l'incarnation de l'idée éclairante, une lumière jumelle qui éclaire Névo et Lessen sur la part d'invisibilité dans leur conscience, un non-personnage donc. Chambre noire pleine de ses photos, de ses pauses, Ida révèle l'image de l'autre. Pour ma part, c'est la dimension de non-personnage d'Ida, incarnant d'abord l'idée, maintenant un Réel advenu, que je retiens d'abord, sans doute de façon unilatérale. De l'idée au réel donc, de quelle connexion empirique s'agit-il, ce qui revient à se demander à quel événement sommes-nous confronté ? Nous entrons au cœur du questionnement ontologique de ce roman.

Considérons que, du point de vue d'Ida, ce qui est réel est la partie du possible qui est advenue. Elle se veut donc dans l'ordre du réel, de ce qui est advenu, donc qui est non comptable de la réalité, de l'advenir. Forte de son expérience d'universitaire, puis des médias, elle présente alors le réel comme quelque chose de manœuvrable, un ordre de l'intrigue, une affaire de réseau donc, au risque de s'interdire la présence, à ses côtés, de quelqu'un qui parle de manière authentique. Personnage de surfiction, elle est qualifiée par la lettre R qui désigne le réel, du moins dès le retour de Névo. Il est vrai que, face à Névo, qui se met d'emblée hors de toute posture d'enseignement (« J'ai enseigné une fois, dit Névo, mais cela m'a déplu. »), elle semble dans la réalité, dans son ironie même, en matière de parcours doctoral qu'elle a bien connu : « Une affaire de pensée, la thèse ? dit Ida. Ha ha ! parlons des relations qui font exister la pensée ». Faire exister le réel donc de la thèse, voire contre sa réalité intellectuelle.

Que dire d'un tel mélange entre la pensée intellectuelle et le relationnel ? De quelles relations s'agit-il sur une scène universitaire qui relève d'un espace de plus en plus concurrentiel ? Faut-il y voir le réseau des « puissants » qui rend possible un parcours sans faute pour le jeune universitaire ? Mais aussi, et surtout ici, la relation à l'autre qui permet de cannibaliser une partie de sa pensée à son profit ? De fait, Ida représente ce qu'elle a été un temps, un personnage universitaire bien réel, endurci par le parcours doctoral, puis postdoctoral. Reste que son cannibalisme demeure proche de la nature : il passe toujours par l'osmose avec les plantes qu'elle tente d'imposer à Lessen sans grand succès. Lessen résiste bien, en dépit du fait qu'il est devenu, face à une Ida qui hurle, « le comédien d'Ida ».

Cependant tout bascule lorsque Ida hurle à la ressemblance avec Névo, « une ressemblance inventée » pense Lessen, soucieux d'une relation privilégiée avec Névo. Concurrence oblige, Ida doit s'effacer devant la relation Lessen-Névo. Ida, ce faux pseudo-personnage encore une fois, est-il le double post/doctoral de Lessen, ce qui, fixé par son parcours, adviendra par la suite ? Il s'agirait alors de sa conscience malheureuse. A vrai dire, Lessen prodigue beaucoup ses états d'âmes : il est loin de n'avoir besoin de rien, ce qui supposerait, à l'exemple de Névo, de se passer momentanément d'expression, ou, comme avec Ida, de se taire. Il se confronte à un éternel constat : à vouloir tout éclaircir, c'est « l'obscurité véritable » qui vient. L'invisibilité est toujours présente derrière la visibilité.

Certes je perçois bien que quelque chose existe de bien réel, à travers l'intrigue revendiquée par Ida. Mais Lessen, ce quelqu'un qui cherche à en parler, y perd la parole face à elle, et cherche donc un autre « quelque chose » existant, une autre réalité où il existe quelqu'un qui dialogue, une « vraie » connexion à la réalité. Il croît le trouver dans Névo. Il cherche, semble-t-il, un Névo bien concret, dans le fait même d'exister au sein d'un dialogue retrouvé. Ida s'efface de l'esprit de Lessen, Névo y entre, en apparence selon de justes rapports, mais qu'en est-il dans l'ordre de la réalité ?

 

La quête d'une éthique dans un univers shakespearien, un espace de médiation

Nous sommes là inscrit, nous dit-on, à l'horizon d'une comédie noire à l'américaine doublée d'un roman à la française, avec le retour périodique de l'emma flaubertienne. Lessen espère, au plus loin d'Ida, retrouver avec Névo des « rapports d'enjeux justes », mais bien sûr à son profit : il s'agit de combler un retard de parole et de visibilité. Cependant Névo esquive en relatant bien « quelque chose » d'existant, mais en « menteur de premier ordre » pour égarer Lessen. Le retour vers Névo demeure une ressemblance inventée. Je ne suis pas beaucoup plus avancé dans la compréhension de l'intrigue face à la question incontournable de l'ontologie du réel, ce mixte de quelque chose qui existe et de quelqu'un qui parle, ce qui fait l'événement qui advient.

A tout prendre, à vouloir comprendre l'intrigue, j'y vois un univers shakespearien. Ici l'histoire décrit sans cesse un cercle pour revenir à son point de départ, le règne d'Ida, de l'Idée en prise sur un réel advenu, avec la présence marquante d'interrègnes sans elle. La lutte d'Ida pour conquérir l'autre, Névo ou Lessen, s'achève toujours pas sa disparition, mais elle reviendra sans cesse je pense. Son pouvoir, d'un règne à l'autre, se désincarne à chaque fois, même si, sous couvert de l'intrigue, elle ne cesse de se matérialiser. Et bien sûr nous assistons à la scène de l'abdication, avec le personnage qui disparaît, comme si rien n'avait existé.

En arrière-plan, je perçois un grand mécanisme, le combat entre les post/doctorants, plus ou moins assumé, avec d'incessantes batailles générationnelles où le mot thèse/habilitation revient sans cesse. D'où le besoin des pseudo-personnages d'affirmer une présence du réel, R pour réel. Mais est-ce là le monde de la réalité, celui dans lequel nous vivons ? De fait chaque personnage à un nom, dont on espère quand même un visage plus humain : c'est le propre d'une éthique.

Après Ida/Reine et régnante vite éclipsée, vient ensuite Hamlet/Lessen, dont on se demande sans cesse s'il est fou ou non, incarné qu'il est dans la figure d'un homme saisi par la politique actuelle, se dépouillant de ses illusions, brutal et passionné. Il se veut l'héritier du trône, face à une Ida en bout de course, il veut l'être avec un Névo sans cesse présent et absent. Il se révolte contre ce que l'autre veut qu'il soit. Mais là encore, faute d'Ida comme personnage, nous sommes devant un Lessen/Hamlet à deux faces, féminin/masculin.

J'insiste sur le fait que le grand mécanisme du parcours post/doctoral, avec en son centre la figure non-assumé du père, tourne au cauchemardesque dans la conscience du fils Lessen, ce qui l'effraye, le paralyse. Un Macbeth/Lessen englué dans une histoire personnelle où tout est précipité, rien n'est clair. On patauge... au milieu de tous ses poignards présents dans les échanges à toute heure, et l'ambition régnante qui occupe des journées sans sommeil. Je me demande toujours quel pseudo-personnage il faut écarter, faire disparaître certes momentanément. « All is but toys... » (Shakespeare) dans cet univers de négation où chacun, à force de pseudos, est pour lui-même ce qu'il n'est pas, donc n'est pas celui qu'il est, mais celui qu'il pourrait être.

Qu'en est-il alors de la jalousie entre les personnages, de la présence shakespearienne d'Othello, qui les fait sortir de leur gond, si l'on peut dire, sous un ciel vide, et où l'on vit en sous-sol, à l'exemple de la BN ? C'est la part nocturne de l'intrigue, pas toujours évidente, mais très présente. C'est là où tout glisse dans l'esprit, et longe le précipice de la pensée. Le piège, la cécité, les ténèbres, la tromperie, le mensonge, tout y est. Et que devient ici Névo, dans son apparente authenticité ? Un Iago qui a ses raisons d'agir à sa manière, très manipulatrice, qui cherche donc les raisons d'une relation certes distanciée, voire plus, avec les générations plus jeunes, mais qui y trouve, en fin de compte, une part de désintéressement. Légalement il n'enseigne pas, il ne dirige pas, et pourtant quelque part il le fait à sa façon. Avec Shakespeare, il nous rappelle qu'« il dépend de nous-même d'être d'une façon ou d'une autre ». Il cherche à le faire comprendre à Lessen-Ida. Il est apparemment volontariste pour mieux détruire autour de lui, tout en s'effaçant. Il me semble mener en permanence ses interlocuteurs au supplice psychologique dans une intrigue qu'il a composée lui-même. J'attends un prologue : Prospero/Névo, sur son île déserte, pardonnant, après la Tempête, à ses interlocuteurs leurs atermoiements, tout en les laissant dans la confrontation brutale entre la nature et l'ordre social. Mais je me vois point de héros, de tribuns, de Coriolan proclamé, du moins aux deux tiers du roman, avec leur système de valeurs face à un monde au réel déceptif, plus fort que lui...

D'analogie en analogie, d'une intrigue dédoublée, voire plus, d'un jeu perpétuel de miroirs, avec le retour obsédant du même thème « post/doctoral » en majeur et en mineur, et dans des registres fort différents, avec une part d'ironie, je vois se construire une scène qui se veut à l'image du monde dit réel, un advenu sans advenir. Une scène où, derrière l'hétérogénéité des phrases, données contextuelles et données réflexives mêlées, se retrouverait une profonde unité du réel, le réel des réseaux et de l'intrigue, de l'accompli.

 

R comme Réalité

Je plaide cependant, et de manière en apparence paradoxale, pour une lecture de ce roman à réseau sur la base de la mise en évidence, chapitre après chapitre, d'une perpétuelle ambiguïté qui dit autre chose que tout ce qui est immédiatement saisissable dans des moments bien identifiables, par le fait même de leur détermination sociale et de leur réelle simplicité en esprit. Un roman parfaitement dialectique, au sens hégélien, donc au plus loin du déjà-là et au plus près de la réalité qui advient. Lecteur, je suis en droit de retourner les arguments des pseudo-personnages en tous points donc.

Je considère ce roman du réseau comme un espace de fiction/surfiction où règne l'ambiguïté du concept construit dans l'esprit, sous l'unité de l'individu particulier et de sa part d'universalité par le mouvement même du négatif dans la relation à soi-même prise dans la médiation de l'autre. Un roman qui va de plage en plage - un roman de l'été ! - d'immédiateté particulière en immédiateté singulière, de médiation en médiation en faveur du mouvement de l'esprit concret, le tout pris dans l'interdépendance du sensible et de la pensée.

Ainsi le roman se termine. J'espérais de l'auteure une fin sans comédie, ni tragédie, donc qu'elle manie avec dextérité la baguette de Prospéro contre la tempête des mots, des idées. J'attendais qu'elle brise les vagues par le fait d'éteindre les passions, de calmer les éléments. C'est chose faite. « Reprendre et mettre en ordre, élaguer, développer » précise l'auteure. Ajoutons : mesurer, analyser, classifier... des verbes enfin advenus, dans un style romanesque propre.

Alors n'y a-t-il pas un exemple évident de constructionnisme universel, même dans une liste alphabétique ? Je pense au « R comme Réalité », d'après l'interrogation d'un Ian Hacking bien référencé (The Social Construction of What ? Harvard University Press, 2002 (traduction française, Entre science et réalité. La construction sociale de quoi ?, La Découverte, 2008, p. 43). Je retrouve l'unité d'action propre à un roman réaliste, sous le regard d'emma, aller de R pour Réel à R comme Réalité.

Je cherche la part d'universalité du roman, son côté magique. Je note la présence immédiate d'une liste d'objets, au plus loin de l'idée de classifier des individus : des volets, un verre, un pantalon dans un hôtel, une radio dans une voiture, un disque dur d'où sortent Névo et Lessen bien sûr, mais aussi Pommeraye. Deux webmasters, deux maîtres en mécanique pour des objets difficiles à manipuler par les pseudo-personnages peinant à évoluer dans leur réalité, tant ils sont saisis par les scènes de fiction qui se succèdent. Mais je crois, avec l'auteure, à la puissance démiurgique de la fiction, à sa capacité à produire malgré tout des héros, comme le souligne notre emma flaubertienne, toujours à l'affût de l'universalité du style romanesque.

Je perçois que l'histoire s'endort, sans comédie, ni reflets. Le déroulement narratif est pris d'un sommeil particulier, à défaut de ne pouvoir contourner l'obligation de voir ce qui va se produire, même rien. La liste des personnages s'allonge : M., A.G... Un grand trou de temps vide s'instaure au milieu d'une confusion d'histoires. Des espaces où il ne se trouve rien se multiplient. Ida est doublée, explicitement dédoublée en l'idée. La vie est suspendue tout au long de moments sans écho. Le roman devient, en fin de parcours, une machine avec ses personnages mécaniciens bien identifiés qui broient le temps, l'espace, et dérèglent les rapports. Une machine désirante donc.

Mais de quelle machine s'agit-il ? Une machine au plus près des objets, de leur manipulation. Une machine de l'esprit qui ne se confond pas avec l'intelligence propre à une artificialité elle-même dépendante des objets. Une machine désirante qui ouvre à des connexions propres à l'interlocution, et nous introduit, de manière plutôt sensuelle, à l'image présentée avec mon texte. A suivre donc....

Jacques Guilhaumou

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