Écoles

Un roman du réseau. Troisième livraison. Scénario de sample, où Lessen entre en scène. Ce à quoi Lessen pense, pendant que Névo le fait attendre (premier regard de nouveau-né, premier regard sur une rencontre). Arrivée de Névo, avec une heure de retard exactement.

 © Béatrice Turquand d'Auzay © Béatrice Turquand d'Auzay
Un roman du réseau. Troisième livraison. Scénario de sample, où Lessen entre en scène. Ce à quoi Lessen pense, pendant que Névo le fait attendre (premier regard de nouveau-né, premier regard sur une rencontre). Arrivée de Névo, avec une heure de retard exactement. Où Lessen raconte comme sienne la vie d'un autre, élève-ingénieur déçu de son école. Une sociologue irritante l'avait aidé à anticiper ce cauchemar~: il imagine son avenir dans l'interview sociologique du jeune centralien. Comment celui-ci fuyait dans le jeu de rôles.

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RÉSUMÉ DE LA LIVRAISON PRÉCÉDENTE

Une mauvaise plaignante, Twinlight-Ida, accuse Névo de l'avoir hypnotisée, et diffuse le scénario de leur rencontre~: onirique et délirant ou plus perspicace que tous les récits précédents~? Névo répond par le silence, tandis que Névo Bis, qui invite les internautes à représenter dans la vie réelle des scènes inspirées des matériaux d'Odds, fait jouer sans vergogne jusqu'aux scènes rêvées par Twinlight-Ida. Mais Névo raconte qu'il se détourne déjà de tous ces jeux, et qu'il prend une semaine de vacances, de photographies et de rêves, dans l'attente de sa première rencontre avec le jeune mathématicien, le Dauphin, l'Âme sœur.

 

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REPRÉSENTATION ILLIMITÉE

 

« Or, écrivait sample, au premier rendez-vous avec Lessen, Névo arrive en retard, ce qu'il ne fait jamais, sauf accident de sa part.

« Il n'est pas homme à le faire et ne le supporte pas : ni de lui, ni de l'autre, sauf accident de part ou d'autre et cela n'entre pas en compte. Mais que viennent les vacances et les accidents se multiplient, chez lui c'est comme un fait exprès. Faut-il préciser que Névo est encore en vacances et ne fera que ce qu'il désire, absolument rien d'autre, une heure de retard rien de moins, fasciné, écrasé, voyant ce qui arrive, et pensant : "Oui bien sûr oui Une heure de retard exactement Seulement c'est la fatigue..."

« C'est la fatigue évidemment, une fatigue très générale, et où trouver des forces plus sûres pour la suite ?

« Quand il arrive dans le café où il a rendez-vous, Névo ne se presse pas, ce n'est pas le moment. Il cherche Lessen du regard, c'est le moment d'avoir toute sa tête, l'autre ne s'est pas décrit au physique et il n'a guère de moyens de le reconnaître. Un très jeune homme, vingt ans pas plus mais un regard... voilà : le regard complique déjà les âges et rien n'est sûr à cet âge. Samedi soir au Café Justine vers neuf heures, parions sur deux ou trois possibilités, cela suffit amplement.

« Névo lui se tient là en pleine lumière avec son visage bien visible et son allure trop connue : de Lessen en principe si toutefois il est là, et au moins de sample - or elle est là dans tous les cas, venue pour voir, où est-elle ? - et il va falloir choisir, ne pas se tromper et avancer, sans compter qu'à cette heure, selon toute vraisemblance, Lessen est déjà parti, s'il a un peu de bon sens - ce qui accroît le risque et l'intérêt de la scène.

« Posément - de toutes les forces qui lui sont ici supposées et n'ont pas d'autre source - posément Névo allume une cigarette et choisit, ralentit son mouvement et avance. Quoi qu'il arrive maintenant il a jeté son fil d'équilibriste et en droite ligne, il avance, c'est le jeu.

« Représentation illimitée. 200 points de gain attribués par l'Hôte, sample. »

 

*

 

Assurément Névo avait pris l'habitude de ces jeux, mais je ne pense pas qu'il ait obéi à sample en cette occasion.

Je sais qu'il se plaît souvent à ces sollicitations du hasard. Je sais même qu'avec le temps il avait appris à glisser plus sûrement sur sa pente, croyant que sa liberté s'y jouait. Et je le vois, ajustant les défis acceptés aux performances accomplies auparavant et connues de lui seul, imprévisible, impénétrable, insaisissable dans son secret, je le vois et je le revois jusqu'à l'écoeurement de l'image ressassée, toujours mieux pris dans le monologue de ses surenchères et mesurant l'audace au prix qu'il fixerait pour sa proie, mais seul, dans la prétention d'inventer sa loi, sa peine, sa mort et de tout récréer du fait de ses décrets.

Je sais tout cela et rien n'y fait, le sens de l'acte m'échappe. Je crois - peut-être suis-je seul à le vouloir mais il m'a appris à parier contre lui - qu'il s'agissait encore d'autre chose, et que la comédie échappait à tous ses acteurs, depuis le début, bien avant l'entrée en jeu de sa volonté plus malade que la mienne.

 

*

 

Je ne crois pas au scénario de sample, pas plus qu'à ceux que j'ai envisagés moi-même, beaucoup plus banalement et raisonnablement, tandis que j'attendais Névo, cherchant à m'expliquer son retard.

Quand nous nous sommes vus pour la première fois, je venais de découvrir sur le site une foule de contes absurdes et contradictoires au sujet de cette rencontre qui n'avait pas encore eu lieu. Que je me sois accommodé, passé le premier choc, d'avoir inspiré par avance tant de fabulateurs indiscrets, tient à l'inquiétude où j'étais, soudain réduite à rien par ce carnaval : amour et trahison, amitié, drague vulgaire, paternité, déception, perversité stupide et maladie mentale, tout était déjà écrit et bariolé de couleurs criardes, pourquoi m'en faire, rien ne me ressemblait moins, même la déception, tout m'a fait rire. Quoi qu'il en soit, à cette date, chacun sur Odds me nommait encore Évariste ou alors Galois, et la proposition de sample où figure le nom de Lessen n'est donc qu'un faux grossier, antidaté, que j'ai trouvé bien après en consultant les archives du site.

Et pourtant je l'avoue, quand j'oublie trop longtemps le visage de Névo, quand je recherche l'expression précise qu'il avait ce soir-là en entrant au café, avec une heure de retard exactement, c'est à cette histoire-là que je reviens immanquablement, quoique je n'y croie pas.

« J'aurais pu m'en aller, dis-je quand il s'asseoit à ma table.

- Je sais bien, répond-il en manière d'excuse, et déjà j'entends la voix basse, douce, anormalement proche.

- Vous l'avez fait exprès. »

Le souvenir des premiers mots échangés est confus, seul le regard est net si son visage me revient.

« Vous l'avez fait exprès, dis-je, mais je ne voulais pas de réponse.

- Je préférais deviner. Vous n'aimez pas deviner ? »

 

*

 

Pendant l'heure où je l'ai attendu, je n'ai cessé de penser qu'il fallait me décider seul, d'une façon qui me laisserait absolument libre, de rester ou de partir, et sans tenir aucun compte de son jugement à lui, Névo, sur ma simple sottise ou bien ma soumission, mon désarroi complet ou ma susceptibilité. Comme je ne trouvais aucune raison de partir qui ne dépendît pas de lui, je suis resté, comprenant un peu mieux pourquoi je ne porte jamais de montre. Dans le café il y avait une horloge énorme, exposée comme une oeuvre d'art, et c'en était une en effet, avec son compte à rebours des secondes jusqu'à l'an 2000. J'ai même essayé de m'occuper à compter, si par hasard le compte astronomique n'avait pas été faux, mais tout semblait bien réglé et continuait d'avancer, comme mon suspens à l'envers dans la peur que rien n'arrive, sauf le terme arbitraire où tout devait s'annuler sans qu'il se soit rien passé.

Je croyais être calme quand il est arrivé, mais aussitôt j'ai regardé l'horloge, le terme échu exactement et son poignet à lui qui ne portait pas de montre.

 

*

 

Mon souvenir d'enfance le plus ancien est un plan vide énigmatique, rien qu'un point de vue sur une chambre, en contre-plongée forte dans une lumière particulière. Dans mon histoire avec Névo, la toute première scène a la même étrangeté, même s'il s'y passait quelque chose, une action minimale, pourtant décomposable à l'extrême, comme si jamais il n'y avait eu d'autre drame que ce qui se jouait là en silence.

La vue sur la chambre n'est pas seulement mon premier souvenir, ce doit être mon premier regard. Quand j'ai décrit la pièce à ma mère pour savoir si je l'avais rêvée, ou bien si j'avais vu la salamandre et un grand lit rouge sombre, une lumière faible et bleue qui était celle du jour dans une pièce sans fenêtre, elle a dit que c'était une mansarde et que je ne voyais pas le vasistas du fond de mon berceau. Puis elle a ri en disant que c'était impossible, parce que je n'avais pas plus de six mois quand nous vivions là-bas. Elle voulait que je décrive encore, elle s'inquiétait, je crois, de ce que j'avais vu, de leur vie à eux deux, mais je ne voyais qu'une pièce tranquille où il n'y avait personne.

Les tout premiers instants de ma rencontre avec Névo sont une autre origine de la vision. La situation est devenue compliquée, à l'heure qu'il est je préférerais ne rien savoir, de l'essaim d'histoires dont s'entoure Jean Névo, des particules qui vibrionnent pour embrouiller sa vie à loisir et déjouer chez lui toute volonté propre, mais ce que je vois dans le café plein de monde, sorti de cet écran de fumée, c'est un homme qui réfléchit et prend son temps pour deviner où je suis, hésite entre trois visages, puis deux, puis s'arrête sur le mien. Très ostensiblement, il est en train de me choisir et de me montrer qu'il le fait. Il pense, voilà ce que je vois et où est l'étrangeté, pédagogiquement offerte en décomposition. C'est un pari à vue qu'il me donne à voir, je ne sais pas pourquoi, je sens seulement qu'il pense plus vite que moi à ce qu'il faudra faire, tandis qu'il m'incite à regarder l'artificielle lenteur où il nous met en scène.

Quel jeu idiot de soutenir ce regard. J'ai fini par rougir parce que je ne voulais pas baisser les yeux.

 

*

 

« Premier portrait de Névo par Lessen :

« 1- Sens de la situation : dans l'échange de regards, c'est une prise de pouvoir, mais du fait d'un pari. À vue il a parié sur moi. Procédé ou non-sens, c'est au choix mais où placer la maladie : procédé ou non-sens ?

« 2- Rapprochements illicites, souvenirs de mon père : il y a aussi autre chose dans le regard, au moins une ironie de réserve, comme si elle pouvait le dégager de tout. Non pas seulement de vous, plus largement d'avoir à donner son accord, sauf à ne plus penser, mais c'est un fait que la pensée ne s'arrête pas comme on veut.

« Les mains déliées et longues. Douces, sèches comme une gifle jamais donnée.

« 3- Dans le fatras des images nées du site, il y a aussi le seigneur du conte en proie aux lilliputiens, lorsqu'on le mène jusqu'à la place publique, nu avec ses bottes et son chapeau à plume. Comme il est grand ! Il a appris à se tenir, même dans ce costume - à quoi pense-t-il maintenant ? »

 

*

 

Ce n'est ni sample ni aucun autre des compagnons de Névo qui a écrit ce texte, c'est moi. J'ai désiré moi aussi contribuer à la complication générale, un jour que je l'imaginais, lui, cherchant ma voix dans la masse des faux, désespérant de me revoir et si émouvant dans l'effort, traquant l'indice qui me trahirait et sûr de ses intuitions, mais trouvant soudain les marques à foison, étalées en toutes lettres sous le nom que j'avais choisi sans lui.

C'était un jour d'hiver, il neigeait. Au matin juste avant mon cours, je marchais dans la neige, les pas ne faisaient aucun bruit. Des traces autant qu'on en voulait, aucun bruit. Toute la nuit, je l'avais passée à lire, toutes les archives du site, tout ce qui me tombait sous la main. Non pas méthodiquement pour y comprendre quelque chose, non pas selon un ordre, un projet ou une direction, seulement par fascination et orgie, seulement parce que j'avais bien dit qu'il n'en serait plus ainsi, qu'il n'y avait rien à trouver là, que fouillis et mensonges, inconsistance pure, l'étoffe même de ce personnage. Sous mes pas silence mat, la couche était trop fine pour faire aucun crissement. Tête de ma mère dans la cuisine, quand je préparais le déjeûner : « Mais tu as dormi tout habillé ». Oui j'ai dormi tout éveillé, six ou sept heures durant, avant de voir la neige et un trou dans le temps.

J'ai changé de vêtements, émis le message immédiatement.

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 © Béatrice Turquand d'Auzay © Béatrice Turquand d'Auzay

SPÉCIALITÉ

 

« J'aurais pu m'en aller, dit Lessen.

- Je sais bien », dit Névo et déjà le ton suffit à l'excuse, mais la distance varie si brusquement : Lessen raconte une histoire imprévue.

Il se dit élève-ingénieur dans une école centrale. Névo se trompe, croit entendre « Centrale-Mines », « Non il n'existe pas de Centrale-Mines, aucune », répond Lessen, peu importe : l'école est en province et néanmoins centrale.

Il y a plus d'un an qu'il est entré à Centrale-Lille, c'est sa deuxième année et tout est décevant, quoique la déception soit très mal définie. C'est ce qu'il s'agit de faire croire, c'est l'objet de la croyance, minimale : tel est le rôle que Lessen s'est donné pour ce soir et il le récitera, parce qu'il est, sinon probable, au moins très sérieusement possible au jour où Lessen l'envisage (Witts dit : « Plausible, sans intérêt mais plausible, une autorité de référence applaudit, au moins une »). Pour être crédible, la comédie doit être simple devant le maître de ces jeux, et elle l'est en effet. Névo ne pose pas de questions, il fait semblant. Pas de ces questions pour vous mettre en difficulté, il les a en horreur, constamment il alimente votre histoire et c'est lui qui se trouve en difficulté maintenant, dérouté sans nuance d'incrédulité.

On dirait qu'il y croit, mieux encore : il est en train de faire tous ses efforts pour y croire. À quoi s'absorbe-t-il, pense Lessen, absorber les données dans leur totalité, mais les données ne manquent pas ! Ne jamais lésiner sur les données pour fabriquer un problème, il y faut tant d'informations secondaires, pour compliquer la seule question. On dirait qu'il fait ce qu'il peut, pour tenir ensemble toutes les données (Witts dit : « com-prendre, tout prendre ensemble, comment comprendre le problème si vous ne comprenez pas votre langue ? L'incorrigible langue de la Nature, des équivoques et des traquenards, tenez tout bien ensemble ! ») Névo se donne un mal fou, jamais vu ça, cet effort de pensée sur l'objet nul, un être de pure fiction, quand il s'agirait d'élaguer, « mon dieu un peu de style pour tout réduire au minimum, élaguez quand on vous comprend ! » Personne ne se laisse promener comme ça afin de vous étudier, particulièrement Witts, impossible de le promener, il en sait beaucoup trop sur les langages concernés. Il faudrait ralentir la durée du malentendu, mesurer ce que désire l'autre à l'effort. Dernière conversation avec Witts : « "Mathématiques : dessèchent le cœur", c'est dans le Dictionnaire des idées reçues. Pas encore lu Flaubert ? Vous m'étonnez, Lessen. »

D'où suit qu'ils n'ont rien à se dire, l'un connaît l'autre comme s'il l'avait fait.

« Nous n'avons pas de langage commun, dit Lessen.

- C'est vrai, répond Névo, je fais le dictionnaire, ce qui peut irriter. »

« "Ce qui peut t'irriter" : ce n'est pas ce qu'il écrirait, pense Lessen, il ne me tutoiera jamais dans ce langage-là. »

Visiblement, Névo ne s'y attendait pas, il a dû rêver d'autre chose et songer creux comme d'habitude. Espérer du brio, une forme d'intelligence, une certaine hauteur ou une distance spéciale, quelque chose qui allait tout changer, quelque chose, mais non : Lessen est terne ce soir, l'astre sans éclat de la déception, mort depuis longtemps et à sa place dans le ciel pour montrer les choses telles qu'elles sont, telles qu'elles devaient toujours être sous sa petite lumière réfléchie, mesurée, rien de trop « et surtout pas d'excès ce soir », le principe même de la réalité. À sa distance inamovible et mesurable, à des années-lumière peut-être et pourtant comme le reste mesurable, Lessen déçoit dans le rôle fatalement décevant qui était déjà écrit.

La partition, Lessen l'a prise dans une interview de sociologie qu'il vient de visionner, et il n'est pas près de l'oublier. La sociologue voulait l'interviewer, lui-même et d'autres de sa classe préparatoire, « avant les concours justement ». Lessen a demandé à visionner un des entretiens déjà filmés, par avance justement, pour voir s'il se prêterait à cette enquête. Elle a dit : « Comme vous voudrez, le contrat doit être clair », elle avait déjà renoncé à l'interroger de toutes façons. Évalué ses chances, décidé. Au reste elle n'avait à montrer que des interviews d'élèves de grandes écoles, des gens déjà entrés, « pas comme vous juste avant », mais c'est ce qu'elle étudiait désormais, ce qui se passe juste avant. Pendant la pause entre deux cours, le professeur Dupont-Dewitts veille sur ses élèves mine de rien, circule dans le couloir où Jeanne Kerrh les aborde, elle a une grosse sacoche à l'épaule, magnétophone, caméra, on ne sait quoi, mystère de sa technique, elle a des boucles d'oreille très longues qui bougent dans ses mouvements, pas de fille dans cette Math Spé, pas une seule cette année, ça tombe comme ça, mystère, tout se raréfie. « Il n'y a pas de mystère, dit Lessen, quelle est votre technique, nous apprenons des techniques ici. »

Comme souvent Witts a son sourire pour dire qu'il n'en est pas, concerné en rien dans ce lieu où passent tant de forces qui le dépassent, infiniment, seulement lui aussi passe en regardant Lessen, il ne veut pas qu'il échoue et il ne dira pas pourquoi, d'ailleurs il ne sait peut-être pas pourquoi, il n'est pas question que Lessen échoue à nouveau cette année : pas question. Régulièrement au début de l'année, Witts dit quelque chose de nouveau sur la répétition et l'erreur, petite rigueur personnelle, une persévération, de rentrée en rentrée la difficulté croît : la répétition et l'erreur en combinaison neuve, aussi rituel et attendu que le passage d'Hitchcock dans chacun de ses films, après quoi le cours peut commencer, royal, impersonnel, pour tout dire : inspiré, l'esprit des formes souffle - et chaque année s'usine ici un certain nombre de normaliens, polytechniciens et moindres seigneurs (« comme pour les vins, dit la diva, tout dépend des années, plutôt Polytechnique ou plutôt E.N.S, en fonction du climat »), Witts est affreusement doué pour ça, tous les étudiants l'aiment, Lessen aussi, il paraît même qu'il est gauchiste, en fait. Douze polytechniciens l'an dernier, un désistement de l'E.N.S. vers l'X (le climat), mais des centraliens, tant qu'on en voulait.

Dans le couloir pendant que la jeune femme parle, Lessen fixe le damier noir et blanc du linoléum, c'est très intéressant la sociologie, rien de plus intéressant, tracassant, même - seulement il irait bien fumer une cigarette dehors, pour savoir ce qu'il en pense, avant. Elle l'énerve. Elle l'énerve certainement, la jolie Jeanne Kerrh aux breloques oscillantes, et indépendamment de la cigarette qu'il ne peut pas allumer ici pour savoir ce qu'il veut, maintenant. Deux fois qu'elle vient déjà, certains ont accepté, mais pourquoi ce matériel avec elle, les interviews ne peuvent pas se faire ici, quand même.

« Il ne se passe rien si la victime ne consent pas », finit-elle par lui dire pour le planter là dans le couloir, scandalisé avec la cassette-vidéo qu'elle lui laisse dans les mains. « Vous êtes si nombreux dans votre genre ! Malins en plus, demi-malins, mais regardez cette cassette ! » Elle était déjà de dos avec son geste de la main : « Regardez bien celle-là ! »

Face à la caméra, un garçon parmi d'autres est mis à la question pendant un certain temps. Un peu moins de trois heures, la durée de la bande, son histoire est particulière, les anecdotes sont privées (au générique, ce sera « N.N. », le Non Nommé), l'histoire date de trois ans déjà mais le temps est toujours le même, celui de monter son bateau puis de le voir couler, lentement, à se demander où était la première brèche, tandis que la coque pourrie cédait de toutes parts à la fois.

C'est un élève de Centrale-Lille, pas d'erreur avec elle, elle connaît bien les écoles et leur ordre de prestige, elle connaît bien l'avenir de l'ingénieur et toutes les autres voies, les époques, le marché et ses variations. Elle est terriblement au fait de ce qui vous intéresse, d'ailleurs elle est passée par là et elle a son idée. Vos espérances de gain, vos risques, jusqu'où vous pouvez perdre ou avez déjà perdu, les cartes que vous jouerez, celles que vous ne jouerez pas et pourquoi tout compte fait vous avez sur ce coup-là une si mauvaise main. Dans le couloir, regard sur ce qu'il y a à voir, elle cherche, entre deux cours, à l'intérieur de la salle des taupins jouent aux cartes, et rafale de questions : « Une habitude, la belote, par tronçons de cinq minutes ? Ou une manie, une vraie manie, ça fait longtemps ? Et d'ailleurs qui a commencé, ici, à bien boucher les intervalles ? » L'oeil sur ce qu'il y a à voir, une précision de flic en matière de souffrance, le sens de la question et de ses implications quand il n'y a plus qu'à se taire. « C'est vous Lessen, allez, se peut-il que tout se voie à ce point quand on a bien appris à se taire ? Qui ne peut déjà plus supporter, ici ? Il faudrait filmer ça pour faire un plan de coupe dans votre interview, vous avez bien une tête à jouer ! Qui ne peut déjà plus supporter le moindre vide de temps entre deux leçons, Lessen, un esprit clair, rapide, idéalement vidé ? »

Névo n'y connaît rien et ce ne sont pas seulement les conditions du marché du travail des cadres, des enseignants et des chercheurs qui lui échappent. Il ne sait pas ce qui devient pire, du garde-chiourme ou de l'enseignant sans recherche, comment le saurait-il, seulement il ne sait apparemment pas faire une addition, ni même se repérer dans le temps, pour peu que vous lui donniez quelques chiffres à broyer. C'est un esprit confus qu'on embrouille facilement, rien de tel que les calculs et en particulier les dates, tout commence par les dates, c'est là que la machine s'enraye. Impressionnant, le ralentissement de la pensée, dès lors que lui sont infligés certains calculs parasites, même élémentaires, il patine, on suppose que ses forces sont concentrées ailleurs, à vous écouter malgré tout, alors qu'il parle toujours à côté, terriblement à côté de tout. Il est jeune et vous êtes vieux, beaucoup plus âgé que lui, l'anachronisme est net dans le temps de ses mythologies et symboles - tout un poème quand vous ne voudriez parler que de la réalité, fût-ce la réalité d'un autre, il y a trois ans déjà.

Il y a trois ans au sortir de Centrale-Lille, on pouvait espérer des offres d'emploi dont la formule revenait à : jeunes ingénieurs 25 ans, 15 ans d'expérience et pas chers avec ça. C'était la conjoncture réelle, qui faisait remonter en surface un ensemble de passions nobles et d'autres moins nobles, un mal du siècle, exprimé de façon fruste mais riche de toutes les composantes que Jeanne Kerrh laissait se déployer, longtemps, avant de les ramener méthodiquement vers leurs seules déterminations basses (pas assez de chances de pouvoir, pas assez de prestige, dignités ou argent, pas assez de chances de gain). Or elle avait du jeu apparemment, car en face les aveux tombaient, demi-aveux inconscients, vrais aveux effarés, à mesure qu'elle tournait autour de ses sujets de prédilection, deux zones de brouillage maximal. D'une part, la déception : « Mais que comprenez-vous et quand ? » N.N. répondait trop, il n'avait que trop de réponses, et en trois heures, que de raisons diverses sur fond d'incertitude chronologique. D'autre part, le type des atypiques : comment se formait au sein de l'École le sous-groupe d'élèves dans lequel N.N. voulait bien se reconnaître lui-même, ceux qu'il appelait « les atypiques, comme moi » : ici, grande pénurie d'explications, N.N. ne voyait qu'un paquet de constats quand Jeanne Kerrh attendait une logique des choix.

Dès le milieu de la première année ou peut-être plus tard, mais en tout cas jusqu'à la fin, N.N. ne s'est plus intéressé qu'à un loisir, le jeu de rôles : c'est une association d'élèves de l'École qui vous coopte (élection), chacun reçoit un rôle à travailler avant la performance, on ne connaît pas toujours le rôle des partenaires, tout dépend du Maître du jeu (comme tous les autres membres, c'est un élève, à chaque soirée son metteur en scène). Très vite le jeu s'avérait dévorant : plusieurs soirs par semaine, souvent quatre, avec le temps de préparation en plus puisqu'il y avait tout un travail de recherche, on se demande comment ils faisaient pour suivre les T.D., ne parlons pas des cours d'amphioù la présence était incontrôlable. « Un manque de retenue », dit N.N., une sorte de maladie, quelque chose qui ne lui ressemblait pas. Par contre les gens lui plaisaient bien, le jeu l'intéressait toujours, il ne se souvient pas d'une seule séance ennuyeuse, et il y joue encore, modérément, avec d'anciens élèves qu'il a recommencé à voir depuis qu'il est agrégé de maths - la matière noble, celle qui lui manquait tant.

En troisième année à l'École, lors de la spécialisation (« dans une école généraliste comme Centrale, ce qui est mieux, on se spécialise malgré tout »), les membres du groupe de rôlistes, qui sont aussi les plus atypiques, et les plus déçus, et « les meilleurs éléments scientifiques », se retrouvent dans l'option « Aménagement », de fait la spécialité la moins scientifique. Sauf pour ceux qui s'y retrouvent, c'est aussi la plus déconsidérée. N.N. reste imprécis sur la valeur qu'il lui donnait, il est seulement certain que ce n'est pas ses copains qu'il aurait choisi d'imiter, « il n'y avait pas de concertation », et ce n'est pas non plus « l'option des charlots » qu'il aurait choisie en tant que telle, d'ailleurs, il yinsiste, il n'y avait« pas de fumistes », et vu l'enchaînement des répliques, il confond le terme avec « cyniques ». Il doit y avoir un problème de vocabulaire entre J.K. et lui, dans le feu de l'action elle ne construit pas le rapport du cynique au fumiste, ensuite elle cherche des différences qu'il n'a jamais conçues. « Tout se voit très bien en vidéo, voyez et revoyez », mais ce que Jeanne Kerrh voit sur le moment, c'est que N.N. n'a pas de vocabulaire, et de fait il en a moins qu'elle, si on se réfère au dictionnaire - avenir de cadre dans Mon Oncle d'Amérique, ce n'est pas tout à fait faux malgré les différences de dates, pourtant N.N. n'est pas si bête, il échappe aux ulcères d'estomac de Gérard Depardieu. Autrefois il a dû être question d'« Aménagement du territoire », par la suite le nom est resté pour un enseignement du management. Il aurait dû conduire à des fonctions de cadres décisionnaires en entreprise et de consultants (« ça vient du latin ou de l'anglais », N.N. aurait préféré « faire du vieil anglais », moins snob que le latin selon lui, mais on n'en faisait pas à l'École de toutes façons, une déception, « on nous a menti, sur le côté cool, relax, et la race des Seigneurs, tu parles, trente-cinq heures de cours par semaine, des cours trop lents parce qu'ils étaient sans intérêt, des cours sans intérêt parce qu'ils étaient trop lents après ceux du lycée Saint-Louis »). Là encore l'enseignement est décevant, malgré l'intérêt de N.N. pour « tout ce discours un peu gourouesque, ce côté manipulatoire du management participatif » : il s'agissait de le « démonter par des outils critiques », mais là non plus, l'École n'apportait rien.

« Comment se fait-il, demande la sociologue, que les rôlistes se retrouvent dans cette spécialité, quel est le rapport ? », elle veut qu'il y ait un rapport. Le jeu de rôles est une conduite d'évasion, l'option Aménagement est choisie par défaut, c'est le seul rapport qu'aperçoit N.N s'il cherche bien, la déception encore (il dit « apercevoir » depuis qu'elle a prononcé le mot, une habitude, dire ce qui se dit). « Mais ce qu'on apprend dans cette option Aménagement, ce qu'on aurait dû apprendre là, et les compétences développées par le jeu de rôles, n'est-ce pas à peu près la même chose ? » demande-t-elle. Il n'en sait rien, il n'y a jamais pensé, mais où veut-elle en venir, le jeu n'était qu'un jeu. Elle veut savoir pourquoi ce sont les mêmes, exactement les mêmes, qui composent les deux groupes et les conséquences qu'on pourrait en tirer, en revenant sur la chronologie de l'erreur.

En revenant sur la chronologie de l'erreur, « ou plutôt l'erreur de chronologie »... Arrivé là, passions fortes et brouillage total de part et d'autre, d'où émerge notamment que la notion d'intentions inconscientes n'est pas très claire pour J.K. et suscite des difficultés. « On ne peut pas dire pourquoi, répète N.N., il se trouvait que, voilà, ça tombait comme ça, en dernière année, on choisissait tous la même chose et c'était ça ». Et tandis qu'il tenait bon sur cette absence de rapport-là, rejetant de toute sa bonne foi butée ce qu'elle disait de la distance au rôle (« Mais puisque c'était une drogue, disait N.N., le jeu de rôles, quelle distance ? - Et vos cours sur la gestion de l'espace dans les relations, c'est quoi ?, répondait-elle, et la distance en proxémique, c'est quoi ? - Mais non, disait N.N., vous mélangez, c'est des trucs d'entretien d'embauche, le kit de survie et encore, pour ne pas se faire avoir soi-même, ce qu'il faut faire si on s'adresse à vous, la conception des rapports parents-enfants-adultes etc., ce qu'il faut faire si on s'adresse à vous comme à un enfant, comme à un parent, etc. Ou bien concrètement, si l'autre a les coudes sur la table, on a tendance à envahir l'espace de l'autre, si on a les coudes sur la table, par exemple vous », et J.K. a retiré ses coudes de la table à un certain moment, mais quand ? Jusqu'à quand J.K. a-t-elle été cette compréhensive psychologue-confesseuse de télévision, les deux coudes sur la table, jusqu'à quand N.N. s'est-il laissé envahir sans rien dire ? La vidéo le montre à un certain instant, mais on ne sait pas qui marque des points à ce jeu-là, du moins pas comme on veut, ni quelle est la règle du jeu, puisqu'elle se découvre toujours trop tard pour ceux qui ont joué), et tandis que N.N. tenait bon, défendait cet angle-là, les autres liens de son monde se défaisaient peu à peu (son histoire de compassion pour les filles, surtout, « les soeurs émasculinisées, les fleurs qui se masculinisaient, les soeurs dans ce vase-clos, interdites en quelque façon - Compassion ! » disait J.K., mais elle ne le disait pas tout de suite, il fallait attendre qu'il se soit fourvoyé. « Une fille pour dix dans cette école et vous vous croyez dans cette fable-là ! Vous plaignez les pauvres filles qui ne se maquillaient plus, une sorte de pitié vous prend, quand elles n'étaient pas soulagées d'avoir réussi à se caser, après ce qui ne devait être que des aventures sans lendemain ! la race d'élite, l'interdiction de ses mariages consanguins, vous avez oublié vos chiffres, la seule chose qui pouvait assainir le paysage, peut-être ! l'extinction de la reproduction, vous parliez de Bourdieu, l'avez-vous lu attentivement ? »), et tout retombait dans un paquet de constats disloqués : une fille pour dix, il avait sa passion de la compassion, sans fond, il remontait toute la bibliothèque SF de l'École, tout se défaisait dans le vase-clos, « s'il y avait eu des miradors ou des barbelés, à un ou deux kilomètres de l'École, personne ne n'en serait aperçu, il n'y avait pas de voitures, il n'y avait pas de métro, il y avait des mobylettes, on faisait des fêtes d'École, toutes chambres ouvertes, on avait tous le passe de toutes façons, sauf les autres de la Résidence, des boursiers, étudiants, pas élèves, on faisait des fêtes d'étage, c'était bruyant, les étudiants ne nous aimaient pas - Alors c'était sympa, c'était un peu la colo ? - Oui ». Mais il aimait cet enfermement ? Non, il était de fait, l'enfermement, et N.N. reprenait de manière moins lyrique, tentant de réciter sa leçon. « Il n'y avait pas de miradors, c'est ce que disait L.H., avec patience, un sociologue qui était sorti de l'École, il faudrait un récit plus objectif, c'est ce qui est difficile, pas de barbelés non plus, quelque chose de sec avec des chiffres, personne ne pourrait dire le contraire, indiscutable, combien entrent, combien sortent, par quelle porte, avec quel taux de réussite, en aucun cas avec succès, L.H. un atypique comme nous, selon toutes les conneries que vous m'avez fait dire, personne ne s'en serait aperçu, vous mesurez le succès,quand il y avait un coma éthylique, on entendait la sirène vers dix heures du soir, c'était la sirène d'ambulance, on disait : "c'est encore les bourrins du foyer", on jouait, mais vous savez sûrement tout du succès, on n'arrêtait surtout pas de jouer, quand il y avait des comas, il y avait une option en troisième année, il se trouvait que, voilà, il se trouvait que c'était les mêmes », etc. etc. De plus en plus long, ânonné, disséminé, jusqu'à ce qu'il n'eût plus rien que ses conjectures à elle pour ravauder les faits, parce que N.N. ne tenait pas, il n'y arrivait jamais, il y avait toujours du pathétique, des fioritures, des excuses, ce qu'elle appelait « des représentations » (c'est un refrain qui a fini par la mettre hors d'elle, « Il faut se représenter, ce que ça pouvait être », au quatrième retour, elle est sortie de ses gonds, face à un âne devenu très buté). Un paquet d'intentions minables, voilà ce qu'il y avait, depuis le début, conscientes ou non c'était bien la question ! et pas assez de chances de pouvoir, pas assez de prestige, pas assez de, etc. - elle-même tenait que dans ces conditions, puisqu'on en était là, puisque c'était comme ça,sociologie ou pas, la responsabilité devait n'être qu'une affaire personnelle, individuelle et totale. Le pire est que d'une façon ou d'une autre, elle avait forcément raison, vu la tête du coupable, vu sa tête à elle qui se tenait, tous les jours devant la glace et raide comme la justice car c'est ainsi qu'elle était en colère : raide et toujours un pas de plus, comme si elle était saoule, sans pouvoir s'arrêter.

Au bout du compte, c'est ce qui resterait : la tête devant la glace, rien d'autre, ce que vous avez vu ce matin, ce que vous verrez demain, tous les matins pour vous, il ne restera rien d'autre. Elle dit : « Je suis désolée, c'est ce que je pense », N.N. a-t-il compris ce qu'elle a dit ?

Le film s'appelle : Faux pas, N.N. a-t-il compris ? (Ceci n'est pas de la sociologie).

© Véronique Taquin

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