Idès après Ida

Clac.Il fait chaud dans ce taxi de début de soirée de début d'été, chaud lourd et triste à la fois et la colère qui sourd douloureusement plus bas, au bas du ventre, comme une marée pas encore décidée.

 © Béatrice Turquand d'Auzay © Béatrice Turquand d'Auzay
Clac.

Il fait chaud dans ce taxi de début de soirée de début d'été, chaud lourd et triste à la fois et la colère qui sourd douloureusement plus bas, au bas du ventre, comme une marée pas encore décidée. Et cette lumière vive, chaude et chatoyante, qui inonde le soir et veut montrer son malheur à tous et se moque de son malheur et recouvre sa fuite d'un rire sonore courant sur le trottoir, d'une moquerie cinglante, définitive. Elle monte dans le taxi et se tasse au fond du siège et froisse son tailleur de cocktail et le taxi démarre indifférent et les rais de lumière frappent son visage, en brûlures furtives rythmées par les immeubles, et le grondement du moteur alimente celui de son ventre en spasmes douloureux et elle ferme les yeux sur une question muette : « où es-tu Névo ? »

Idès se connecte à Odds comme chaque soir au retour du labo, depuis six mois, Twinlight-Ida. Construit Ida patiemment, Ida miroir qui offre à chacun d'y trouver l'unique, sans à coups ni effort. La vérité d'Odds ce sera Ida qu'on se le dise. Au début, elle y cherchait un dérivatif à sa solitude d'étudiante hyper-active, toujours absorbée par le prochain chapitre à écrire, le nouveau concept à inventer, les mille contacts à enregistrer dans son carnet d'adresses. Pour après, pour les choses sérieuses quand il s'agira d'engranger plus que des mentions et satisfecit de vieilles barbes, pour les leviers de demain que toujours et patiemment on doit entretenir, les chemins secrets du pouvoir. Odds aux antipodes des raves où elle se laissait diluer dans le bruit et les substances sans jamais s'ouvrir aux autres, coquille parmi les coquilles, d'un éclat sec et froid, asexuée, parfaite. Odds attraction nouvelle, irrésistible, monde plus réel que ces successions de rencontres calculées, valorisables à terme, et d'égarements incontrôlés du corps. Le résultat sur Odds est au-delà de toute espérance, jusqu'à l'absorber toute entière dans une étrangeté familière, construction intérieure jusqu'à la manie du moindre détail, dont le seul exotisme est, justement, de ne jamais résister. Très vite Ida prend corps et estompe Idès jusqu'à la confusion des mondes.

Ça n'a pas mis longtemps sur Odds, avant que le maître du lieu ne s'intéresse à elle.

Névo : « Qui êtes-vous ? Journaliste ? »

Ida : « Non, juste Ida qui se promène. J'étudie le jour. Et la nuit, donc aussi, mais c'est pas pareil. Le parchemin est plus mouvant ici, n'est-ce pas ? Je ris beaucoup au spectacle de tous ces petits esprits qui avancent, queue en avant et discours en berne, juste pour baiser à bon compte, et ne voient pas le prix qu'ils paieront. Je crois que vous seul baisez à bon compte avec ce drôle de site, hein ! Et je vois avec intérêt l'arrivée des nouveaux. Ceux-là seront plus coriaces si vous m'en croyez. Ils vous ont mis un beau bordel, déjà. Je traque vos constructions, comment vous les exposez et empilez dans ce bric à brac de morceaux de vies. Très bien cette nouvelle idée. Pas sûr que vous sortiez vainqueur. J'observe la construction et ne sais pas ce qu'il adviendra.

Et vous, je vous aime bien. »

Névo. « Merci pour la fin. Oui, ça prend des proportions que je n'imaginais pas. J'ai dû héberger Odds sur un serveur spécifique... »

Ida : « Pas sûr que vous sortiez vainqueur... »

Névo : « Nous verrons bien. Pour l'instant, associons-nous. Voulez-vous ? Voulez-vous ? Voulez-vous ? Voulez-vous ? ... »

Ida est heureuse et oublie Idès. Et Névo, le maître de la toile, couche lentement sur sa peau la genèse d'Odds en entrelacs diffus. À petites touches expertes. Avec un détachement passionné, du bout des lèvres. Comme un plaisir éclaté en mille soupirs qui jamais n'arrivent à destination. Ida est heureuse. Ida est. Ida.

« Vous savez, il est fascinant ce jeune homme. Il paraît transparent, de loin, et tout d'un coup plein de mystère en s'approchant. Une beauté... Je croyais qu'il serait un de plus, mais non, il est moi. Il ne ment pas encore très bien mais ça viendra. Pourtant, il résiste déjà à l'analyse. »

Ida accuse le coup. Ida peste, jubile et joue. Brise l'omerta d'Odds. Expose Névo et Lessen sans pudeur ni retenue. Les chiens se ruent sur ce bout de viande jeté en pâture. Curée cash.

« Lessen. Lessen. Lessen.

« - Oui ?

« - Il pleut, les écureuils sont sortis, Cambridge donne le change et vous vous perdez d'ennui à Harvard. Unseen joue avec le Front et Anti-Flag ce soir à Jamaica Plain. Vous venez. Ça changera de ce tango obscène et ridicule. Vous dansez très mal ne niez pas.

« - ... »

Pas un instant ils ne furent autres qu'Ida et Lessen. Jamais Phoebé Idès-Nods ni Gabriel Sélens ne vinrent leur rappeler qu'Odds n'était plus qu'un fatras d'archives incapable d'accueillir les minutes choisies de leur road movie stroboscopique. C'est là qu'Odds trouva sa quintessence. Odds au-delà d'Odds. Odd seeking Odd desperately.

Dans son ventre une présence qui la ramène à Idès. Comme la chute d'Alice mais à l'envers. « Névo, où es-tu ? Névo n'est pas. Où veux-tu qu'il soit ? Dépouillé de toutes les couches patiemment superposées, il est Jean. Jean le triste sire qui traîne ses vieilles histoires inavouables. Jean ne veut pas. Il dit qu'il ne peut pas. Il ne veut pas. Jamais. »

Dans son ventre une présence qui tue Ida. Et Idès qui désire Névo et trouve Jean. Jean sans les atours d'Odds. Jean fatigué, las, un nœud de refus buté, craintif. Et qui a trop bu. De toute façon, Jean dans la fuite c'est Odds ou le mutisme de l'alcool. Odds est fini, alors... « Il y a les pères d'un côté, et puis les fils de l'autre, qui se débrouillent... » Mon cul ! Tu n'es pas Névo. Il est trop tard, il est trop tard.

Idès après Ida

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