R pour Réel

Un roman du réseau. Huitième livraison. Où Lessen s'interroge sur un air de famille et la fabrique des ressemblances. Lessen ramène Ida à Paris. Elle avait dit attendre un enfant. Bien après, Lessen peine à raconter ses retrouvailles avec Névo, sous le regard d'emma qui croit savoir pourquoi Névo se dérobera. Une semaine de bonheur.© Béatrice Turquand d'Auzay

Un roman du réseau. Huitième livraison. Où Lessen s'interroge sur un air de famille et la fabrique des ressemblances. Lessen ramène Ida à Paris. Elle avait dit attendre un enfant. Bien après, Lessen peine à raconter ses retrouvailles avec Névo, sous le regard d'emma qui croit savoir pourquoi Névo se dérobera. Une semaine de bonheur.

© Béatrice Turquand d'Auzay

 

 

 

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RÉSUMÉ DE LA LIVRAISON PRÉCÉDÉNTE

Entre Ida et Lessen commence une liaison haute en couleurs mais très orageuse, dont le récit est entrecoupé de souvenirs de Lessen. Ida est désirée, mais elle est dans le business, elle tient son agenda et ses comptes, elle parle sur son mobile comme un truand. Lessen aspire à la vieillesse, à une maison en bord de mer. Il se souvient d'un échange avec Névo, sur les années d'apprentissage et les prétendues vocations théâtrales du héros de Wilhelm Meister. Il se rappelle les démonstrations de son ancien professeur de classes préparatoires si admiré, Dupont-Dewitts, qui savait faire sentir que comprendre une démonstration, c'est prendre une correction. Witts disait aussi que l'école de la République enseigne la bêtise des parents. Quant à Ida, qui ne cesse d'aller et venir entre Paris et Boston, elle désire une bague, elle veut les bandes magnétiques que possède Jean Névo, elle veut voir des décors (Ah ! les chutes du Niagara !), et prendre des photos, sans cesse. Elle veut surtout retrouver Névo, grâce à Lessen.

La liaison court jusqu'au moment où le jeune homme saisit sur les photos la ressemblance construite par Ida entre lui et Névo. Et Lessen raconte : sa colère, un souvenir d'enfance de la colère de son père ; une image du couple de ses parents heureux, la mère comme une nouvelle épousée ; et le couple de danseurs qu'il observe avec Ida, des danseurs qui semblent ne gesticuler que pour dire une rupture. C'est fini : il propose à Ida de rentrer à Paris. Il envoie les photos sur Odds, appelant ainsi Névo.

 

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UN AIR DE FAMILLE

 

Le site, leur site, j'ai pensé « leur saleté de site », sentant que j'étais à côté de tout, sans le secours d'une tête d'idiot à frapper, sans même Ida à contrarier, il n'y avait plus que moi dans la fadeur de mes eaux.

Souvenir moins faux du bord du lac : Ida pose des questions et je réponds. Elle veut savoir ce que j'ignore, je tourne et retourne dans ma poche la pièce à pile ou face. D'où m'en est venue l'idée, je ne le saurai que par elle. Pile c'est Oui, face c'est Non, je réponds toujours comme la pièce. De part et d'autre la colère monte, mes réponses sont aberrantes.

Pour finir Ida va droit au vrai dans un de ses raccourcis furieux. Elle saisit la pièce dans ma poche et prend la photo de ce qu'elle sait : Névo et moi, nous nous ressemblons. Mais maintenant elle hurle (« L'effort pour rendre l'autre fou, quand on l'est soi-même ! à lier ! à lier ! »), le jeu n'est pas fini, nous continuons.

J'ai passé un temps interminable dans ma salle de bain. Ce n'était pas un endroit pour réfléchir, pourtant je pensais dans mon bain. Délicieux endroit infecté de mémoires nombreuses et confuses à remanier. Dieu sait comment le propriétaire avait trouvé rentables les murs laqués de rouge-brun sombre, la rampe de spots au dessus du miroir de trois mètres de large - quelque chose d'immanquable - le propriétaire lui-même avait dû vivre là pour s'y contempler. J'y mettais des plantes vertes, une collection souffreteuse qui occupait l'espace et accaparait les soins, il n'y avait qu'Ida pour remarquer sans s'étonner les plantes vouées à crever dans cette pièce sans fenêtre. Régulièrement elles crevaient tous les mois et Ida en offrait de nouvelles, ignorant le commentaire.

« C'est ça », dit-elle au fleuriste qui risquait une observation. En nature noble, elle a mis de l'argent dans sa main, ce qui l'a fait taire. Quelles que soient ses raisons il se tait quand il prend l'argent, et une colère de plus me prend qui doit retomber et retombe.

Je n'ai pas réfléchi en pensant à Odds, c'était simplement nécessaire, compensation automatique, je le vois aujourd'hui, de la bagarre qui n'avait pas eu lieu dans la boîte, seulement j'avais les yeux ouverts. J'ai vu ce que je sentais par Ida, cette ressemblance inventée, simple sanction des complaisances d'un dormeur éveillé. Le comédien d'Ida, je ne croyais pas si bien dire, il n'y avait pas d'autre formule du plaisir, la honte m'étouffait, je voulais voir ces photos là, nulle part ailleurs que là sur ce site où elles devaient naître, et je prétendais encore savoir de qui j'étais le comédien.

Abîme de non-sens derrière cette phrase réfléchie. Il a fallu l'écrire. C'est une des choses qu'on peut penser distinctement, quand la colère est partie pour durer, se refroidit lentement sans retomber.

Sous un certain angle qu'Ida avait toujours pris se fabriquait cet air de famille, comme un certain rapport des yeux et du nez. Ce n'était qu'une illusion, les lignes semblaient identiques quand les volumes étaient faussés - peu importe, Ida connaissait les techniques et j'étais bon sujet. Ce que l'optique ne fabriquait pas était le regard qu'Ida s'était contentée de provoquer, quelque chose de glaçant comme si je n'avais été nulle part. Or de fait je n'y étais pas, et je pariais qu'il n'était nulle part, ne pouvait y être sans moi.

 

*

 

« J'ai enseigné une fois, dit Névo, mais cela m'a déplu. »

 

*

 

Ensuite, tout s'est expédié rapidement. Trois semaines ont suffi a régler les affaires de thèse (« Une affaire de pensée, la thèse ? dit Ida. Ha ha ! parlons des relations qui font exister la pensée ».)

Depuis longtemps elle trouvait ce retour faisable, en dépit de mes erreurs qu'elle savait compter en années. L'ordre du réel manoeuvrable lui appartenait, l'ordre des intrigues (une fois j'ai vu son visage désolé, enviant un talent qu'elle n'avait pas : « Oui, dit-elle, seulement ça, ça ne relève pas du pouvoir ». Elle s'était mise à parler comme on pleure ou comme on pisse, méprisant ma retenue).

Je n'avais aucun plan - pour la première fois, aucun plan doué de sens à mes yeux et une indifférence presque entière à ce sujet - mais il est vrai que je ne répondais pas à ces questions-là, jamais à ce qui me broyait, je faisais le mort.

 

*

 

« La première fois, dit Névo, que j'ai pris la parole en cours, la toute première j'ai senti là (son doigt passait vite devant sa gorge) une voix que j'avais oubliée. C'était un professeur que j'avais oublié depuis des années. Rien de plus normal si vous y pensez. Mais une surprise physique, voyez, dans la voix, c'est pénible comme démonstration, si vous n'y avez pas pensé. » Pour la première et dernière fois, il m'a demandé à quoi je pensais.

Je ne pense à rien, je réponds. J'aime les traits de son visage détendu. Si maigre de peau et d'os, pourtant une sorte de Bouddha va naître s'il sourit largement.

Lentement la bouche s'étire et change peu à peu la physionomie, c'est lent. Très lent et encore ralenti, comme si consciemment il voulait se voir séparé de toutes parts à la fois, il y a plusieurs personnes mais je suis le nom du moment. Au delà du temps Névo a trouvé l'enfant qui avait son âge, son idée commence avec moi, scissiparité.

Suis-je le nom du moment qui n'a pas eu de lieu ?

 

*

 

Depuis longtemps Ida s'était proposée d'intriguer et les intrigues étaient bien venues tout à coup. En trois semaines il était devenu clair que je pouvais rentrer, la question de mes dégoûts avait cessé de se poser, conversion. I'm sick of love but I'm in the thick of it. J'avais une conscience du moment et je passais mon temps à chanter, j'avais toujours une chanson pour me tirer d'affaire. À la fin du mois de juin, nous avons pris l'avion ensemble pour Paris.

Quant à C, j'ai trouvé les paroles normales pour dire que je la quittais définitivement, et cela non plus n'était pas difficile. La durée se dégelait, fuyant entre mes mains plus vite que je n'avais espéré. Toutes les actions étaient à ma disposition, les pires sottises comme le reste, j'ai fait tout ce que je voulais.

Ida pleurait en parlant de phases maniaques mais sa description ne me correspondait pas. Même dans les actes les plus raisonnables en apparence, dans tout ce que j'aurais dû faire depuis longtemps, et même dans les gestes de colère qui auraient dû me satisfaire, entrait encore l'amertume d'une haine tournée contre moi et qui excluait la satisfaction. Cependant le temps avançait à nouveau, ce qui se présentait se faisait et c'était une facilité.

Seule difficulté véritable, regarder C. bien en face quand j'expliquais que nous ne nous verrions plus (« Tu pars parce que tu me quittes, ou tu me quittes parce que tu pars ? », comme si jamais elle n'avait dû apprendre la facticité de ces alternatives). À la fin elle a pris ma tête dans ses mains : son beau visage montait vers l'avant et elle ne disait rien, me scrutait sans mépris ni douleur, juste une question entière à laquelle j'aurais dû répondre, je n'ai pas pu. J'ai dit en face « je ne t'aime pas », vacillant au point de penser que c'était le contraire, puis elle a détourné ses yeux et je suis parti.

Auparavant, nous avions parlé de Névo. C. voulait des causes et je n'en avais pas d'autres à présenter. « Maintenant je ferais n'importe quoi, pour quelqu'un qui n'est pas toi », mais C. devait trouver beau de faire n'importe quoi si c'était pour quelqu'un.

« Quelqu'un ? » ai-je commencé, mais le courage me manquait, la compréhension, la parole, tout. Je n'ai même pas pu dire ce que je m'apprêtais à retrouver - la défroque de mes rôles ou rien, presque rien gonflé d'un espoir plus bête et mieux enraciné que les croyances de C.

« Tout est réel », martelait Ida. Elle n'avait jamais prétendu que cela.

 

*

 

Dans l'avion qui rentrait vers Paris, Ida pleurait parce qu'elle était à court de nicorettes. Elle disait que l'état de sevrage lui était pénible ; quand j'ai voulu la consoler elle était très nerveuse, mais elle n'avait besoin de rien. Ida ignore la bienveillance du corps et surtout du mien, « cette espèce de santé fausse, quand l'esprit est malade ».

Je me suis souvenu de l'avoir vue dans une crise de boulimie quelques jours auparavant. J'avais eu soif dans la nuit et je m'étais levé, pour la trouver dans la cuisine, la tête dans le réfrigérateur. Elle a retourné vers moi son visage barbouillé de larmes et de taches, de grands sillons de larmes et de la crème fouettée, une gueule de goule grotesque complètement imprévue de moi.

« Eh bien ? » dit-elle en attendant la suite à laquelle elle s'est préparée.

C'est elle qui a honte et c'est moi qui reste interdit, trop occupé à me demander ce que j'aurais su prévoir. Mais dans mon rêve ce n'est pas son visage qui se retourne vers moi, c'est celui de Névo et ce n'est pas de la crème qu'il essuie, c'est du sang. Le visage ennuyé, à vrai dire furieux à sa façon calme.

« Sors de cette pièce. »

Dans mes rêves, il n'y a pas d'autre occasion où Névo me tutoie.

 

 

DANS LA NASSE

 

« Une fois de retour à Paris, j'ai suivi Ida vers la fin de sa journée. C'était au début du mois de juillet, il faisait grand jour encore et les couleurs étaient parfaitement nettes dans la lumière de cet été.

« A giorno, lumière à volonté et couleurs saturées, mais l'ombre portée s'allongeait.

« Ida ne proteste pas quand on la suit, peut-être a-t-elle fait la même chose. C'est possible, sur ce qui lui importe Ida ne pose pas de questions et elle n'y répond pas.

« "Il y a des conversations inutiles."

« C'est vrai malheureusement, parmi d'autres choses que savait Ida. Qu'il n'aurait pas fallu s'efforcer, par exemple. (Quand elle dit ces mots, elle tourne vers moi un visage barbouillé de crème : "Ne s'efforcer en aucun cas, c'est ce qu'il aurait fallu". Elle dit encore : "Ne sachez pas" et j'ai envie d'elle, ce sera la dernière bonté de Twinlight si grande et si belle).

« Elle est entrée dans un immeuble, au 16, cité Blanqui dans le vingtième, puis elle est ressortie avec Jean Névo et il a hélé un taxi. Il m'a vu quand il la faisait monter dans la voiture, pas elle. Il ouvrait la portière du côté d'Ida, il s'est arrêté pour me regarder. Ce qui signifiait qu'il avait vu où j'étais et que je ne bougeais pas de là. Un problème après l'autre, un motif de plus de détester les intelligences pratiques.

« Le doigt levé maintenant, Si vous voulez me revoir, restez où vous êtes. Mais je n'avais aucune intention de faire un mouvement, j'aurais pu contempler cette image longuement, n'attendant que son regard pour la compléter. La voilà complètement composée quand à nouveau nous y sommes tous les trois.

« Ida portait le genre de vêtements que je n'aime pas chez elle. Une espèce de tailleur noir pour pécore de cocktail, des lunettes de soleil rouges et un foulard bleu vif pour voyage en décapotable.

« Aucun voyage en vue.

« La diva décatie monte en voiture avec le magot dans le sac, genre pour moi réservé aux jours de très grande scène.

« (Deux fois, dont l'une m'apprit qu'Ida attendait un enfant de Névo. Pour une raison ou pour une autre, nous avions fini dans un motel de Californie comme dans Psychose, attendant Norman Bates "et les châtiments légitimes". Dans la salle de bain, j'avise un coupe-chou placé là par Ida, elle adore les accessoires dont j'ai peine à me servir. Comment ne pas se couper avec ça, je me coupe. Il faut voir en quelle estime Ida tient la nature et le corps.

« "J'attends un enfant.

« - Oh.

« - C'est un enfant de Névo.

« - Oui.

« - Il valait mieux que tu le saches."

« Grâce à moi en quelque façon, Ida l'aura retrouvé et soudain l'idée se matérialise, je suis dans la nasse où prennent corps les symboles monstrueux. Pendant un certain temps, la question demeure de savoir jusqu'où elle ira. Or Ida ira, elle est folle et jamais je n'ai compté les mois, pas plus les mois que les années, mirage de la vie.)

« Mais Névo devant son taxi, lui, n'a pas envie de rire, à vrai dire pas du tout - rupture de contrat imprévue ?

« Non, si je regarde mieux, il n'y a pas trace de surprise sur ce visage qui reste figé, ce n'est pas cela.

« Il fait monter dans la voiture Ida qui n'a rien vu. Referme la portière sur elle. »

 

*

 

C'est une belle scène de série noire. Il y a mille raisons pour qu'elle le tienne, on peut rechercher les motifs, c'est le métier de Névo, les scénarios. Phoebé monte dans le taxi, disparaît sous les vitres fumées, elle tient son sac au côté et elle le tient bien. Chacun se tient bien à sa place, personne ne bouge, silence.

Je n'ai pas caressé longtemps cette image, Névo m'a téléphoné dans la nuit.

« Chez moi, vous avez vu où c'est ?

- Oui.

- Demain soir vers vingt heures. »

Il donne ses rendez-vous comme elle, à moins que ce ne soit l'inverse. Je hais cette haine, je hais, si peu de moyens sont à ma disposition, quel dégoût.

 

 

CHAMBRES COMMUNICANTES

 

« Il avait son téléphone à la main quand il m'a ouvert la porte, et je l'ai suivi tandis qu'il continuait à téléphoner... »

 

*

 

Un tel dégoût ne saurait expliquer seul, pour le simple lecteur du site, l'enlisement du récit de Lessen à partir de ce point.

Car des sujets de mécontentement qui ne concernaient que lui-même et sa conduite en des circonstances qui n'atténuaient rien, puisque c'était « la donne et non pas une autre » - des sujets de mécontentement donc, Lessen en avait sans doute s'il fallait relater la conversation pénible qui précéda leur départ en vacances ; mais le bonheur des quelques jours qui suivirent - une semaine en tout et pour tout - le bonheur même n'échappait pas moins à la reconstitution, débordant les questions techniques dont il ne s'était pas soucié et signalant un autre genre de difficulté.

Il n'en a écrit que quelques pages, réitérant l'effort sans progresser, puis s'arrêtant net au moment de reconnaître la figure d'achille pathétique, réécrivant sa lettre de rupture, infiniment ralenti avant l'arrivée de son terme. « Les Américains, écrit-il aussi, ont une formule : "vous êtes seulement en train de vous apitoyer sur vous-même". De quoi faire tenir un sale monde sur son sacré rêve. » Modèle américain ou européen, Lessen cessa simplement d'espérer s'éclaircir lui-même sur le dénouement qu'il n'acceptait pas, et de Névo il n'attendait plus de réponse, du moins aucune de celles qu'il eût à extorquer en détaillant son désarroi sur le site. « Au moins Névo m'aimait-il trop pour cela. » Le temps des révoltes publiques n'eut pas lieu, de même que de tant de choses qui n'avaient pas eu lieu, de l'ordre physique à l'ordre métaphysique dans lequel Lessen avait décliné cette relation qui fut et devait demeurer au centre de son monde. « Tout va se volatiliser, écrivait-il, presque rien n'y aura paru » ; mais à ce sujet il ne parlait jamais de liquidation, volatilisation paraissait meilleur pour indiquer la supercherie « qui n'étonnerait pas indéfiniment », et à cette date un simple lecteur pouvait espérer comme lui qu'une parole était à venir.

« Ce matin, j'ai vu dans la glace un visage intact, avec son sourire pâle ou fade, lisse en tout cas. Névo sourit davantage, de toutes les rides qui plissent finement le tour des yeux et creusent plus profondément les joues, mais c'est ce qu'il portera seul ».

Suit une nouvelle description du sourire de Bouddha, impuissante à saisir le secret de sa sérénité. Or Lessen, écrivait emma, n'avait pas la première idée valide, ou simplement concrète, à propos du vieillissement. Sur Névo ce ne semblait qu'une séduction supplémentaire, marque du savoir que lui-même et lui seul, Lessen, avait désiré, ignorant ce que peut être un séducteur au moment d'envisager sa fin dans le temps. Car c'était bien ce que Névo entendait pour sa part quand il parlait du temps, écrivait emma, cela etrien d'autre, érotisant tout ce qu'il touchait comme si tout allait s'en trouver changé, et s'enferrant dans l'erreur toujours mieux, en enfant invétéré qui ne voulait disposer d'aucune notion de sa mort. « Du possible », avait-il dit une fois au sujet de Lessen, sans jamais venir au bout de sa phrase. De fait il étouffait, disait emma,quand son geste dessinait les possibles d'un être qui déjà ne pouvait plus être lui-même. Lessen eût trouvé l'idée sublime si seulement il l'avait conçue, mais chose plus grave, il ne la concevait pas. Parce qu'il était trop bête et n'apercevait pas le rapport de l'esprit au corps qui pouvait soutenir cet esprit, lui donner sa seule et vraie vigueur (« Parlons de courage, poursuivait emma sans pitié, parlons des qualités viriles. D'où Névo tiendra-t-il bientôt la force de désirer ce qu'une fois il a cru vouloir dans l'arrivée de son terme ? ») Parce que Lessen était trop jeune pour voir du corps autre chose que le spectacle chatoyant (« Quel maître en artifices pouvait envisager qu'Achille jamais n'arriverait à son tour ? »), à moins que cessant d'aimer il ne vît paraître têtes de mort et charognes, encore chargées dans son esprit de fioritures baroques qui le laisseraient plein d'espoir sur l'énergie combative d'ici-bas et ses capacités de métamorphose (« infinies, ajoutait emma, infinies ! »)Parce que, dernière et plus forte raison, Névo l'encourageait dans l'erreur, de toutes ses forces de feu d'artifices finissant il l'aidait à se tromper - ce qui jamais ne l'empêcha de penser, lui, Névo, tandis que le temps avançait.

C'est du moins ce qu'emma supposait, pour mettre un terme au récit inachevé. Car Lessen un jour de septembre 2000 laissa ses brouillons en plan sans prendre congé davantage. Écrire pour Lessen n'avait que deux fonctions, s'éclaircir et à défaut s'adresser, dans son cas deux buts clairement mis en échec.

Lessen ne rapportait pas sans réticences la première scène dans l'appartement de Névo. Ce n'était qu'affaire de discipline d'établir les faits - mais quand Lessen avait-il sincèrement cru aux disciplines ? - comme souvent il devait ruser avec les demi-croyances de sa conscience, ici encore provisoirement, dans l'espoir de trouver l'inspiration pour écrire la suite.

D'ailleurs les faits étaient maigres, d'autant plus maigres qu'il les résumait dans la tentation de s'accuser, un bon principe jusqu'à un certain point, écrivait-il en n'y croyant qu'à moitié. En somme, il y avait là un homme que pour la première fois Lessen voyait quelque part, chez lui, dans un lieu réel où de surcroît il travaillait, quelque part et non pas dans les cafés, rues, cinémas et décors où ils se donnaient autrefois rendez-vous. Un homme comme un père divorcé de tout et surtout de lui (le fils, l'amant, rien n'était net), mais qui pour une raison ou une autre négligeait ses méthodes habituelles faites pour se débarrasser et fuir. (Lessen approuvait la fuite, ne désirant rien tant que de fuir de concert.) En face, Lessen entre le dégoût qu'il ne se fût rien passé et une crainte pire encore - une crainte panique des pieux mensonges qui humilieraient tout en lui, tout ce qu'il était d'intelligence et de refus, refus violent mais décidé comme s'il pouvait récapituler, à cet instant, les débuts de son esprit, le principe même que l'autre s'apprêtait à tétaniser avec ses fadaises et un monceau d'euphémismes à hurler de rage - Lessen dans cet état d'esprit découvrait le lieu en attendant la fin des coups de téléphone, songeant à cette invitation à s'installer comme s'il était là chez lui - ce qui n'était pas - et voyant déjà se préparer, au delà des politesses qui n'avaient pas lieu d'être, le moment où l'autre, entrant dans la comédie sociale d'un Jean Névo sans arrière-plan, croirait pouvoir s'en tirer platement, dégonfler la baudruche imaginaire et pourquoi pas lui ouvrir ses placards. Il pouvait voir les installations concentrées sur les tables à tréteaux du centre de la pièce - informatique, hi-fi, mais aussi plusieurs appareils vidéos qu'il distinguait mal, sous le bureau deux télévisions et des piles de scénarios, et puis des fils électriques, un paquet de fils dans tous les sens, pathétiquement enchevêtrés dans leurs trajets inutiles (« Je pourrais mettre un peu d'ordre dans l'électricité, après quoi on en viendrait aux placards »).

 

 © Béatrice Turquand d'Auzay © Béatrice Turquand d'Auzay

 

Il y avait un prie-dieu rouge dans un coin assez sombre, le prie-dieu du scénario d'Ida, toutefois sans les deux fauteuils profonds qui auraient dû l'accompagner et fort loin du lit qui se trouvait à l'autre bout de l'unique et grande pièce (« un loft, je le crains, diablement à la mode d'Ida et du temps »). Et puis Lessen regardait la bibliothèque, à peine sortie des cartons de déménagement qui s'entassaient dans l'entrée. Elle était montée en hauteur sur un seul des grands murs de cet ancien local industriel et l'on ne pouvait atteindre ses derniers rayons qu'en montant sur l'échelle mobile. Disposition peu pratique au vu des autres murs libres qui eussent permis de tout mettre à portée de main, mais judicieuse pour qui lisait les titres des boîtes d'archives mises au rancart tout en haut : Monods, Mona, Una, Twinlight, Sample 1, Lessen, etc. C'étaient des photos, des lettres, des disquettes, différents formats de bandes audio ou vidéo, le genre de choses qu'Ida avait cherché ou feint de chercher et dont Lessen ne voulait rien savoir, approuvant la disposition des rayonnages tandis qu'il redescendait de son échelle et convaincu de n'avoir rien à feindre puisqu'il ne cherchait que Névo. Il se demandait seulement comment le faire sortir de sa retraite.

« Vous ne me dites rien ?

- C'est moi qui ai pris votre blouson.

- Ah ça je sais, dit Lessen. Qu'est-ce que vous en avez fait ?

- Il doit être dans la penderie de l'entrée.

- Ce n'est pas ce que je voulais dire. C'est tout ce que vous me dites ?

- Qu'est-ce que vous devenez ? »

Régulièrement ils revenaient à ce genre de point mort, si bien que Lessen, usant des libertés si faussement données, commença à se servir à boire, méthodiquement, tandis que Névo reprenait son téléphone, continuant à régler ses affaires. Apparemment il en avait, il en avait tant et tant à régler d'urgence ce soir-là, que Lessen monta sur la terrasse pour ne plus l'entendre. (Une terrasse donnait sur les toits d'un côté, de l'autre sur une petite cour, on entendait un cours de danse quelque part). Peine perdue puisque Névo se mit à circuler entre la cuisine et la terrasse, le téléphone dans une main et les toasts dans l'autre, surveillant l'alcoolémie du gamin et bientôt débordé dans ses méthodes douces (« puisque c'était comme ça », écrivait Lessen excédé par les rôles.) Une heure environ se passa, Lessen buvant et faisant de son mieux pour perdre le contrôle que l'autre s'efforçait de garder, tandis que la conversation pour une fois ne prenait pas, systématiquement ramenée vers l'un des trois sujets qui ne nourriraient qu'un silence morne d'une part ou de l'autre : « Qu'est-ce que vous devenez ? », « Que s'est-il passé ? », « Ida attend un enfant. » Une heure à supporter la constance de sa voix de sujet mort en sujet mort, entre le téléphone, les toasts qu'il apportait, le briquet qu'il rechargeait - flamme bleue, flamme jaune, plus ou moins haute, bruit de fuite de gaz, schh ! schh ! et merde ! - comme si tout son énervement avait pu se concentrer plus longtemps sur ce qui lui tomberait sous la main, jusqu'à ce qu'enfin il dît au téléphone, une fois de trop sur le même ton : « Malheureusement c'est impossible ».

En suite de quoi Lessen se trouva devant un verre de whisky ridiculement rempli aux trois-quarts.

« Ça endort, dit Névo en poussant le verre devant lui. Ou bien ça fait vomir. Dépêchez-vous, on va partir.

- Où ça ?

- Pouvez-vous partir quelques jours, avec moi, en vacances ? »

Quand il se leva pour le suivre, Lessen croyait encore que Névo se débarrasserait de lui dans le premier hôtel venu. En quoi il se trompait, ce fut une semaine de vacances.

 

*

 

Le bonheur est plus difficile à rapporter. N'avoir besoin de rien est un état qui se passe souvent d'expression, mais c'est précisément sur ce point que s'attarda la passion d'éclaircissement de Lessen, découvrant après coup l'obscurité véritable.

Des anecdotes minimes, il en avait à foison, sans se cacher qu'elles échappaient de peu à la description de vues isolées. Toujours des détails qu'on aurait pu voir n'importe où, tant il fuyait, apparemment, le pittoresque touristique infesté par Ida, et certainement en sachant ce qu'il évitait.

Ici, la main de Névo a tracé un chemin sur une carte routière :

« Sa main longue et déliée, large quand les doigts s'écartent dans la vague direction du Sud, dressant des plans qui ne dépendent plus que de moi. »

Or sur la carte les fourmis tracent une autre voie. Entre la fourmilière et les miettes du petit déjeûner, les seuls reliefs sont les pliures du papier qui gondolent leurs lignes vacillantes :

« Vous aimez les routes de montagne ?, demande Lessen.

- J'espère que vous aimerez conduire de nuit, quand j'aurai fait le jour ».

Car il n'y avait pas de temps à perdre, ils se relayaient au volant. Là de jour sur une plage, ils portent les mêmes lunettes de soleil achetées au bazar local, en déplacement comme deux oiseaux flamands qui marchent de leur pas accordé, appréciant des pays étrangement chauds et excités (« Descendons vers le Sud. ») Ce sont de larges rectangles de verre fumé à peine plus hauts que les yeux et pour les étirer davantage, « ce qui fait, dit Lessen, qu'on nous reconnaîtra mieux ». Peine perdue avec le réceptionniste du Sud qui propose des chambres communicantes avec son sourire du Sud :

« C'est ça », dit Névo en lui fourrant un billet dans la main ; mais il ne tutoie Lessen que pour la comédie publique du père et du fils.

« Va garer la voiture.

- Pardon ? dit Lessen qui ne sait plus où il est.

- Tu vas garer la voiture, je m'occupe des chambres communicantes ».

Car c'est son affaire et Dieu sait ce qu'il fait quand il s'en occupe, parler ou taper ? Mais non, il paie. Il est certain qu'il paie jusqu'à ce que l'autre se laisse acheter ; constater personnellement cet achat de plein gré lui prend un certain temps :

« Va donc garer la voiture. »

Ici dans un jardin les cheveux de Névo tombent au pied de la chaise où il s'est assis.

« Vous avez besoin d'une coupe de cheveux.

- Il y a des ciseaux dans la salle de bain.

- Mais, dit Lessen.

- Pour le résultat que vous en attendez... »

Quand il a le front et les tempes dégagés, débarrassés de la bienséance fâcheuse des mèches longues et grises, émerge une tête qui va se réduire à l'essentiel, entre le moine déjeté et le taulard concentré.

« Mais coupez donc, dit Névo, on dirait, je ne sais pas...

- On dirait que ça n'en repoussera que plus vite », répond Lessen qui ne veut pas savoir ce qu'il dit. Ce qui jamais ne l'a empêché de le dire, quand il était en présence de l'autre.

« Oh ça promet, dit Névo la cigarette au bec. Montrez-moi ce miroir avec ce que vous avez en tête ».

Mais rien ne peut lui convenir mieux, quand il se met à rire.

« On n'a pas que ça à faire. On allait vers le Sud, si vous vous souvenez bien. »

Là-bas dans le désert marocain, ils jouent à pile ou face dans un jeu de « règles mal déclarées », et Lessen gagne en pariant contre la loi des grands nombres.

« Alors ? dit-il dans son impatience, on n'est pas aux échecs, vous n'avez qu'à miser.

- Sur le probable, dit Névo, tandis que vous persévérez contre, dans l'espoir de m'impressionner ?

- En amateur de miracles. Maintenant voyons les rapports d'enjeux justes.

- Embrouillez-moi avec vos comptes, dit Névo, ça me manquait.

- Oui, dit Lessen, puisque vous avez choisi. Oui, il est temps de fixer un peu les règles de ce jeu, pour me permettre de gagner. »

Cela jusqu'à se mettre en état de rafler une mise substantielle, quand il ne devient que trop clair que chaque coup est indépendant.

« Oh vous sautez aux conclusions, dit Névo. Mais c'est vous qui payez le voyage, à partir de maintenant ».

Il étire ses deux poches retournées et vides, les bras ouverts et triomphant comme s'il avait démontré quelque chose, « en menteur de premier ordre ».

Ici et là entre ici et ailleurs et toujours plus vite, car Névo était pressé, toujours plus pressé par le temps, Névo dans la voiture dort sur le siège avant droite allongé, un grand corps affalé en confiance, « Vous voyez bien cette route, roulez », Lessen ne voyait que la route à lui désignée de nuit ou de jour. En une semaine que de kilomètres jusqu'au désert du Maroc, en comptant avec les fourmis qui savaient aller droit devant.

« Ou presque. »

 

*

 

Le retour fut ce qu'il devait être, pénible et lent, le temps de s'apercevoir du retour dans les campagnes françaises qui menaient vers Paris.

« À chaque fois, ça me frappe, ces maisons. Et ces magasins, les édifices publics, les zones d'activité. Une telle quantité de gens collés dans le milieu de nulle part, à se demander ce qu'ils allaient faire. Ils doivent penser à Paris, qu'est-ce que vous en pensez ?

- Que vous avez assez bu.

- Remarquez, vous avez raison, parce qu'à Paris, ça sera encore pire. »

Ce fut encore bien pire, à cela près que Névo avait pris sa place, pour lui avoir extorqué à temps une promesse.

« Alors maintenant, vous promettez.

- Quoi ?

- Non non, vous promettez maintenant, dit-il sans détacher les mots, à moi inconditionnellement. »

Et selon le contrat Névo but à sa place ce soir-là, avec obligation de le ramener chez lui, et il ne dit rien. Rien. Car il avait beau boire ce qu'il y avait à boire, l'inversion cauchemardeuse de la situation voulait qu'il ne dît rien dans son bavardage, la conversation interrompue à Paris une semaine plus tôt reprenait au delà d'une parenthèse qui n'avait presque rien changé. Jusqu'à ce que Lessen, l'ayant enfourné dans un taxi, le portât sur son lit, encore heureux de ne l'avoir pas vu en coma éthylique d'adolescent sur le trottoir.

« Vous avez vu votre père depuis votre retour ?

- Non.

- Ça, ça tombe bien. Oui, dit Névo en s'endormant, c'est bien. »

Quand il s'endort, sa main se referme sur celle de Lessen et il a dû y penser pendant quelques heures, avant d'en arriver là.

 

© Véronique Taquin

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