Reproduction

Un roman du réseau. Quatrième livraison. Fin de la première conversation de Lessen et Névo. Où Lessen, ayant lâché une phrase politiquement indigne de lui, concernant le statut du cadre aujourd'hui, rêve de refuser de courir comme un rat. Mais il est des rôles plus faciles pour les hommes accomplis, comme Névo.

 © Béatrice Turquand d'Auzay © Béatrice Turquand d'Auzay
Un roman du réseau. Quatrième livraison. Fin de la première conversation de Lessen et Névo. Où Lessen, ayant lâché une phrase politiquement indigne de lui, concernant le statut du cadre aujourd'hui, rêve de refuser de courir comme un rat. Mais il est des rôles plus faciles pour les hommes accomplis, comme Névo.

Contrat de Lessen et Névo, avec article de foi, tacite. Où emma, les voyant parodier tous les avenirs possibles du jeune homme, ironise sur la promesse d'une vie de rechange.

Où la saison des comédies prend fin avec la représentation du Père de Famille. Obscénité politique de la Fiancée, jouée par Phoebé. Rire de Névo le Père et cri de la femme des usines Wonder. Lessen entre à Ulm et Névo disparaît, mais pourquoi ?

 

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RÉSUMÉ DE LA LIVRAISON PRÉCÉDENTE

Lessen raconte sa première rencontre avec Névo, non sans réfuter les scénarios de cette scène qui ont été publiés sur le site, notamment par sample. Il ne sait pas lui-même s'il s'agit de paternité, d'amitié, d'amour ou de trahison, mais dans l'attente du premier regard avec Névo, il se souvient précisément de la première vision depuis son berceau : scène primitive... Dialogue entre Lessen et Névo : en racontant comme sienne la vie d'un autre, Lessen dit ce qu'il ne veut pas devenir, un élève de Grande École scientifique bientôt chargé d'organiser le Management et de licencier avant de se faire lui-même renvoyer. Il déploie son avenir déjà tracé et à l'avance détesté, en se souvenant des analyses d'une sociologue venue enquêter sur les aspirations sociales des élèves des classes préparatoires. La sociologue avait déjà bien décrypté ce nouveau mal du siècle, et les hypocrisies des élèves-ingénieurs qui, réfugiés dans l'alcool ou les jeux de rôle, se disaient atypiques mais choisissaient la spécialité destinée à mieux préparer les futurs cadres dirigeants à manager leurs troupes.

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POLITIQUEMENT OBSCÈNE

 

Il y a plusieurs versions sur Odds de la suite de mon entretien avec Névo, mais c'est toujours la même phrase malpropre qui revient sur le clavier de ses compagnons, et il faut bien que Névo l'ait racontée, pour que la phrase ressorte dans son obscénité publique.

D'ailleurs a-t-il jamais rien épargné, de ce qui me mettait à vif - je ne vois pas ce qu'il aurait fait en ce sens, on parlait de moi sur ce site, c'était le Dauphin, c'était l'Âme soeur, c'était l'Âme morte, nul ne se gênait pour me donner des noms en attendant la suite - et Névo n'avait pas l'honnêteté de Jeanne Kerrh. Elle au moins finalement condamnait ses propres faux pas : peu nombreux sont ceux qui ont pu visionner le travail qu'elle reniait, méditant le reniement. Je crois ce qu'elle m'a dit, je l'ai revue depuis, c'est une personne très sympathique dans ses colères, vous ne pouvez pas ne pas savoir ce qu'elle veut quand elle s'emporte. Finalement tout est clair avec elle pour peu que vous l'excédiez, Névo dirait de son ton le plus terne : « C'est ce qu'on appelle une nature, au cinéma ». Si Névo a des colères je n'y ai pas assisté, il ne renie pas les paroles de hasard et je ne l'ai jamais entendu prononcer le mot « honnête » sans le recul des guillemets (« Faisons une affaire honnête tous les deux »), un aplomb à vous rendre fou dès lors que vous ne pouvez plus reculer : « Vous avez conçu un contrat, contractons librement », car c'est la loi du désir qu'on l'aperçoive trop tard.

Une phrase m'était sortie de l'esprit, qui me semblait nécessaire pour parfaire mon portrait de N. N., après quoi j'en aurais fini avec ce jeu, croyais-je.

C'était une de ces répliques qui m'avaient frappé dans la bouche de N.N., parce qu'elles ne lui allaient pas, un énoncé correct, précis, sortant d'un trait, une phrase de prof ou de dirigeant, une phrase de menteur professionnel beaucoup trop bien formée pour lui, quelque chose qu'il avait préparé pour l'interview au dossier de la défense, revenant sur les ruminations de sa cellule centrale, entre deux jeux de rôles (surtout le folklore anglo-celte, du vieil anglais dont il avait été frustré, il devait y avoir des rôles de sorcières, des chevaliers preux, des épées enchantées), une phrase qui devait être d'une importance spéciale et que j'imaginais lourde d'attendus, d'implications ou de révélations, puisqu'elle pesait à ce point et m'échappait juste au moment de conclure.

Il était tard et je cherchais à en finir, c'est moi qui donnais des signes de fatigue, j'étais sûr que Névo pensait, lui, et de plus en plus vite à mesure que le terme approchait, je le sentais. À ce qu'il disait, du sommeil, de la lutte, de l'horloge, de tous les signes qu'il savait semer, et mieux que tout, de cette horloge électronique qui ne s'arrêterait jamais, mieux que tout le mouvement perpétuel, ça se fabrique, un court-circuit de la physique, un court-circuit de la nature, il regardait l'horloge du bar, quelque chose qui ne s'arrêterait jamais, et c'est bien lui que j'entendais compter en secondes, sans se tromper tandis que je cherchais, tandis que la phrase m'échappait, de plus en plus, moins de dix-mille huit cents secondes, au bout desquelles il ne se tromperait plus, il ne se trompait plus, une horloge perpétuelle puisqu'il n'y aurait pas de mouvement, il continuait le comptage, seulement l'information, vous devez savoir comment ça marche, une horloge éternelle, qui compte mais pour perpétuité, l'information, son stockage et le rappel, car l'addition ne peut que croître et jamais personne ne vous la présentera, vous devez savoir comment ça marche, vous, elle est faite pour l'éternité, se fabrique de toutes pièces et en ce moment-même.

 © Béatrice Turquand d'Auzay © Béatrice Turquand d'Auzay


Mais comme ces impressions d'avant le sommeil, dès lors qu'on peut à nouveau les nommer (« tout se réduit à un point », « reductio ad absurdum », « addition finale, sommation généralisée »), comme ces impressions totales perdent leur force si vous retrouvez celle de les définir (ce sera elles ou vous, votre pouvoir de définition, leur force féminine d'englobement confus), la phrase pouvait aussi bien se réduire à néant dès que je l'aurais retrouvée, luttant contre le sommeil. Il était question du sommeil, il en avait été question, ça faisait partie des mots que Névo semait sur son passage, un mot et puis un autre, quelques mots déplacés qu'il avait déjà semés, « mais une conscience naissante », dans son boniment de dragueur,des déplacements infimes qui me revenaient un par un, sur le sommeil de la conscience, sur l'insomnie qu'on pouvait préférer, « j'ai du mal à dormir, en dépit de la fatigue », des propos déplacés, si minimes, qu'il avait mis sur mon chemin exprès, « une conscience de naissance », des choses minuscules, comme les cailloux du Petit Poucet, jusqu'à ce que je les voie, je les voyais désormais, perdant mon temps à rechercher la phrase, je voyais se former un chemin comme une supercherie globale, « une insomnie vigile, plus largement vigile », il a appris plus vite, luttant contre son influence et remontant le cours du temps, « étiez-vous éveillé ? », tout au long de l'entretien, rappelant tout ce qui m'avait échappé, ses poses, enregistrées, non vues, ce qu'il faisait, « qu'est-ce qui veillait déjà ? », ce que j'attendais de lui mais rien d'autre, exactement, progressivement plus sûr, comme un instrument très grossier qui gagnait son exactitude à mesure, il apprenait plus vite, « qu'est-ce qui ne dormait pas ? », avec ses intervalles de plus en plus courts, resserrant la valeur centrale, oscillant, « quel est le battement certain ? », en chemin vers le centre, il a appris plus vite que moi.

Et toujours plus déconcentré, je ne voyais plus que le chemin de cailloux blancs, convaincu d'oublier la phrase parce qu'il me disait de la retrouver, convaincu de retrouver la phrase parce qu'il me dirait de l'oublier (il ne manquait plus que l'attaque, je ne savais plus l'enchaînement, comment ça venait, le pourquoi), « il faudrait peut-être oublier maintenant », convaincu de savoir peu à peu parce que son regard à lui, pas le mien, le sien, allait redevenir parfaitement net. Jusqu'à l'incarnation réelle. Car c'est bien moi qui prononce, détachant comme il faut :

« Et il est clair, que s'est trouvé remis en cause, (j'ai la voix maintenant, le sérieux des paroles de poids), le contrat tacite qui liait l'entreprise à ses cadres scientifiques.

- Oui ? dit Névo en relevant les yeux et il attend, sourire dispos et entièrement présent désormais.

- Un contrat moral, écrit nulle part bien sûr. À savoir que, dis-je avec effort mais je le dis, je dis ce qu'il y a à dire, je connais l'évidence - à savoir qu'on ne vire pas comme un malpropre quelqu'un qui... »

La phrase s'effiloche naturellement et pour la deuxième fois je rougis, cette fois sans mélange de plaisir.

Je baisse les yeux mais Névo n'en est plus aux atténuations, il a oublié ses manières, le regard est bien droit. C'est un autre, ou bien absolument le même sans civilité :

« Quelqu'un qui quoi ? »

 

*

 

Quelqu'un qui échappe au sort commun, quelqu'un de spécial, quelle est donc sa spécialité ? Et cela continue, parce qu'il n'est plus question d'arrêter. Plus question d'alléguer, la comédie, la vérité derrière tout ça, ou un faux pas peut-être, un hasard en quelque façon : Névo n'a plus l'usage de ces mots, il y a longtemps qu'il s'est débarrassé des outils inutiles, il ne veut plus de faux pas dans sa sarabande, il subit une lumière totale (« Vous savez ce qu'est un outil, Lessen, l'outil mathématique, ça marche ! Les fusées dans la Lune, voilà la définition d'un concept, c'est qu'il vous envoie dans la Lune, positivement. Si bien que personne ne peut plus dire que ce n'est pas vrai, puisque ça a marché et à chaque fois qu'on recommencera, il en sera de même. De même, de même, jusqu'à la fin, à chaque fois qu'on recommencera. Vous avez bien parlé d'un Maître, dit Névo, allons de quoi s'agit-il, Lessen, vous n'avez rien appris, j'ai parié sur vous »), il va beaucoup trop vite, il faut suivre la mesure, jouer le jeu (« Il n'y a que du jeu, vous n'avez rien appris »). Et qui dispose du pouvoir de régler la distance du sujet à ce qu'il dit ?

Qui dispose du silence, ici ?

« Le temps de penser la phrase qui vous parle, sa puissance inouïe, vous êtes perdu, dit Lessen, de bonne grâce. »

Lessen dirait : « Vous êtes perdu du seul plaisir digne ici même d'abandon sans réserve, nul en principe ne disposait de la clé ». Magie et illuminations, il parle.

« Vous ne posiez pas de questions, Lessen, dans votre enfance. »

Le maître naît comme un joueur faisant le pli : déjà vous connaissez la suite mais beaucoup trop tard. Quand la formule est née, son visage blanc impératif somme, ni plus ni moins, toutes vos erreurs passées, dans le mirage inquiétant de leurs conséquences futures. Parce que lui a masqué l'issue en jouant au destin de son visage neutre, il a deviné, voilà le vrai, qui le nierait ? C'est un devin, il suffisait de tout prendre ensemble, ce qu'il a fait mieux que vous, vous êtes enfermé.

Et Lessen a dû raconter, il a forcément raconté l'histoire aussitôt publiée sur Odds, celle de l'enfant qui se trompait de famille, un dimanche après-midi.

Son père lui a demandé d'aller chercher quelque chose dans la voiture, en bas. « C'est une H.L.M., j'ai cinq ans, dit Lessen, en bas toutes les voitures se ressemblent mais la clé ne marche que pour une seule serrure, je finis par trouver ce qu'il cherche, voilà. Quand je reviens ce n'est pas ma mère qui ouvre la porte, c'est une autre : c'est le bon étage, c'est la bonne porte, mais c'est une autre femme avec un visage différent. Dedans c'est presque la même chose, mais l'homme non plus n'est pas le même, même odeur de café, les meubles ne sont pas les bons, odeur du sucre trempé dans le whisky (c'est l'homme qui boit, toujours modérément), la même, et je suis terrifié mais le mieux est de ne pas bouger du tout, on me tend un gâteau, je mange ma part de gâteau, ce n'est pas bon. Plus tard, ma mère, au bord des larmes parce que je ne disais rien, ça fait longtemps que je suis parti, une heure au moins, et mon père, énervé : "Alors il est trop con pour pleurer, celui-là ! Ça se fait, dit-il en me montrant ma mère, tu vois que ça se fait." Maintenant c'est fait, elle pleure, la Pieta n'en peut plus de pleurer les larmes des deux autres faces sèches. »

Et Centrale-Lille ad nauseam (« c'est bien la coupe que tu as choisie, allons »), jusqu'à ce qu'enfin je puisse faire quelque chose en dehors du rôle.

 

*

 

« Il y a un ingénieur des Mines dans ce film, vous avez dû le voir.

- J'ai oublié que c'était les Mines, dit Névo, racontez-moi l'histoire.

- C'est un film froid, vous avez dû l'aimer, des lumières bleues, pas un mouvement de trop. Seulement ça ne se raconte pas comme ça, quand il faut changer de langage. Pas comme on veut, c'est difficile et rétif au récit.

- Parce qu'on en dira trop ?

- Bien sûr, dit Lessen après réflexion, il n'y a qu'à se taire, pour toutes sortes de raisons. Vous le voyez tous les jours dans Le Monde : tout continue, tout le monde se tait.

- Je ne lis pas les journaux souvent.

- Moi non plus, seulement pendant les vacances. D'abord Le Monde et ensuite la télé. Il n'y a pas beaucoup de différence, en fait. Le ton, le genre de silence, qui ment à qui et sur quel ton. »

Lessen raconte un film de Melville, L'armée des ombres, une vieille histoire de Résistants, il parle du héros :

« Un ingénieur des Mines, qui par hasard se retrouve membre du même réseau que son ancien maître, un mathématicien, l'auteur de livres qu'il a dû admirer. L'ingénieur des Mines, c'est Lino Ventura avec des petites lunettes, la droiture, un homme ironique et distant, qui a le sens du commandement pour cette raison même - est-ce tellement bizarre, vu tout ce qu'il y a à modérer en prenant ses distances ? Il dit de Mathilde, une femme sous ses ordres, qu'elle est parfaite, également faite pour servir et pour commander, ce qui signifie qu'ils ont tous les deux quelque chose à servir.

« La même chose, dit Lessen, non soumise à ironie, celle qui se passe d'explications dans le film, donc explique toutes les autres.

« Lorsqu'elle est prise au piège un jour, parce qu'on a capturé sa fille, on la descend, Mathilde - un paquet de nerfs qui se manoeuvre, selon des lois de boucherie qui sont connues, encore heureux qu'on puisse la descendre au carrefour, ça se passe de commentaire et ça ne change rien au sujet de Mathilde : que pouvait-elle demander d'autre, sans avoir une chance de le dire depuis son cachot ? Sans Mathilde pour céder, le sacrifice de la fille devient inutile, encore heureux, la fille menacée du bordel ne sert à rien, les tortionnaires sont rationnels, la fille est relâchée, tout va bien pour l'assassinat de Mathilde : elle n'a jamais dit le premier mot d'une trahison, elle a su se taire toute sa vie, c'est Marie-la-mère-non-mariée, elle n'a pas de mari dans le film.

« Un jour, cet homme est pris, un autre genre de héros, fait comme un rat dans les cachots de la Gestapo. Là-bas on fait courir les rats dans des simulacres d'exécution, les gagnants de la course survivent, on ne dit pas combien d'avance, le plus sûr est encore d'arriver le premier. Et cet homme sait qu'un jour, il décidera de ne pas courir, il a déjà couru. Il pense à ce moment, où il continuera à marcher en attendant la balle, songeant que tout est bien parce qu'il attendra la mort propre, on lui aura épargné le reste. L'histoire ne dit pas s'il a des enfants, bien sûr cet homme n'a pas d'enfant, il n'en aura jamais. Parce qu'il aura été capable de décider, une fois pour toutes et pour tous ceux qu'on aura fait courir comme des rats. L'homme a votre âge, reprend Lessen, et c'est plus facile à cet âge. »

Névo fait signe d'assentiment, mais Lessen recommence sur le même ton mauvais :

« Non, on ne s'est pas compris. Ce que je voulais dire, c'est que justement, l'homme est représenté dans la situation où, justement. Dans la situation, où par excellence, le commandement est juste et efficace à la fois.

- Le modèle est anachronique. Autoritaire, gaulliste peut-être ?

- Je ne sais pas, dit Lessen, je n'en sais rien. Il est ancien, seulement c'est pire que ça. En fait...

- Vous voulez dire qu'il n'a jamais existé, ou bien qu'on ne peut jamais décider ?

- Je veux dire que les décideurs, s'il y en a, ont déjà décidé et sont morts. Ou plutôt je pensais que la mort sale, puisqu'elle est bien montrée, quoique le film soit glacé, est réservée aux seconds couteaux. Qui tuent, reprend Lessen, par discipline dans un dégoût immonde. Parce qu'ils ont le sens de la discipline, eux sont les vrais damnés, et c'est ça l'ironie, c'est ce que je voulais vous dire, à vous. »

Plus tard il revient de ses métaphores, il est calme quand il dit qu'il aimerait mieux avoir l'âge du héros, avoir assez vécu déjà pour être sûr qu'on ne le ferait plus courir. Parce que s'il pense maintenant, si cela lui arrive normalement, il ne pense plus qu'à cela, ce que signifie « la mort propre, la mienne », et c'est cela d'avoir son âge. Est-ce que Névo pousserait le culot jusqu'à prétendre que cet âge est enviable ?

Lessen dit que son père a beaucoup couru, que c'était un champion, un champion populaire qui ne voyait pas le rapport, quand Lessen lui disait, regardant les photos de l'athlète, que jamais il ne courrait. Que même ce corps il ne l'aurait pas, pourtant un si beau corps d'athlète, quelque chose qui se fabrique comme le reste, pourvu qu'on y ait consenti, et maintenant c'est l'esprit qui se fabrique et qui court malgré lui, avec ses pieds légers.

 

 

SHÉHÉRAZADE

 

De novembre jusqu'à l'été, Lessen prépara les concours qu'il avait à passer, voyant Névo parallèlement. Entre eux le contrat était clair pour commencer :

Article 1 : Seul Lessen a l'initiative des rendez-vous. C'est toujours lui qui appelle et il se retire quand il veut, ce n'est pas une partie de poker. Jusqu'à la fin, Névo ne demanderait rien : « jusques au feuexclusivement », précisa-t-il en souriant largement. Ce qui fut fait, jusqu'au dernier rendez-vous inclus.

Article 2 : Pas d'ingérence dans la vie sociale, ni d'une part, ni de l'autre (« les autres associations, disaient-ils, le reste »).

À quoi venait s'ajouter, dans les blancs du contrat conçu par Lessen et aussitôt conclu sans discussion :

Article 3, tacite : Pas d'allégations de vérité. Ce qui se passait d'explication à l'issue du premier rendez-vous.

Article 4, tacite : Faire confiance à Névo, mais jusqu'au bout et quoi qu'il arrive. Parce qu'il était en avance peut-être, cependant le point restait obscur, il pouvait s'agir de tout autre chose, et Lessen ne se passait pas d'explications quand on refusait si ostensiblement de s'expliquer. Simplement, après une soirée, à quelques jours d'intervalle, il retrouvait Névo comme un chat rétabli après la chute. Comment, Lessen ne le savait pas (nature du chat, mystère).

alice-monods soutenait que c'était l'article de foi, mais elle tombait dans le pathos et la confusion. « Quatre, le signe de chance ! répétait-elle, le seul article positif ! », glissant sur sa pente aussi facilement que twinlight-ida en son temps.

twinlight qui pouvait d'ailleurs avoir reparu, comment savoir ? Terrain ouvert sur Odds : Névo at Odds Netshelterforum France avait trouvé Lessen, notoirement le Dauphin, l'Âme soeur, et ainsi de suite.

Cependant une belle scène retenait l'attention dans le charabia d'alice, romanesque mais curieusement authentifiée par trouillogan. C'était un philosophe sceptique, à ses heures rabelaisant et compagnon de Névo - aussi tenait-il qu'il n'y avait « que de l'histoire, donc du récit, des noms, des circonstances, d'ailleurs difficiles à nommer », proposition qu'il explorait en historien des idées politiques.

« J'ai vu la scène une fois et constate seulement, signalait trouillogan, que la délirante est une fois de plus bien informée du cas : à suivre. »

Après l'histoire du centralien, écrivait alice-monods, Lessen et Névo avaient longtemps déambulé sans rien dire, le silence suffisait, d'abord à pied jusqu'à la Seine, puis en voiture jusqu'à la mer, car pour Névo, c'était toujours la même tendance, d'abord en descente dans la ville jusqu'au fleuve, ensuite jusqu'à la mer s'il y avait une voiture. Il y avait sa voiture, ils étaient allés jusqu'à une certaine falaise - le chemin le plus court, puisque c'était toujours la même chose qu'il voulait voir - et là, face à la mer, de nuit, Lessen avait souri au vent, enfin. Devant, on ne voyait presque rien, un peu d'écume en bas, du blanc pour indiquer les vagues, le vent, les traces du mouvement, ce qu'on entend seulement. Puis ils étaient revenus, Lessen ne parlait pas dans son sommeil, à peine un mot ici ou là qu'on ne distinguait pas, mais Névo l'avait ramené, en voiture, au matin, c'est ce qu'il fallait faire, ramener Lessen à l'heure du jour et du travail, le jour s'était levé.

De loin en loin, emma-versus-emma rappelait que depuis le début elle attendait la fin. À quand la fin de « Shéhérazade » ? puisque c'est de ce nom qu'elle avait baptisé, non pas Lessen ou bien Névo isolément, mais le couple qu'ils formaient et qu'elle voyait fuir en avant, saccageant un à un les possibles de Lessen. Car ils avaient leur méthode, à leur manière d'enfants pleins de rage qui dévastent la pouponnière, et on se demandait ce qu'ils faisaient d'autre, de représentation en représentation, limitée ou non (elle était membre du groupe de Névo Bis, jamais elle ne manquait une séance). En compagnie de Névo, Lessen passait son temps à raconter tout ce qu'il pouvait être, éventuellement, et les avenirs tombaient les uns après les autres, « consumés dans l'image ».

Mais, remarquait emma, ce n'était pas un petit contrat pervers qui vous protégeait de ça : « Eh bien, avait dit Lessen au premier matin, comment changez-vous cette vie-là ? ».

Le moment était venu, de fabriquer une vie de rechange pour Lessen, qui en effet avait « un autre sens du jeu », attendant que l'autre lui signât son chèque, nécessairement exorbitant. Et l'autre au pied du mur, au pied de son mur, signant sans sourciller son chèque sans provisions, sous le prétexte qu'il n'y pouvait plus rien, ne faisant pas un geste, pas le premier geste de bon sens ou de simple secours, pour ramener Lessen ici. Oh, il l'avait ramené à Paris en temps et en heure, on pouvait compter sur lui, quand il ne s'agissait que de conduire, on se demandait d'où il tenait l'audace de conduire encore dans cet état-là. Seulement la vérité selon emma, était que Névo, parfaitement démuni à ce point de son jeu, en un certain moment du temps qui était sa fatigue, la limite extrême de sa propre fatigue, ce qu'il croyait être sa limite extrême au-delà de laquelle il n'y aurait rien, Névo ne pouvait supporter de voir se peindre sur ce visage (ce visage-là précisément, non pas un autre, ce visage aux traits purs qui avait toutes les qualités, trop de candeur pour une lucidité intolérable, une prescience sans expérience, sur les épaules tous les péchés de la terre, l'insupportable faculté de prévoir et de tirer des conséquences), Névo ne pouvait supporter d'infliger lui-même, à titre personnel, le mélange unique de tristesse, de raison et de dégoût que l'autre appelait conscience ou encore déception, s'apprêtant à l'interpréter si bien. « Oh, aurait dit Lessen de sa voix la plus terne, des fictions, c'est là votre pouvoir. Qui vous parlait de rêver, j'ai horreur des songe-creux, j'ai parlé de vouloir ». Mais ni de la déception, ni de cet autre sens du jeu, on ne se protégeait à si bon compte, d'ailleurs Névo ne voulait pas avoir d'avance, contrairement à ce qu'il laissait croire : maître en abus de confiance, une spécialité chez lui, venue dans l'improvisation et peut-être sans la chercher, mais le pli était pris et lui aussi avait ses persévérations, éminemment prévisibles. C'était tout le contraire, sur ce point il mentait comme un arracheur de dents : « Il n'avait pas la force, disait emma, il ne voulait pas l'avoir. »

Longtemps Shéhérazade s'attarda sur le cas du Polytechnicien, qui tracassait Lessen en raison de sa probabilité. C'était un Polytechnicien-poète, entré à l'X on ne savait comment, quoique sûrement pas par hasard. (« Il y avait sûrement des jeux d'enfant, disait Névo - Sûrement, répondait Lessen, les jeux de l'enfant de sept ans qui vient de découvrir Alice aux pays des merveilles : il voit qu'il n'est pas seul à jouer avec les mots. Il est dans sa cabane sous la table de la cuisine avec ses crayons et ses feuilles, or selon les circonstances Alice est grande ou Alice est petite, c'est extraordinaire, car quand tu seras grand, sachant que tu es petit, par la force des formes devient, au prix d'une série de variations : quand je serai grand, tu seras petit »).

Mais, c'était tout le problème, une faculté ne fleurissait pas sans contrepartie, sachant qu'elle ne s'épanouissait qu'en gagnant sur le terrain d'une autre. À peine entré, le jeune Polytechnicien était « traversé d'énoncés, traversé d'énoncés... »,Lessen n'aurait pu prononcer avec un frémissement plus délectable le terme « poétiques », et dans ces conditions il devenait difficile, non de s'appliquer à l'ordinaire, mais de résoudre « un vrai problème de maths ».

Désormais, ce qu'il réussissait était précisément ce qui ne l'intéressait pas, et réciproquement, ce qui l'intéressait, il ne pouvait le réussir - signe que la fin était en vue et que Lessen serait très bientôt hors d'état de s'appliquer à l'exercice le plus ordinaire.

À partir de là, deux voies se dessinaient :

Ou bien les énoncés incongrus l'emportaient. On préférait ne pas y penser.

Ou bien il faisait une promesse. L'idée lui en était venue dans les toilettes, un jour qu'il s'y était réfugié pour sauver la face. Il venait de découvrir un Polytechnicien pendu dans sa chambre et commençait à se sentir persécuté : partout, dans le métro des visages hostiles, des bagarres éclataient à proximité, tout pouvait lui tomber dessus dans ces moments-là, il le sentait, des visages vraiment agressifs dans le métro, dans la rue un passant se faisait renverser précisément devant lui, et maintenant le pendu dans sa chambre découvert par lui justement. La promesse consistait à convaincre une femme désespérée que tout était possible, dès lors on avait un enfant, le point de non retour était atteint, dès lors en avant toute ! Ensuite, il faudrait faire le grand schelem, occuper toutes les positions les unes après les autres, puisqu'il était trop tard de toutes façons (une idée d'emma : l'ennui normalement se termine vers trente ans, quand il est trop tard).

De tous les cas jésuitiquement examinés et défendus sur scène, c'était le plus séduisant, la jeune femme avait de très longues breloques et s'appelait Jane Cast. Malheureusement, malgré l'application Lessen était mauvais dans le rôle du mari. On traînait sur le cas : le plus souvent médiocre et faible dans l'ordinaire, Lessen se surpassait parfois en improvisant sur la promesse. Il pouvait toucher au sublime s'il s'agissait de « régler le problème du temps ».

 

*

 

Un jour, le dernier dans ce qui fut pour Lessen la grande saison des comédies, on joua Le Père de famille.

À en croire le sous-titre, c'était un drame bourgeois. Névo l'avait écrit pour y interpréter le Père, Lessen était le fils, Emma Versus faisait la mère, à quoi venaient s'ajouter huit rôles secondaires. On aimait jouer dans l'entourage de Névo Bis, l'écriture n'était pas avare en comparses, ni les rôlistes chiches en essais ou performances, la seule limite résidait dans les décors naturels qui devaient rester praticables pour le groupe complet : on circulait dans de vraies pièces, à seize avec les spectateurs on s'entassait souvent dans le couloir et on prêtait l'oreille pour surprendre la scène familiale. Une erreur agaçante s'était pourtant glissée dans la distribution, car Phoebé avait au moins dix ans de trop pour le rôle de la Fiancée, aussi Trouillogan voulut-il faire la Colleuse de maths au seul motif qu'il fallait voir cela de plus près et tenter de comprendre ce que Phoebéfaisait dans cette histoire.

« Notez d'ailleurs que Sphinge ou Sphinx, ajouta Trouillogan, cela dépend des langues. J'ai fini par me lasser de ces distinctions douteuses, le temps est une tout autre affaire.

- Imparable raison », répondit Névo Bis qui aimait Trouillogan, et le sexe de la question devint indifférent.

Deux entrèrent dans la pièce sur emploi propre et inchangé : Pommeraye jouait pommeraye à ses risques et périls, Achille était achille auréolé du prestige de ne s'expliquer plus. Nul n'ignorait que Phoebé était l'auteur d'une thèse sur « Théâtralité et expérience », mais Névo Bis, qui était de la partie comme de tous les coups de son groupe, surveillait de près le recrutement de ses membres : avant, pendant et après la représentation, le mathématicien qui jouait Witts ne put jamais regarder Phoebé que de travers, circonstance aggravant la perplexité de Trouillogan.

À quelques temps de là, Lessen ne garde de l'intrigue qu'un souvenir confus. Elle était embrouillée car Névo tout court combinait, comme à l'accoutumée, application vériste au détail livré par le sujet (Lessen), et fidélité non moins scrupuleuse aux excentricités des faux témoins, autorisés de plein droit par leur engagement accepté. Entre blocs les liaisons étaient souvent romanesques pour ne pas dire exogènes, à moins que l'auteur, à court d'informations en certains points imprévisibles de la courbe dramatique, n'usât de ses propres rêves comme d'une universelle colle à images, affreusement adéquate au cas de Lessen : en ses caprices énigmatiques tout finissait par s'emboîter, péripéties, révélations, scènes de reconnaissance, avec aisance son rêve traversait les murs vers la scène où vous attendait le coup de théâtre qu'il avait machiné de longue date pour mieux vous tenir dans sa boîte.

Pas plus qu'un autre, Lessen ne se souvient des tirades : nul n'était censé les apprendre, il suffisait de les enregistrer sur son magnétophone, son dictaphone ou ce qu'on voulait, pourvu qu'on sût manoeuvrer l'appareil soi-même et se faire entendre au moment dit. Néanmoins il fallait, c'était le handicap mineur, se préparer à l'improvisation de certaines scènes qui n'étaient que vaguement tramées : aucune répétition n'était autorisée, on ne connaissait pas tous les partenaires d'avance, au fond on était seul avec son énoncé, quoique la représentation fût dite limitée.

Sans y songer davantage, Lessen avait emporté un petit dictaphone, erreur : toujours occuper le terrain au maximum des possibilités relatives au champ.

Quand le jour vint (le soir), Névo Bis avait trouvé un pavillon de parents en banlieue parisienne. Le décor naturel semblait fait pour les fêtes de famille que Lessen avait pu connaître, ce qui suffit à le troubler durablement - handicap majeur, personnalisé. « Parfait », disaient hôtes et comédiens devant la salle de bains digne d'un émir koweitien, et les robinets dorés rutilaient au musée des horreurs petites-bourgeoises. Quelqu'un avait rêvé ici, on avait dû rêver autre chose pour la génération suivante, la salle de bains arabe matérialisait l'intention : Shéhérazade naissait ici, elle ne pouvait naître ailleurs (acte I, scène 1, à 20h45, scène d'exposition muette). Partout dans la maison, on découvrait aux murs des photographies encadrées des robinets pris sous les angles les plus divers et entraînés dans de curieuses variations. Seule retouche apportée pour l'occasion au décor naturel, cette série numérotée et minutée balisait le parcours des quelques Simples Spectateurs (cinq, peut-être six, il ne pouvait y en avoir davantage en raison de l'espace scénique). Ils suivaient la représentation de pièce en pièce, chuchotant à peine et polis comme les visiteurs d'une maison-témoin dans un lotissement à vendre, accompagnant ou précédant les acteurs selon les cas : I.1.20h45, I.2.20h47, I.3.20h51, et ainsi de suite jusqu'à V.10.23h45, on n'avait qu'à régler sa montre au préalable.

La variation sur les robinets de la maison donne la formule du réalisme déviant de ce pseudo-drame bourgeois. Remarquablement floue pour l'essentiel, la peinture des conditions sociales s'obnubilait à plaisir sur de tels détails, monstrueusement grandis, sortis de leur cadre et captés dans une ligne évasive, toujours plastique et furieusement dynamique comme la techno d'accompagnement. (Car de rave en rave, Lessen avait fait le tour de ses frasques entre douze et dix-sept ans : transes et crypto-flights, sens des compagnies initiées au sein de la foule enivrante, zombies, ecstasies et coucheries, bien avant les mathématiques qui faisaient leur office plus brillamment, c'était un jeune agneau chargé des péchés de la terre). Et ainsi l'arabesque fuyait-elle en avant sans vous laisser le temps de respirer, encore moins de penser : I.4.20h57, I.5.20h59, on n'y arriverait jamais, impossible, on consultait sa montre d'étape en étape, pressé comme le lapin d'Alice par des affaires plus urgentes.

Dans l'esprit de Lessen, la scène du rire du Père se détache du mouvement avec une intensité pénible. Lessen a amené sa Fiancée au déjeuner du Dimanche, il a vingt ans comme elle en principe. C'est bientôt l'heure du café et des petits fours, mais la conversation devient politique, la Mère fronce les sourcils et le Père commence à s'échauffer à blanc, c'est dire qu'on ne comprend plus comment il a l'audace de se taire au mépris des civilités. (Un jour le père de Lessen a signé d'une croix son bulletin scolaire, « comme toutes les analphabètes d'ici ». C'était une usine du textile dans l'Est de la France, une ruche d'ouvrières du textile à ses ordres. Lessen en cours préparatoire, pour le coup innocent, ne comprenait pas les questions de la maîtresse. Le Père est grand, son silence est monumental, il parle autant qu'il faut pour vous le faire savoir. « Tu fais des études, dit le Père, parce qu'une masse de prolétaires est disposée à payer ça. »)

La Fiancée parle beaucoup, autrefois elle a appartenu à la Ligue Communiste Révolutionnaire, le Père écoute attentivement en attendant la suite. Depuis deux ans, Phoebé milite activement au Parti socialiste. S'ensuivent des justifications d'autant plus longues que personne ici n'a rien à répondre.

« Mais il y a toujours eu des pauvres ! » finit par dire Phoebé.

Au cri du coeur, le Père souffle bruyamment la cendre de sa Rothmans qui tombe sur la nappe blanche, puis il est pris de rire. Il y a un moment déjà qu'il ne peut plus regarder que la nappe, mais juste avant de sortir il lui faut se tourner vers Lessen, comme pour saluer l'exploit inattendu.

Névo amorce le rire au naturel, encore bienséant. Avant de partir en cuisine, il met en marche un petit magnétophone branché sur la chaîne domestique, d'excellente qualité. Il reproduit la fin du dialogue précédent, puis le moment dégénère, la voix de Phoebé chuchote en boucle : « mais il y a toujours eu, mais il y a toujours eu », pendant qu'il prépare le café avec emma. Sur la bande-son le fou rire s'enfle de bruits parasites : rires d'autres hommes, de plus en plus gras, populaires, malséants, agrémentés de fioritures et commentaires divers, au loin se mêlent les rumeurs de plusieurs manifestations, la concaténation sonore broie de l'histoire, ignorant la chronologie. « Qui le premier ? demande Névo, qui fut le premier traître ? ».

Une voix d'ouvrière se détache pour se faire entendre en toute clarté, c'est la femme des usines Wonder en 1968 : elle crie qu'elle « n'y rentrera plus jamais dans cette taule », elle crie que c'est dégueulasse ce qu'on est sale quand on a travaillé là-dedans, noire de suie même après la douche.

« À la voix, on entend que Wonder est belle, d'un genre de beauté fière qu'on n'asservira pas ».

Àces mots le choeur des hommes rit de plus belle, la voix du Père remonte au premier plan (« Pour toutes ces raisons, Pour toutes ces raisons »), la voix de la femme sort du champ dans l'hilarité générale.

Lessen ne bouge pas, il est là pour entendre immobile, jusqu'au bout et planté au salon, son magnétophone répéter : « De toutes façons, elle était moche, de toutes façons », tandis que Phoebé examine ses ongles peints et vérifie le soin apporté à sa tenue bourgeoise. Parfait.

Son visage se détend, elle adresse au public un sourire aimable et annonce la scène suivante.

 

*

 

Après la représentation, Lessen voit Névo fatigué, peut-être abattu, cherchant sa veste puis croisant le regard de Phoebé. Debout à côté du buffet avec sa coupe de champagne en plastique, elle parle avec les spectateurs qu'elle a invités, respirant on ne sait quel triomphe. Or le sourire fendillé de doutes, elle s'avance vers Lessen pour lui dire, d'un ton d'intimité déplacé :

« C'est bien que tu sois là. »

Quelques jours après, quoique la chronologie ne soit pas nette, Lessen entrait à l'École Normale Supérieure, Névo sortait de sa vie.

Pas de réponse sur Odds, sinon des Apocryphes qui proliféraient, Névon'y était plus, inutile de l'appeler.

 

© Véronique Taquin

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