Pour mémoire

 Neuvième et dernière livraison. Où deux compagnons d'Odds s'efforcent d'achever le récit de Lessen.

 

 © Béatrice Turquand d'Auzay © Béatrice Turquand d'Auzay
Neuvième et dernière livraison. Où deux compagnons d'Odds s'efforcent d'achever le récit de Lessen. Danger des rêves selon emma. Pommeraye, remplaçant de Lessen auprès de Névo, reçoit en dépôt les archives du site. Où il est question des pères et des fils.

Scène de reconnaissance de Lessen et Pommeraye, au lieu où Névo a rêvé de rencontres. Fin du roman d'apprentissage : énigme du temps, de la foi et des liens.

 

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RÉSUMÉ DE LA LIVRAISON PRÉCÉDENTE

Tandis qu'Ida organise le départ, Lessen songe à cette ressemblance inventée par Ida entre lui et Névo ; il se souvient que Névo ayant un jour enseigné a reconnu en lui la voix d'un autre. Adieux à C. à qui il dit enfin clairement qu'il ne l'aime pas ; voyage de retour en avion ; Lessen raconte encore qu'il a suivi Ida à Paris : la diva décatie quitte Névo et monte dans un taxi ; scène de série noire, comme lorsque dans un motel californien elle lui a appris qu'elle attendait un enfant de Névo. De loin, celui-ci aperçoit Lessen, et l'appelle pour lui donner rendez-vous chez lui.

Selon Emma, Lessen a du mal à écrire la fin du récit, à raconter sa conversation puis sa semaine de voyage avec Névo. Lessen décrit l'appartement de Névo, les appareils d'enregistrement, les fils qui s'enchevêtrent, le prie-dieu rouge du scénario d'Ida, les dossiers d'archives sur les pseudos du site, et Névo qui le reçoit le téléphone à la main tout en offrant de l'alcool. Plus difficile encore à raconter, la semaine de bonheur pour approcher cet amour impossible : la main de Névo sur la carte, deux voyageurs comme deux oiseaux flamands qui marchent de leur pas accordé, un réceptionniste qui propose des chambres communicantes d'un air entendu, et Névo qui tutoie Lessen pour donner la comédie publique du père et du fils, que pourtant il ne peut supporter. Après une semaine de voiture jusqu'au désert du Maroc, le retour est pénible. C'est Lessen qui conduit tandis que Névo boit pour eux deux, et finit par demander si Lessen a revu son père. Satisfait de la réponse négative, il prend la main du jeune homme et s'endort.

 

 

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BREAKING THE WAVES

 

 

Reprendre et mettre en ordre, élaguer, développer, il le fallait pour parvenir à cette trame et donner sens à l'histoire livrée en morceaux par Lessen, si tant est que dans sa paresse d'écrire il n'eût pas trouvé moyen d'en finir autrement.

Cependant on ne venait pas à bout comme on voulait de la difficulté qui arrêtait Lessen, quand il s'agissait de définir le point de vue de Jean Névo.

 

*

 

« Depuis la terrasse d'un hôtel - ce doit être en Espagne, bien avant le chemin du retour - Lessen l'aperçoit dans sa chambre, une nuit. D'abord derrière les volets de bois il ne voit que les jambes allongées, les pieds nus sous le pantalon de toile blanche, ensuite la fumée de cigarette, puis la main sur un verre de cognac. Il ne dort pas, il s'est assis par terre - on l'imagine dos au mur - un insecte monte sur sa main, qu'il regarde un moment comme il regarde le verre, en se demandant ce qu'il va faire. Il se lève, attiré par un bruit, dehors. "Ah c'est toi ?", dit-il en le retrouvant sur la terrasse dans l'odeur encore chaude des herbes. Il est temps de repartir.

« La scène est imaginaire, écrit Lessen, je dois inventer le tutoiement. Nous sommes repartis dans la nuit, je n'ai pas demandé à quoi il pensait, lumière allumée à cette heure de la nuit. J'étais seulement trop mal à l'aise, de l'avoir observé quand il détournait mon regard par tous les moyens. "Cet hôtel est nul", dit-il en me rejoignant sur la terrasse. Nous sommes repartis aussitôt, jamais je n'aurais fait un mouvement, pour déranger le fragile édifice de fictions qui nous permettait d'être là ensemble. Je revois un adolescent tremblant, écrivait Lessen.

« "J'aimerais autant conduire de nuit, dis-je, pour la chaleur.

« - C'est vrai ça, dit Névo, il y a la chaleur".

« De sa voix de maître insupportable. Dans la voiture, il fallait de la musique violente, il ne s'endormait pas.

« "Mais vous êtes nul en musique, ou quoi ? dit-il pendant que je cherchais une radio à son goût. Ah de Dieu ! ce que vous pouvez..."

« C'est vrai, ça, ce que je peux être nul en musique, je ne l'ai pas assez dit. »

 

*

 

Ici les brouillons de Lessen restent en plan.

Comme s'il ne pouvait moins se soucier de la conclusion musicale d'un développement ? Non, comme chacun il en connaissait l'exigence et plus souvent qu'un autre, quand tout se dérobait par ailleurs.

 

*

 

« Aussi nos deux héros, concluait emma à son heure, enfin devant leurs factures impayées, commençaient-ils à mesurer le prix de l'imaginaire. Avec la conclusion : Ne rêvez pas. »

Il se serait bien trouvé un internaute pour désirer de lui porter la contradiction, mais il n'avait pas les moyens de son jeu. « Lessen se passera bien un jour, avança pommeraye, du genre de sagesse rance qu'Emma dispense à propos de l'imaginaire », et ce fut tout pour l'année 2000. Si emma savait occuper une place vide, pommeraye n'avait pas d'anecdote rivale en réserve et il ne disposait pas du premier mot de la sagesse de rechange quand il se contenta d'écrire : « Et ce fut tout pour l'année 2000. »

Ici il faudra peut-être dire quelques mots de pommeraye, qui avait écopé de la fonction de webmaster par intérim, un jour que Névo n'en pouvait plus. Alors il était installé à Londres avec une nouvelle adresse anglaise : pommeraye@cam.ac.uk.

C'était peu de jours après la représentation du Père de famille, et déjà Névo se débattait dans une histoire d'avortement qui tardait à se faire.

« Vous voyez ces trucs-là, dit-il en agitant un disque dur. Ce sont les archives d'Odds au complet. Tout ce qui a pu s'écrire, y compris ce que j'ai évacué du site, qui a dit quoi et quand, tout. Je ne veux plus rien chez moi. Pouvez-vous vous arrangez de ça, dit-il très clairement, sachant que je ne veux même pas savoir si le dépôt est provisoire ou définitif ? »

Il y avait aussi le modus operandi du webmaster, la procédure d'autorisation « Oddfellow » et d'autres choses encore, vraiment tout ce dont Pommeraye, affreusement français dans l'exil, avait besoin comme d'un mal de dent provisoire ou définitif.

« On peut réinjecter ce qu'on veut après coup, dit Névo, mais sabrez là-dedans. Pour le reste, le pire est que ça marche tout seul. L'essentiel est de sabrer à temps là-dedans, sans quoi ça prend des proportions. Vous voyez ce que je veux dire avec les proportions, il ne s'agit pas de briser les vagues.

- Briser les vagues ? Ah non », disait Pommeraye qui aimait l'euphémisme comme une langue étrangère, utile aux rééducations. Mais à l'époque il n'avait pas l'intention de voir et il savait s'arranger tant bien que mal, en compagnon épisodique de Névo, « aux distances de l'amitié », respectables entre Londres et Paris.

 

*

 

« Ce salaud n'a pas d'enfant, disions-nous, il n'en aura jamais. »

 

*

 

« J'ai vu Lessen une fois, dit Pommeraye bien après, et son éclat m'a fait mal.

« Nous avons joué ensemble une petite pièce qui me plaisait et que je ne comprenais pas mieux que lui. L'éclat dont je parle... à vrai dire comment en parler tant l'énoncé comporte de contradiction ? C'était celui, objectivement bref et brutal, de ces beautés du sortir de l'adolescence, attardé sur un corps trop grand pour une telle naïveté. Mais retiré aussi, plus éloigné, spectral et comme lunaire, il m'en désignait aussitôt un autre, jamais aperçu de moi auparavant, et qui le regardait. Au delà pourtant ce n'était pas un soleil qu'il y aurait eu à voir, bien plutôt la terre et une sorte d'aimant général qu'il fallait subir ici-même, captant toutes forces autour de lui dans une seule intention : Jean ce soir-là dans toute sa puissance de comédien, comme un champ magnétique attirait Lessen ici-bas et ne s'occupait de rien d'autre. C'est beau à voir comme Lessen, dit Pommeraye, ce spectacle occupe entièrement. Tant d'énergie concentrée vers un seul but, quand pour une fois on la voit - et Lessen luisait de sa présence de simple reflet : délectable et si pâle, si près de mourir, retenu dans la fragile construction de lueurs que l'autre orientait.

« Jamais auparavant je n'avais vraiment vu Jean. Seulement des reflets qu'il renvoyait par hasard dans la ferme intention de n'y être pour rien. De fait, il n'y était pour rien dans mon cas. »

 

*

 

« Proximité, dit Pommeraye, ou mieux encore, familiarité. Il faudrait compter avec Lessen. Prendre la bonne habitude de compter avec lui, combien de fois Jean a couché avec moi, songeant à tout ce qu'il n'avait pas fait, tandis que je pensais : "Je ne me demande pas ce qu'il étreint dans la nuit, parce que je le sais, au moins je le sais quand il est avec moi." »

 

*

 

« Ce que Lessen était devenu, tandis que je voyais l'autre, c'est la question qui est née pour nourrir mon doute quand j'ai voulu rédiger l'histoire inachevée. C'est cette question qui m'a retenu puis arrêté, non pas l'impossibilité d'imaginer le point de vue de Névo, puisqu'il ne m'était pas inconnu au sens biblique de Lessen-l'intouché.

« Mais ce que Lessen était devenu, peut-être par miracle glacé dans son givre, je n'avais pas moyen de le savoir, refusant de le chercher à l'imitation de l'autre qui venait toujours me voir de loin en loin.

« Si j'ai bien compris, quand il n'en pouvait plus. Et ça faisait longtemps.

« Longtemps j'ai tenté de me convaincre, fabriquant ma version des faits. Névo venait chez moi comme il aurait désiré que l'autre le fasse : entrant pour s'installer comme s'il était là chez lui, avant ou après l'heure, prenant un livre en attendant qu'on sorte, une bière dans le réfrigérateur ou je ne sais quoi pour patienter pendant que je n'y étais pas ; sans se soucier de rien en attendant que j'y sois, parce que j'y serais tôt ou tard de toutes façons. Ce que jamais Lessen n'aurait su faire en ami, puisqu'il se trouvait qu'il l'aimait, dommage.

« Longtemps et beaucoup trop, car je n'ai que ce trait commun avec Lessen, de rester vague sur ce que je ne saurais compter d'aucune manière raisonnable. Parler de patience est comique dans mon cas comme dans le sien. Pour le reste, on dirait que Jean le fait exprès. J'ai les cheveux bruns et par moi-même je parle à peu près normalement, depuis longtemps j'ai décidé ce qu'il vaudrait mieux penser de mon père. Il n'y a que la taille, il est vrai que j'ai sa taille, non pas sa figure, mais la dégaine et la taille. Une sorte de pantin brun disponible à Londres ou à Paris quand l'autre n'en peut plus, c'est ce que je peux voir et aussi ce qu'il atteint, quand il est avec moi dans la nuit.

« Pour Emma ces pantins n'existent pas. Ont cette propriété d'être quelque chose qui n'existe pas. Quant à Twinlight dont j'imagine trop volontiers le rire cinglant à ce sujet, elle est passée à la trappe avec pertes et fracas. Plus précisément avec un enfant dans le ventre dont il ne voulait pas. Il ne pensait à rien d'autre quand il venait me voir au début.

« "Un enfant. Vous imaginez ça, vous ? Non mais dites-moi que c'est dégueulasse, le pire coup d'un dégueulasse qui se médite aujourd'hui."

« J'ai oublié ce que j'ai dit des pères et des fils. Sûrement pas grand chose, parce que je ne méditais rien.

« "C'est ça, dit Névo. C'est comme vous dites, une question de nature : il y a les pères d'un côté, et puis les fils de l'autre, qui se débrouillent, et moi je ne suis pas un père. Je suis un fils. Bref si j'ai bien compris, vous pouvez garder ça, dit-il en désignant les archives du site, jusqu'à ce qu'on n'en parle plus." »

 

*

 

« Jusqu'à ce qu'on n'en parle plus, nous étions deux fils presque frères. Longtemps j'ai combattu ses expressions, "provisoire ou définitif", "sachant que je ne veux même pas savoir", luttant contre la colère que j'étouffais en me demandant s'il le faisait exprès, avant de m'apercevoir qu'intentionnelle ou spontanée, cette façon de parler avait déteint sur moi, comme si je n'avais été là que pour lui donner la réplique dans le long monologue qui me concernait toujours de plus loin, sans cesser de m'entraîner plus avant.

« Ce que Lessen était devenu... Comme si j'avais fait mienne l'inquiétude informulée de Jean à ce sujet. Comme si cela avait eu un sens dans mon cas de prendre son parti - ou le leur.

« Un jour, j'ai cessé d'écrire, trouvant stupide d'aller voir Breaking the waves pour chercher ce qu'il avait voulu dire, des années auparavant, avec son expression de "briser les vagues".

« Sans apaisement l'histoire s'est endormie - je me souciais comme d'une guigne des sources anglaises de Diderot, sur lesquelles j'étais censé travailler. Malheureusement je n'avais pas les ressources rhétoriques de Lessen, si bien que je ne faisais rien. À mon tour j'aurais tout laissé en plan : aussi bien Diderot avec ses sources anglaises, que le jeune vieillard qui venait de la Lune et son ancêtre invétéré, vieux à mourir sur le champ d'un savoir dont je ne voulais pas ; tout puisqu'il m'aimait tant quand je ne savais plus rien en penser et qu'alors il n'avait aucun moyen de me voir.

« Peut-être cela aurait-il duré encore, c'est possible, je peux m'enferrer très longtemps, pensant à l'endurance. "Je peux rester seul très longtemps", est-il phrase plus stupide à prononcer devant qui de droit ? C'est pourtant ce que je lui ai dit, comme s'il l'avait écrit, résolu à ne plus toucher à sa saleté de site, et ne songeant, quand il disait "jamais", qu'à Lessen ou à ce qu'il avait appelé ainsi.

« "Jamais" lui demandait tant d'efforts, que j'ai fini par entendre ses promesses informulées, souhaitant avec lui qu'il ne cessât jamais de les payer pour nous deux. J'entends encore Emma ricaner, sachant que nous étions au moins trois :

« "Mais de qui parlez-vous, dis-je, de Twinlight ?

« - Non, répond-elle. Vous avez fini par m'intriguer à votre tour."

« Je n'ai pas l'âge de leur fatigue et je crois que rien n'aurait changé dans ce temps suspendu, si je n'avais fait une rencontre, un jour. »

 

 

C'EST TOI ?

 

Quand j'ai rencontré Lessen par hasard, quai des Grands-Augustins, j'ai pensé qu'il avait changé, mais non comme on vieillit. C'est peu dire que sa présence m'a désorienté, le souvenir des premiers mots échangés me paraît aberrant. « Oh c'est toi... »peut-être est-ce Lessen qui l'a dit, comme s'il me retrouvait, non dans la rue et après des années, mais dans quelque pièce calme où il se fût cru seul, un moment en retrait dans une fête pleine d'adolescents - peut-être est-ce bien moi qui l'ai dit ainsi, seul le sens est certain avec l'intonation exacte. Les premiers mots étaient déplacés, il n'en a pas fait la remarque, et moi non plus parce que je pensais à autre chose.


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*

 

« Jean a écrit quelque chose sur cet endroit, dis-je. Il a rêvé de rencontres ici.

- Jean ? » dit Lessen, mais il me reconnaissait et le sourire montait sur son visage tandis qu'il retrouvait mon nom. « C'est un faux nom, j'espère ?

- Pommeraye est un faux nom ?

- Oui, dites-moi que c'est un pseudo.

- C'en est un, dis-je. »

Je lui ai montré le nom du quai sur la plaque bleue, demandant qui confondait saint Augustin et les Grands-Augustins.

« Ah je ne sais pas, mais vous avez raison ! » dit Lessen en découvrant l'inscription. Il avait l'air ravi.

Nous étions déjà assez loin de là, à la recherche d'un café, quand j'ai encore demandé (je me suis entendu demander, effaré de dire ce qui me venait ici, parce qu'il n'y avait plus de raison de m'arrêter), si c'était Ida ou lui-même, qui se trompait sur le nom de ce quai.

« Eh bien... c'est sûrement moi, dit-il de sa voix proche, insupportablement proche et pas du tout inquiète. »

 

*

 

« Ce n'est que du sommeil, dit Lessen de sa voix apaisante. Une sorte de sommeil », parce que lui savait ce qu'il avait trouvé dans mon sentiment de déjà-vu.

 

*

 

Jean avait parlé de cet endroit, des petites rues mortes près d'un cinéma, entre Saint-André des Arts et le quai des Grands-Augustins. Bizarrement il y avait fait des rencontres à plusieurs reprises, liées à M., bien après les dernières vacances qu'il avait passées avec elle et le groupe d'amis qui accompagnait cet amour d'enfance. Un groupe à revoir nécessairement d'année en année, entre sept et dix-huit ans, parce que c'était une colonie de vacances. (« L'obligation de voir ce qui va se produire, dit Névo, car de vacances en vacances, il faudra être là pour constater, et d'année en année la décomposition sera parfaitement nette, avec tout le temps de réfléchir dans les intervalles, vraiment tout le temps d'être bien sûr de ce qui se profilait dans le demi-jour de vos craintes. »)

La première fois, il marchait dans un état de distraction complète, pensant à un certain A.G. qu'il avait perdu de vue, quand soudain A.G. s'était trouvé face à lui, souriant puis riant de son saisissement. Il n'y avait guère de hasard, la salle de cinéma toute proche attirait alors un public étroitement défini : à de certaines heures, il suffisait à Jean d'emprunter ce chemin pour venir se jeter dans la gueule du loup, pourtant c'était le genre de fait exprès qui ne lui crevait les yeux qu'après coup.

À peine avait-il eu le temps de rougir de l'évidence devant A.G., il était clair qu'A.G. ne tenait pas à aller au cinéma. Il avait déjà vu les films programmés - des concerts de Jim Morrison et de Jimi Hendrix - curieux désir de ne pas en finir avec un temps qui n'avait pas été le leur, en dépit de la chronologie. A.G. n'était pas pressé de revoir ces films, il traînait par là. C'était lui qui avait retenu Jean, cessant bientôt de cacher qu'il avait tout son temps. Au café, c'était encore lui qui avait fait durer une conversation distendue, puis vide. Il s'enferrait peu à peu et Jean ne l'aidait pas, il n'en avait aucune envie.

L'incident était infime, mais il ne se détachait pas pour Jean de l'effet d'écho désagréable où il avait pris sens pour lui. À plusieurs années d'intervalle, il avait croisé d'autres personnes liées à M. dans ce quartier, toujours dans les rues mortes et non loin du pub où, une seule fois, un rendez-vous donné avait réuni ces relations de vacances - les plus jeunes d'entre eux venaient d'avoir dix-huit ans, le temps des interdictions de boîtes et de bars était terminé, cette remarque de M. reste pour Jean le seul souvenir marquant de la réunion. Pour chacune de ces rencontres, il avait reconnu le fait exprès derrière le faux hasard, une forme d'intention derrière la distraction, mais que cherchaient ces gens dans ces rues, pour qu'il les y rencontrât si facilement et si semblablement désoeuvrés ? Aucune bande d'adolescents constituée pour l'été n'était plus mal assortie que la leur. Jean a oublié la plupart des noms, et s'il excepte M., personne ne se distingue aujourd'hui par une particularité qui lui semblerait seulement touchante après coup.

 

*

 

« Oh c'est toi...

- Oui, ai-je répondu, regardant Lessen et recherchant l'anomalie, insituable en son apparence. Il avait la même coupe de cheveux, un peu plus longue que dans mon souvenir, mais c'était la même, les cheveux blonds un peu trop longs peut-être, rien de plus.

- Jean a rêvé de rencontres ici, dis-je. Il a dû écrire cette histoire, mais je n'en suis pas sûr. »

Lessen souriait comme s'il n'y avait que des années de moi à lui, un grand trou de temps vide que je m'efforçais de ne pas regarder, quand j'aurais dû chercher le ton qui convenait pour lui répondre. Ç'aurait dû être facile de trouver la réplique, il parlait de miracles et de probabilités sur un ton si léger, il se montrait si sociable dans sa manière d'éviter toute remarque sur l'âge ou sur le temps passé. Cinq ans au moins, non, sept ou plus, bien plus peut-être, combien d'années ? Je ne savais plus ce que je comptais, de mes relations avec Jean ou des leurs, de toutes leurs histoires dans une nuée de confusion qui allait fondre sur moi et pouvait emporter, avait déjà emporté, Ida pour commencer, et puis avant ou après, l'endroit où il n'arrivait rien (Ida qui n'était pas que ce nom de Twinlight, dédoublée en l'idée), pour finir le même endroit où ma vie suspendue s'entendait déformée dans l'écho des moments. « Concaténation », ça faisait partie des mots que Lessen, comme Névo, semait sur son passage, un mot et puis un autre, patiemment, très patient désormais, je n'entendais qu'écrasement et broyage, « la concaténation broie de l'histoire »,il semblait se moquer de moi, « réduisant la chronologie », et c'est ce que je pensais au centre de la nuée, « à néant »,broyage à venir, très bientôt à néant, partout autour du centre tournoyant des pressions les plus basses, « ici maintenir les pressions les plus basses », je n'avais plus qu'à incarner ses moindres métaphores, aussitôt suggérées, dans l'instant je les éprouvais. Pour seule défense, des idées de bars et de débauche se frayaient leur chemin en moi, au bout de chaque impulsion, au bout de chaque couloir rapidement parcouru en pensée, des scènes brutales s'éclairaient rapidement, pour se ramener sans reste à des termes explicites, définis. « Sans reste, défini », je me répétais ces mots que Lessen avait dits à propos d'autre chose, mais l'impression ne se dissipait pas, Lessen n'avait aucune intention de ce genre. J'aurais donné n'importe quoi pour ne pas savoir ce que je comptais dans la machine à broyer - des années -, ne pas entendre le chiffre exorbitant, ni dans sa bouche ni dans la mienne - des années -, et à chaque mesure approchée, à chaque brève impulsion, ma pensée se détournait à toute force et j'entendais ma voix qui parlait à Lessen, toujours plus déplacée. Comme s'il s'était agi, non de savoir que lui dire et comment régler nos rapports (il parlait de preuves et de probabilités, « des échos déformés d'une scène déplacée »), où raccorder dans la série des moments qui nous avaient été communs et dont la chronologie se dérangeait si facilement, mais uniquement de me voir ou de ne pas me voir en cet instant, moi et mon immobilité devant une addition ruineuse que dans tous les cas je refuserais d'acquitter. Trente-cinq ans, j'ai trente-cinq ans maintenant, combien de plus que lui qui ne paiera jamais rien ? (« Qui parlait de payer ? - Non non, murmure Lessen très doucement, vous vous trompez », l'accent parfait, si parfaitement authentique et imité jusqu'au sourire de l'autre quand il sait ce qu'il veut.)Comme si jamais - ce qui est faux - je n'avais cesser de traîner dans ces rues-là, d'y combiner mes faux miracles, d'y traquer ceux qui reviendraient, comme moi, ne sachant pas ce qu'ils cherchaient dans un endroit où si peu était arrivé.

 

*

 

« Oh, c'est toi », dit Lessen.

- Oui, ai-je répondu, oui bien sûr je suis là », comme si le temps passé n'était que cette distraction de Jean, non pas même son caprice, seulement sa distraction momentanée dans le cours d'une fête qui ne pouvait signifier que peu.

- Vous récitez une histoire, dit Lessen, et ce n'est pas la nôtre. »

Je regarde Lessen sans plus situer dans son apparence l'anomalie qui me trouble.

« Vous m'avez tutoyé au début, n'est-ce pas ?

- C'est moi qui l'ai fait ? répond Lessen.

- Tout au début.

- Ça m'aura échappé comme à vous. »

 

*

 

« Qui vouliez-vous rencontrer ici ? Jean ?

- Il ne viendrait pas ici, dit Lessen. Il a écrit cette histoire.

- Je ne sais plus s'il l'a écrite.

- N'importe, il a raconté ça avec le nom de ce quai-là.

- Et...?

- Et moi, dit-il, j'y suis.

- Je ne comprends pas. »

 

*

 

Il y a plusieurs versions de la suite de notre conversation, dans les incertitudes de ma mémoire du détail. Pourtant c'est toujours le même mouvement qui se dessine quand les variantes se multiplient, même si je ne parviens pas à fixer l'image de façon plus précise : à mesure que je m'enfonce dans le trouble de la reconnaissance, parole et distances se dérèglent entre nous, agrandissant encore la brèche ouverte en moi par l'impression première, la violence monte avec une ironie qui n'est plus seulement la sienne mais celle, beaucoup plus large, de la situation, jusqu'à ce qu'éclate le rire qui me répond, quand il n'y a plus moyen de me dissimuler, comme de lui dissimuler, le sens de notre présence en ce lieu.

« Je ne comprends pas.

- Vous ne comprenez pas, avait-il répondu, combien de fois vous avez dû venir ici, pour avoir une chance sérieuse de m'y rencontrer ? ».

Mais la conversation avait repris et duré :

« Qui vouliez-vous rencontrer ici ? Jean ?

- Il ne viendrait pas ici.

- Qui alors ?

- Vous, par exemple.

- Je ne comprends pas ».

Duré encore et dérivé, dans l'éloignement ou dans l'approche (« Il serait peut-être temps de savoir ce que vous cherchez »), jusqu'à ce qu'enfin une phrase plus choquante qu'une autre me ramenât à moi-même :

« Vous ne croyez pourtant pas inculquer une croyance ? »

Peut-être la phrase que j'ai prononcée, bizarrement tournée comme celle-ci, était-elle encore plus circulaire et comique, peut-être le ton m'était-il encore plus étranger, à moins que l'idée, la même idée dans une forme quelconque mais surgie de façon trop abrupte, ne fît que conclure une série d'enchaînements informulés dans ce qui précédait. Il s'est mis à rire et jamais jusque là, ni de Jean ni d'un autre, une expression humaine ne m'avait repoussé à ce point ni soufflé : soufflé comme un fétu de paille qui n'avait pas plus de raisons de penser que d'être ici ou là.

Par la suite la violence est retombée et il s'en est excusé - quoiqu'elle ne fût pas seulement la sienne - comme d'un moyen qu'il avait employé pour faire tomber des faux-semblants et en venir à ce qu'il voulait, lui : savoir qui j'étais, savoir ce que l'autre regardait, maintenant, non pas renouer avec lui ce qui n'aurait pu l'être, mais en finir, puisqu'il l'avait désiré autant que moi, poussé ici par le même besoin : pour sa part il ne lui fallait que s'assurer de ma présence, au delà de ce qu'un rapport convenu pouvait lui apprendre de moi, s'il ne l'enfermait d'emblée dans une haine sans mélange ou d'autres formes de ressentiment.

Nous avons continué à parler et j'ai certainement dit beaucoup de moi-même, à force de chercher les explications dont j'avais besoin pour en finir avec son histoire. Ce qu'il voulait était passer ce moment avec moi et m'entendre ainsi me décrire de façon indirecte, il ne faisait qu'entretenir les conditions de cette parole déplacée. Il n'entrait pas vraiment dans mon système d'explications, il ne le démentait pas non plus, comme si c'était plutôt mon affaire. Une fois seulement l'ironie est revenue quand j'ai parlé de « renoncement », mais ce n'était qu'un écho très affaibli de son rire, l'indication d'une discordance qui pouvait après tout se résoudre d'elle-même. Quant à ce qu'il appelait « temps », il ne voyait pas comment me répondre directement, puisque c'était pour lui une pensée moins abstraite que confuse, et qu'il avait moins d'idées à ce sujet que de hantises. C'est pour en dire quelque chose, malgré tout, qu'il rapportait des anecdotes de temps à autre, ajoutant des détails à mesure qu'ils lui revenaient, plus ou moins rattachés à ce qui me préoccupait. Le plus intéressant à ses yeux restait le plus obscur, le temps énigmatique où il avait rencontré Névo et qui s'était renouvelé de rencontre en rencontre : quelque chose qui n'était ni réel, ni irréel, et dont il n'y avait pas lieu de revenir comme d'une illusion - s'il exceptait le beau mensonge d'une semaine de vacances, quand l'autre se dérobait au regard, prenant sur lui toute l'inquiétude de la fin à venir. Mais si ce genre d'énigme, distincte du secret des ruses conçues pour différer la fin, avait de quoi décourager la parole, à force de paradoxes qui ne risquaient pas de me satisfaire, il lui suffisait peut-être, pour se faire comprendre, de l'appeler « temps des rencontres » : puisqu'il m'avait moi aussi rencontré de cette façon, une fois, dans ce souvenir du présent qui n'était pas simplement le sommeil de la conscience.

 

*

 

Un matin en rentrant chez moi, j'ai trouvé Jean endormi sur le canapé, un livre à la main.

J'ai détruit les archives du site, puis la fin du récit est venue tandis que je regardais ce visage aux yeux clos :

 

« "Tu as revu ton père depuis ton retour ?

« - Non, dit Lessen.

« - C'est bien", dit Névo en s'endormant. Sa main se referme sur celle du jeune homme et il y a dû y penser quelques fois avant d'en arriver là. »

 

 

FIN

 

© Véronique Taquin

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