Imitation of life

Un roman du réseau. Cinquième livraison. Trois ans après, depuis Boston, Lessen cherche Névo sur Odds et trouve Ida qui est à Paris. Ida écrit l'histoire de Lessen, Lessen écrit l'histoire d'Ida, mais l'un et l'autre ne cherchent que Névo.Correspondance de Lessen et Ida. À Paris Ida s'isole à la bibliothèque, à Boston Lessen s'empêtre dans sa thèse, mais le couple se forme, de part et d'autre de l'Atlantique.
 © Béatrice Turquand d'Auzay © Béatrice Turquand d'Auzay
Un roman du réseau. Cinquième livraison. Trois ans après, depuis Boston, Lessen cherche Névo sur Odds et trouve Ida qui est à Paris. Ida écrit l'histoire de Lessen, Lessen écrit l'histoire d'Ida, mais l'un et l'autre ne cherchent que Névo.

Correspondance de Lessen et Ida. À Paris Ida s'isole à la bibliothèque, à Boston Lessen s'empêtre dans sa thèse, mais le couple se forme, de part et d'autre de l'Atlantique.

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RÉSUMÉ DE LA LIVRAISON PRÉCÉDENTE

Sur Odds traînent plusieurs versions de l'entretien dans lequel Lessen, comme hypnotisé par Névo, finit par lâcher un propos indigne de lui et de ses origines, sur le privilège dont devraient bénéficier les cadres en matière de chômage. Lessen a dû aussi raconter à Névo une anecdote que l'on retrouve sur le site sur son enfance en HLM. Le jeune homme tient en tout cas à raconter à Névo ce film sur un Ingénieur des Mines entré dans la Résistance et incarné par Lino Ventura : car Lessen se rêve en homme accompli, qui refuserait de courir comme un rat.

Leur amitié scellée, Lessen prépare les concours et voit Névo, selon les termes d'un contrat tel qu'alice admire l'article de foi qui les lie désormais. Emma est plus caustique, qui les surnomme ensemble Shéhérazade parce qu'ils racontent sans cesse pour mieux différer la fin. Elle les voit dans leurs jeux de rôles brûler en les parodiant tous les avenirs possibles du jeune homme, et rappelant que celui-ci ne peut compter sur la promesse d'une vie de rechange. Les rôlistes du site jouent les partitions en ville, en théâtre privé et dans des mystifications publiques. Et la saison des comédies s'achève avec la représentation du Père de famille, pièce écrite par Névo qui joue le Père, tandis qu'Emma joue la Mère, et Lessen le Fils, qui présente à ses parents Phoebé, la Fiancée. Passée de la LCR au PS, celle-ci lâche devant le Père, fidèle aux prolétaires, qu'« il y a toujours eu des pauvres »... Sa voix est recouverte par le rire du Père et les enregistrements du cri de révolte de la femme des usines Wonder, qui refuse d'y retourner, après 68. Cependant, Lessen aura évité les écoles d'ingénieurs et la carrière de cadre dirigeant : il entre à l'École Normale Supérieure d'Ulm. Et Névo disparaît sans s'expliquer.

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ADVENTICES

 

« Loin de là dans une autre vie, Lessen marche dans la neige et ses pas ne font aucun bruit.

« Plusieurs années déjà, plus de deux anniversaires, mais il ne compte pas le temps.

« Un peu plus tard en écrivant ces mots, il boit à la santé de Névo, ne sachant qui lui répondra.

« La couche de neige est fine encore. Sous ses pas, silence mat, la couche est bien trop fine pour faire aucun crissement. Autour déjà la neige annule le paysage : n'importe où, n'importe quand, Lessen est disponible à tout événement.

 

« lessen »

 

*

 

Le premier message est parti dans la nuit, au début de l'hiver. C'est Twinlight Ida qui m'a répondu de Paris. Ida que je n'attendais pas quoiqu'elle ne fût qu'attente.

Elle écrivait : « Plus de trois ans déjà, c'est bientôt l'an 2000, je me réjouis de vous avoir trouvé ».

À plus de trois ans de distance, le site avait changé, le personnel avait changé, toutes les voix d'Odds étaient désaccordées ou bien elles me paraissaient fausses.

« Vous mesurez le temps, dis-je. Je crois que vous êtes le seul repère sur ce site disparu. »

Ida ne se trompait pas, elle répondait et elle allait plus vite, à tirer parti de mes propres erreurs.

« À vrai dire, je vous attendais.

- Non, je ne crois pas. Vous mentez comme une arracheuse de dents.

- Allons, dit Twinlight.Vous avez bien gardé cette veste, Sélens.

- Ne m'appelez pas Sélens. »

 

*

 

Une autre erreur, avoir gardé chez moi la veste de Névo, mais je ne pensais à personne dans ces moments-là, je ne voulais penser à personne quand Twinlight commençait à prophétiser. Il aurait fallu répondre « quelle veste ? » pour me donner du temps, seulement je pensais comme elle dans ces moments-là. Que c'était mieux. Que rien ne m'intéressait sinon le son de sa voix à elle, si seulement elle disait :

« Vous pariez, Lessen ? Que voulez-vous parier ? »

C'est ce qu'elle a dit, d'imitation.

« Si vous perdez, je viendrai bientôt à Boston, pour votre pénitence.

- Oh, vraiment ?

- Si, si, je vous fais confiance. Je sais que dans le jeu vous êtes de parole, vous n'avez qu'à parler.

- Alors j'ai perdu, dis-je. Il faudra que vous veniez ici.

- Vous êtes perdu dans vos neiges, Lessen ? Cette veste noire, vous l'avez encore. Vous ne la mettez jamais, je le parie aussi.

- Venez, Boston est vide sans vous.

- Neigeux. Il est simple de décrire ce que vous ne faites pas, ne portant jamais sa veste noire. Voulez-vous que je décrive votre vie ? Désirez-vous être connu, Lessen, à l'issue de toutes vos erreurs ? Sachez que je connais votre scène. »

Toujours occuper l'espace au plus vite, faire savoir que tout sera occupé.

« Vous jouez vos cartes trop vite », dis-je.

J'ai répété : « Vous parlez trop, Twinlight »

« C'est possible, dit Twinlight, seulement je n'ai pas le choix, les cartes parlent et je suis dans mon rôle. Cependant vous pourriez répondre. Car maintenant il ne s'agit plus de croire, vous savez que je vous attendais. »

Je ne pense à rien, je réponds.

« J'espère, écrit Ida, que vous ne savez plus pourquoi. »

Je ne pense à rien.

« J'espère, écrit Ida, que vous ne saurez même plus vous poser la première question de bon sens. Regardez bien chez vous : où est la veste noire, Sélens ?

- Combien de fois le direz-vous ? Ne m'appelez pas de ce nom.

- Que m'importent vos noms, Lessen, où est la veste noire ? »

Je regarde ma chambre. Il y a, il y a, il y a... Le plaisant inventaire.

« Les dénominations sont précaires, poursuit Ida. Les fétiches, eux, sont ossifiés, quoique vous ne les regardiez jamais. »

Et cela continue, il lui faut faire savoir qu'elle tient tout le chapelet, elle égrènera la suite mélancolique : Weierstrass, Wizard, Witz, Évariste, Lessen, Dauphin, Âme soeur, Âme morte depuis la fondation du site jusqu'à l'état civil, Gabriel Sélens - comment le connaît-elle, qui le lui a appris ?

« C'est ce qu'il vous faut savoir ? répond Twinlight Ida, mon dieu comme vous aimez les noms ! Maintenant écrivez, c'est la suite que j'attends. »

Elle aime m'appeler Lessen avec tout ce qui s'ensuit, quoique j'aie la sottise de demander pourquoi.

« Mais taisez-vous, écrit Ida, taisez-vous ! vous savez ce que vous voulez, moi aussi, ici chacun de nous deux s'avère très adventice. »

Ida écrit d'un souffle, je prononce de même, je ne peux pas couper dans le souffle d'Ida.

 

*

 

« Adventice : se dit d'une plante qui colonise par accident un territoire qui lui est étranger sans y avoir été volontairement semée. Se dit d'une espèce végétale indésirable, présente dans la culture d'une autre espèce.

« En philosophie, adventice est l'idée non innée, celle qui vient des sens.

« Croyez-vous aux générations spontanées, Lessen ? »

Ida écrit trop vite mais nous avons le même dictionnaire. De temps à autre je vérifie quand il s'agit de mots rares, je crois qu'elle le fait exprès, elle a son Robert sous la main, maintenant qu'elle a compris.

« J'aime les dictionnaires, Lessen, j'en ai toujours plusieurs. Et vous ? »

Moi aussi, j'ai tout ce qu'elle désire et au besoin je me le procure.

 

*

 

J'aime les bibliothèques, c'est là qu'elle me conduit quand je ne peux plus parler de rien. Aux heures de récréation, j'y trouve ses dictionnaires, il est vrai qu'elle en a plusieurs et ne s'arrête pas aux usuels, la promenade est longue avec Ida.

 

« Au loin les silhouettes en nombre indéfini glissent sur les escalators, tout au long de la journée. Parfois chargé de livres, on s'arrête devant Lessen et on s'assied en face : le siège glisse vers l'avant, sourire poli, ce sera tout, tant mieux, tout le monde désire la même tranquillité.

« Il a fallu quelques efforts pour arriver jusque là ce matin.

« Dans le cours de la journée, l'inquiétude reste sourde, ce n'est qu'une pression continue, sans forme ni cause, qui ne s'arrête pas avant la fin des heures ouvrables. Mais le matin, elle le tient et le trouble profondément, une ou deux heures durant après son réveil, tandis qu'il tourne dans l'appartement de distraction en distraction, interrompant les gestes les uns après les autres, si bien que les tâches les plus simples accaparent un temps considérable. Il doit téléphoner, s'assied devant le téléphone, la vision se trouble, pour être exact elle se dédouble, deux téléphones un bref instant, comme s'il laissait aller la vision naturelle, n'accommodant plus. Quelques minutes se passent dans le vide, il ne sait plus ce qu'il devait faire, puis cela lui revient, avant le téléphone, il y avait la cuisine, un peu d'ordre à mettre dans la cuisine, il y va, le téléphone est passé à l'as, plus de téléphone, une technique radicale : l'appartement se vide peu à peu de ce qu'il y avait à faire. Régulièrement reconduit à ce rien, il finit par céder, revenant s'installer dans le fauteuil devant la fenêtre, il prend une cigarette et laisse aller le cours des ruminations. Il commence à penser.

« Ce sont de petites histoires naïves qui le bouleversent parfois jusqu'aux larmes, mais dont l'imagination lui procure toujours le même apaisement final et c'est à quoi elles servent. La monotonie des scénarios ne l'étonne pas, c'est celle des journées, la régularité d'un rythme de la vie, seul le contenu semble incongru s'il vient plus tard à y songer.

« Il s'est souvent absorbé dans l'histoire d'une femme que la vie obligerait soudain à changer du tout au tout. L'homme qu'elle aimait est mort, c'est sa faute. Tout s'explique, un enchaînement de causes et d'effets dans diverses versions ("la plaisante collection"), mais le poids de la faute est énorme : le déchet de l'acte, elle l'appelle "chien enragé", rien ne semble pouvoir arriver qu'un déchirement sans fin qui ne paiera rien.

« Arrive alors quelque chose d'aussi brutal qu'une conversion, mais sans la foi en un dieu et sans la foi en rien.

« Parvenu à ce point de sa construction, Lessen s'arrête et considère la pécheresse repentie : révulsant personnage, c'est la difficulté principale du scénario. Ensuite, il s'emploie à le défaire, essaie chaque jour de nouvelles solutions et conserve à mesure les détails satisfaisants. Il faut se représenter concrètement une régénération qui ne serait pas un amendement, tout en atteignant le même résultat. C'est le point ardu, la faute mais sans l'expiation, l'absolution mais sans le pardon, il s'y applique longuement, définit pour chaque jour le meilleur compromis entre les joies du mélodrame et les objections que sa conscience ne cesse pas de lui présenter : sa conscience ralentit, elle veut tous ses chaînons, décomposera scrupuleusement tout détail s'il le faut.

« Cuando todos hasta clara (todo santa clara)...

« Pourtant son travail n'est pas infini. Une heure au pire, après quoi, répudiant sans vergogne la fantaisie miraculeusement non-chrétienne et ses plaisirs malhonnêtes, Lessen sort libre et sa journée commence.

« Changer n'est pas en son pouvoir, enseignement des fantaisies, il n'y a qu'à attendre. Lessen attend, il fait de son mieux pour que sa pensée lui serve, c'est peu. Maintenant, ce sera la bibliothèque, un jour bientôt il faudra aller chez Zanon qui n'est pas un médecin.

« "Une pensée qui ne soigne pas, dit le professeur Zanon, m'apparaît comme une imposture. Qu'en pensez-vous, Lessen ?"

« Lessen pense peu, le premier matin y est consacré.

 

« Twinlight-ida »

 

 

CORRESPONDANCE

 

Souvent Ida envoie de la musique sur le réseau pour que je l'écoute. J'écoute, elle me règle à son heure : à Paris, c'est ce qu'elle écoute et je vois ce qu'elle voit à quelques heures de décalage. Que fait-elle vers le quai saint Augustin au petit matin, qu'a-t-elle fait là tandis que je trouvais le sommeil ? Peu importe, elle y est, tandis que vit Twinlight je trouve le sommeil, je décris le quai sous la musique que j'entends, les petites rues voisines aussi.

Parfois la musique est ancienne - un opéra de Genesis, pompier, coloré, chatoyant au delà de tout espoir, où va-t-elle chercher ça ? Parfois immédiatement présente, traînant dans toutes les rues : « maintenant, maintenant !... », l'homme traduit les paroles arabes, « en français : vous m'avez trahi », il file les lignes miraculeuses de sa voix de minaret, sa voix plus haute indépendante des commentaires parlés, sa hauteur est celle des chants celtes, ressurgis dans la voix arabe, où va-t-elle chercher ça ? « Dans le caniveau, dit Twinlight, rien n'est mieux partagé que le chant. »

Parfois la musique est détachée de tout, peut-être parce que je la connais moins, échappée, alors son emphase m'accapare, nappes d'orgues ou déluges de clavecin à vous glacer le sang. Maintenant au piano Twinlight Ida joue une fantaisie de Mozart, jusqu'à ce qu'on ne la reconnaisse plus, la défigure en opéra à force d'analyse : il faut bien tout comprendre, toutes les voix là-dedans, il y en a beaucoup trop, mais tôt au tard on pourra les distinguer toutes, tôt ou tard une par une en puissance dans l'air de la prima donna.

Je la vois jouer patiemment. Sa nuque est haute et raide, les cheveux relevés en chignon quand elle joue pour d'autres, mais elle est au piano de tout l'effort de l'athlète, sur sa nuque perle une sueur de gymnaste, « le corps, ça se travaille », phrase odieuse dans sa bouche. Twinlight veut quelque chose, tourmentant son piano, et ses forces sont étonnantes. Elle est petite, un corps de femme qu'on a peur de briser (« Vous devez oublier les accouchements », je ne comprends pas, je demande ce qu'elle fait sur ce quai, « mais taisez-vous, taisez-vous donc. ») Puis je vois la nuit qu'elle a passée, les faux débordements, régulièrement à côté de la question.

« Peut-être, dit Ida, si vous étiez là...

- Oh non.

- Vous êtes aussi homosexuel que moi. »

Je ne réponds pas.

« C'est dire que vous vous en moquez.

- Je ne sais pas, dis-je, je suis conventionnel et je ne crois pas facilement.

- Vous ne répondez pas.

- Vous avez dit que je n'étais pas censé savoir. Comprendrez-vous que je fais ce que je dis, ni plus ni moins ? Il se trouve (pensez donc : cela tombe, de cette façon et non pas autrement) que je vous donne sur moi ce pouvoir démesuré, de définition.

- Vous ne répondez pas.

- Je suis aussi homosexuel que vous, je sais aussi bien que vous ce que cela signifie.

- Oui.

- C'est dire que je n'ai pas la première notion valide à ce propos. Ida, vous êtes première dans l'ordre asexué. Qu'aimez-vous dans le texte que vous m'inspirez ? »

Pour moi la musique est toujours choisie, Ida ne fait pas de faute de goût. Elle dit que je dois lui laisser du temps, au delà de ce décalage horaire qui nous apparaît peu.

« Six heures, vous plaisantez ? Nous n'avons pas le même âge, écrit Twinlight, la traduction est à ma charge, elle se compte en années de bagne. »

Je décris ce qu'elle voit, c'est ce qu'elle veut quand elle envoie de la musique. Je ne décris que des lieux, ce dont je suis sûr, elle ne corrige pas - elle ne précise pas ses raisons, elle dit simplement « Non », alors je corrige moi-même. Une habitude irritante de sa part, ne pas dire ses raisons, à ce degré systématique je sais de qui elle l'a apprise.

En quoi nous sommes ici l'un et l'autre très adventices. C'est sur Ida que j'observe les effets du temps, trois ans, peut-être beaucoup plus.

« C'est bien ? demande Ida.

- Chantez encore, dis-je, j'entends. J'entends la moindre inflexion de la voix, ne vous arrêtez pas. »

Je la suis sur les escalators de la Bibliothèque Nationale, elle passe les tourniquets, je la suis dans les couloirs, regardant le jardin au dessous du niveau de la terre. J'ai vu ce jardin exotique, plein d'espèces étranges, tout à fait imprévues quoiqu'elles résistent au climat, elle dit : « C'est vrai, je n'avais rien prévu de tel, derrière les vitres, hors de portée, je vois ces espèces insolites que je n'avais pas conçues, derrière la vitre elles brillent beaucoup mieux, c'est le décor de ma pensée. »

L'invitation est plus pressante après ces distances monumentales. En descente vers le fond, des tonnes de béton coulé sur des hauteurs pharaoniques, on s'enfonce vers les archives plus froides, mieux conservées derrière leur vitre inaccessible : au ralenti sur les espèces exotiques, une pluie de diamants tombe, mirage de la vie.

 

 © Béatrice Turquand d'Auzay © Béatrice Turquand d'Auzay

 

 

Les pas d'Ida s'enfoncent dans l'épaisse moquette rouge des couloirs extérieurs de la bibliothèque. Elle dit qu'elle peut marcher longtemps dans ce décor somptueux, elle sait s'anesthésier, elle n'a pas de sens de l'orientation, elle n'a jamais voulu l'avoir ; elle veut davantage de détails, je décris ce qui se passe quand elle se perd. Je décris l'esplanade déserte si elle sort, les distances qui semblent demesurées parce que le décor a produit cet effet : comme l'arrivée d'une piste de ski pour les silhouettes frêles des skieurs, dessinées à l'encre de chine, à peine un signe sur la piste, avant qu'ils s'élancent étourdis, avant qu'ils remontent effarés, désireux de faire tache ici et de ne jamais en être, irréconciliés. Je raconte les rencontres qu'elle y fait néanmoins, les propos échangés avant, après, l'insignifiance, les distances. Il y a des silhouettes parfois, dont l'éclat est particulier. Avec la distance déréglée, l'éclat est le seul signe sûr, elle pense qu'elle se damnerait pour cet éclat qui rend toute chose plus lumineuse, fait que toute chose désormais se dispose à devenir image.

« C'est bien ? dis-je.

- C'est bien. Je suis plus tranquille ici, quand il n'y a que vous pour m'accompagner, personne n'a plus le pouvoir de me poser la première question, c'est à vous que je pense. »

Dehors aussi le paysage est plus serein quand elle sort, les visages défilent, je ne dois pas cesser de lui parler, ne jamais cesser de l'entretenir. Quand tous ces visages défilent devant elle, c'est ma parole qui les fait passer, maintenant j'assure le cours du temps.

Elle compte les années, elle met des dates sur des visages, les lieux se laissent décrire, elle dit que je l'anesthésie :

« Comme si vous n'étiez rien. »

Quelque chose dans ce qu'elle dit m'anesthésie aussi, puisqu'elle est allée jusque là, elle compte les années que je n'ai pas vues.

« C'est bien ? demande Ida.

- C'est bien. Parlez Ida, ne cessez pas. »

 

*

 

« Mais vous voulez toujours, demande le professeur Zanon, travailler sur l'Introduction des grandeurs négatives en mathématiques ?

- Oui », dis-je.

C'est un petit salon français, meublé à l'étrangère. En anglais Zanon a l'accent yiddish, pittoresque et très facile à comprendre, bien décomposé ; en français il n'a pas d'accent, il parle toujours français quand nous en arrivons aux questions plus intéressantes.

« Seulement je ne sais plus ce qu'est une grandeur négative en mathématiques.

- Bon, dit Zanon, bon. Mais vous voulez toujours travailler sur l'Introduction des grandeurs négatives en mathématiques ? »

C'est le sujet de ma thèse, peu importent les disciplines entre lesquelles je mue, Zanon ne s'intéresse pas aux disciplines, il s'intéresse à la pensée en mue. Quelle erreur de m'adresser à un philosophe, il est fatigant : constamment le surveiller aux passages de douane, toujours des marchandises illicites dans la mallette, jamais bien déclarées d'avance. Sauf quand je ne comprends plus rien, quand il fait de l'humour pour passer à autre chose et que la réplique me revient, c'est lui qui se met à rire de mes circuits de contrebande.

« Vous êtes épouvantable, dit Zanon, un vrai cauchemar. Mais c'est peut-être une question de point de vue. »

Maintenant il me dessine un schéma de sections côniques, le sommet est l'oeil, d'où la question de point de vue dans l'ensemble du problème. J'écarquille les yeux, fasciné par l'évidence énorme du problème, il a encore changé de modèle et ça va recommencer d'un instant à l'autre.

Mais, dit Lessen avec ses objections.

C'est une partie qui ne va nulle part. Zanon dit que c'est mon affaire, que c'est bien moi qui ai commencé à faire le douanier là où lui passe, sait déjà comment passer et forcer les issues. Que les mathématiques ont fini par me ralentir, à moins que ce soit autre chose, par bienveillance il suppose que c'est autre chose.

Ida a rebaptisé Zanon qu'elle invente assez bien pour l'occasion ; elle doit pourtant se tromper sur son importance. En réalité je travaille, le travail mécanique peut donner le change plus longtemps qu'elle ne le croit. Un certain temps encore, la rhétorique roulera mon faix, en dépit qu'elle en ait. Ida demande du temps, mais je la sens pressée.

 

*

 

Si je compte bien, elle m'a fait faire peu d'actes visibles durant cette période de correspondance.

J'ai pris la veste de Névo, celle qu'il avait laissée à la place de mon blouson lors de la dernière soirée. Je suis entré dans le premier magasin où trouver ce qu'il fallait pour aller avec ça.

Les vendeurs japonais étaient tous habillés de la même façon, des silhouettes qui semblaient longues dans leurs beaux chiffons noirs, droits, non pas légers mais fins malgré la saison. Comme ils étaient chargés de faire les mannequins, il n'y avait pas grand chose à voir par ailleurs, sinon la gamme des teintes du noir au blanc dans les penderies entrouvertes, et puis un grand miroir en pied, au cadre surchargé, pas du tout japonais.

La vendeuse approuve le choix d'un pull fin, doux à porter, mais je dois passer le même modèle en noir, pour l'effet sur le visage justement.

À peine le temps d'y voir une pâleur inaccoutumée, je dis que la veste avec ce pull se porte plus facilement et je paie.

« Il est vrai qu'on l'oublie, dis-je à la vendeuse.

- Ton sur ton, l'un efface l'autre. C'est ce qu'il vous fallait. »

Tout est facile quand Ida l'a écrit. Puis comme on le voit dans une glace, une image ne souffre pas, parce qu'une image n'existe pas, miroir baroque ou non.

J'ai dit à Ida qu'elle se trompait sur l'échange des vêtements. Que ce n'était pas une image que Névo avait voulu emporter de moi, mais un objet matériel qu'il devait avoir avec lui, quelque chose d'indubitable qu'il ne pouvait plus que voler au point où il en était.

 

*

 

C. existait, elle, ce qui était beaucoup plus pénible et Ida n'y était pour rien.

 

*

 

Ida-la-même marche sur un quai de métro, de dos et je la suis, entendant la petite chanson.

Je la suis, je la suis.

Je ne vois que son dos, pas son visage, je ne l'ai jamais vue de face.

Elle porte un manteau rouge d'une teinte assez claire, particulière, un très beau vermillon qui éclaire. La couleur attire l'oeil, rien de plus prenant que cette tache de rouge mouvante, l'exacte nuance dans toute la gamme des rouges possibles : mate et pourtant plus lumineuse que les brillances parasites du fond, plus doucement irradiante que la laque noire qui recouvre le sol et brûle par grandes flaques inégales, suivant les moindres reliefs d'une carte précise et inutile.

Son manteau serré à la taille s'évase vers le bas, comme une robe jusqu'aux genoux. On dirait que les bottes sont un peu trop larges pour la jambe fluette et elle a son sac au côté, bizarrement porté non à l'épaule mais au bras, comme celui d'une femme d'autrefois.

Une fois, elle fait le mouvement de mettre la main droite dans sa poche confortablement. Échec, la main glisse et se relève en un très vif mouvement d'humeur - la main petite, ouverte vers le haut puis fermée brusquement, à l'espagnole, incroyablement vive comme si je la voyais parler pour elle seule - puis elle retombe à sa place vers le bas. Ce sont de fausses poches de velours noir, fermées par une couture pour éviter les déformations. (« Ne mets pas les mains dans tes poches, tu vois bien que ça déforme »). Les deux mains se portent sans répit selon la pose, un deux, un deux, la meilleure façon de marcher, et la main droite est repartie plus énergiquement, lançant le mouvement vers l'avant.

C'est une petite fille déguisée, une jolie petite sirène à la mise très soignée. La chevelure est magnifique, noire et luisante mais coupée droit au milieu du dos ; devant on imagine une frange, également définie d'un coup de ciseau droit.

Ida marche sur le quai et je la suis jusqu'à ce qu'elle s'arrête, prenant sa position dans l'attente d'une rame. Si maintenant elle se retourne vers moi, si elle pivote d'un pas sur elle-même, se tournant vers la gauche d'où arrivera la rame, il suffira que je me retourne également, du même mouvement et dans le même temps. Alors elle me verra de dos, il ne se sera rien passé, peut-être la suivrai-je un moment encore.

Ida attend sur le quai et c'est moi qui l'attends, je suis Ida-la-même dans la peur qu'elle se retourne.

 

© Véronique Taquin

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