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Tribune de Damien Ramage, Ancien Elu UNEF à Sciences Po (2007-2008)

Au milieu des envolées tribuniciennes, personne ne semble se soucier du devenir des étudiants de Sciences Po, ni même des perspectives et de l’image offertes à toutes celles et ceux qui aspirent encore à rejoindre les prestigieux bancs de la rue Saint Guillaume. Les luttes fratricides et stériles nous ont finalement fait oublier que cet établissement à part cherche encore sa place dans le paysage éducatif. Nous avons pourtant un devoir d’exigence collective à son égard.

A l’heure où la communauté universitaire pose la question des modèles de gouvernance de l’enseignement supérieur, et ce dans un contexte budgétaire difficile et une concurrence internationale accrue, peut-on honnêtement décider de l’avenir de Sciences Po à l’écart d’une réflexion générale sur le devenir des formations supérieures de ce pays ? En raison du manque évident d’éthique et de rigueur dans la gestion financière de la FNSP, peut-on sérieusement envisager que les mutations de Sciences Po se résument à un débat de gestionnaires, focalisé sur la comptabilité et les ressources humaines ?

Sortir du débat passionnel

Au milieu des luttes d’influence et des ambitions personnelles, certains se réclament du digne héritage du défunt directeur, comme pour mieux se légitimer, tandis que d’autres s’en défendent au contraire, comme pour mieux se démarquer. Mais personne n’est jusqu’ici intervenu dans le débat public pour tirer un bilan raisonné des dix dernières années d’évolution de l’établissement. Derrière les commentaires d’actualité, ne cherchez pas non plus de perspectives ou de vision à long terme. Ils ne semblent pas préoccuper ces commentateurs éclairés.

Les positionnements de la semaine dernière ont en ce sens atteint des sommets de mauvaise foi et d’irresponsabilité. Entre un chercheur qui s’en réfère au 19ème siècle et à la Nation dans un sursaut de prosélytisme à peine dissimulé, et un second chercheur qui a l’intelligence de souligner les mécanismes sociologiques de reproduction des élites avant d’appeler à faire table rase du passé, il doit pourtant exister un avenir pour Institut d’Etudes Politiques qui dispense une formation initiale pluridisciplinaire et professionnalisante.

Et l’intérêt général ? 

Richard Descoings était un brillant visionnaire et un redoutable adversaire pour l’élu étudiant que j’ai été au sein des instances de Direction de l’IEP ; un homme entêté qui préférait s’enfoncer dans l’erreur plutôt que d’admettre qu’il avait tort. Notamment, il ne supportait pas que l’on pointe du doigt les contradictions profondes de son projet, entre, d’un côté la volonté affichée de faire rentrer de plus en plus de boursiers et d’enfants de classes moyennes dans les murs du 27, et de l’autre, la politique de frais de scolarité qui fait reposer une part conséquente du budget de Sciences Po sur la capacité de contribution directe des étudiants et de leurs familles.

Outre la « philanthropie » des grandes entreprises qui le sponsorisent, c’est en effet grâce aux étudiants dont les parents sont riches (ou étrangers) que l’établissement peut se permettre de dépenser sans compter. Les frais de scolarité s’y élèvent jusqu’à la vertigineuse somme de 13 500 euros annuels en Master, soit 54 fois le coût d’un diplôme équivalent en Université.

Mais à quel moment un Ministre de l’Enseignement Supérieur a-t-il accepté que la qualité d’un diplôme se justifie par une étiquette de prix, plutôt que par les moyens et les contenus de la formation pédagogique ? A quel moment les familles les plus aisées sont elles sorties du système fiscal national pour justifier d’une mascarade de redistribution entre les étudiants d’un même établissement ?

Si Sciences Po doit revenir dans le giron de la bonne gestion publique comme semble l’indiquer la nomination d’un administrateur provisoire issu de la section des finances du Conseil d’Etat, il faut évidemment poser la question de ses ressources et de sa gouvernance. Mais commençons par ne plus accepter de faire payer l’accès aux études en mettant fin à cet enseignement supérieur à géométrie variable. Ayons l’audace de refuser que la formation dispensée à Sciences Po reste réservée à une élite économique et sociale qui œuvre davantage à son propre intérêt qu’à celui de la communauté scientifique et étudiante dans son ensemble.

L’Ecole Libre des Sciences Politiques n’est pas morte

En revanche, limiter les enjeux de ces prochains mois au nécessaire assainissement des finances de Sciences Po reviendrait à offrir définitivement l’établissement à la fondation qui décide en son nom depuis cinquante ans. Or, lorsqu’en 1945 une ordonnance a créé l’IEP et dissout l’Ecole Libre des Sciences Politiques, c’était pour bâtir un service public de formation des hauts fonctionnaires. Cette mission singulière a par la suite servie de prétexte à une autonomisation croissante qui, on le sait aujourd’hui, s’est soldée par une défiance ouverte vis à vis de l’Etat et une dépendance incestueuse à la FNSP. Sans pour autant que cette mission originale se soit renforcée dans le temps, bien au contraire.

Cette fondation de droit privée nuit aujourd’hui au projet pédagogique de Sciences Po qui a de nouveau besoin de se réinventer et sortir des logiques de rentabilité à court terme. Au vu du bilan des derniers mois, comment croire son Président, M Casanova, lorsqu’il se pose en garant de la démocratie et de la transparence dans la désignation du futur Directeur ? La bonne gouvernance de Sciences Po n’est pas une promesse que l’on peut dignement saluer, elle est un préalable indispensable à la renaissance de l’établissement.

Réinventer Sciences Po

Dans cette perspective, la FNSP ne peut être ni garante ni comptable des affaires internes de l’IEP. Il faut rendre à Sciences Po et à la communauté universitaire la pleine prérogative de ses moyens. Si le Ministère de l’Enseignement Supérieur se contente de jouer un rôle de médiateur sans jamais poser la question du périmètre tolérable de dérogation de Sciences Po à l’égard du service public, alors les péripéties de ces derniers mois sont assurées de se produire à nouveau dès que la Fondation aura les mains libres et que les projecteurs se seront détournés.

L’ensemble du système d’enseignement supérieur est aujourd’hui en profonde mutation. Des départements les plus modestes jusqu’aux pôles à vocation internationale, c’est toute la carte de l’offre de formation universitaire qui est en train de se redessiner.  Si, en raison de la frilosité des uns ou de la véhémence des autres, Sciences Po reste seule et figée dans un modèle élaboré il y a cinquante, voire même dix ans, alors j’ai bien peur que l’établissement ouvert et innovant auquel je suis attaché ne devienne qu’un vieux souvenir poussiéreux, recroquevillé sur lui même et soumis aux humeurs des gestionnaires de la FNSP.

Comme mes prédécesseurs et celles et ceux qui m’ont suivi, et malgré les nombreux différents qui nous ont opposés à lui, je dois reconnaître que Richard Descoings déployait une puissante volonté politique au service d’un projet éducatif alternatif et ambitieux. N’en déplaise donc à ces vieux messieurs de la noblesse d’Etat et du monde des affaires qui siègent aujourd’hui à la FNSP mais, de toute évidence, ils ne sont ni compétents ni légitimes dans ce domaine. Il est temps qu’ils rendent les clés.

Damien Ramage
Ancien Elu UNEF à Sciences Po (2007-2008)

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