Histoire, mémoire, judiciarisation du passé: deux exemples récents

Les rapports entre l’histoire, la mémoire et la judiciarisation du passé font couler beaucoup d’encre, provoquent parfois des débats intéressants, mais inspirent aussi pas mal d’inepties. Deux exemples récents concernent l’Italie et la Suisse.

Les rapports entre l’histoire, la mémoire et la judiciarisation du passé font couler beaucoup d’encre, provoquent parfois des débats intéressants, mais inspirent aussi pas mal d’inepties. Deux exemples récents concernent l’Italie et la Suisse.

 

Rosario Bentivegna, un ancien partisan de 87 ans, vient d’obtenir une nouvelle victoire personnelle par une décision de la Cour de cassation de Rome[1]. Selon la sentence annoncée en juillet 2009, en participant à un attentat contre des soldats allemands du bataillon SS Bozen, dans la rue Rasella, le 23 mars 1944, il n’a pas été un « massacreur de civils », comme l’avait prétendu encore une fois la presse berlusconienne. La mort de 33 soldats nazis avait alors provoqué, en guise de représailles, le terrible crime des Fosses Ardéatines, l’exécution de 335 prisonniers par les nazis. Ce n’est de loin pas la première fois que ce médecin à la retraite doit faire défendre son honneur, et celui de sa compagne Carla Capponi, décédée il y a quelques années, face à des accusations révisionnistes mettant strictement sur le même plan l’attentat de la Résistance romaine et le crime des Fosses Ardéatines. Ce recours à des instances judiciaires est parfaitement légitime. Mais il n’empêche pas les historiens de faire leur travail, y compris de soumettre à une certaine critique les actions de la Résistance. Cette affaire de la rue Rasella et des Fosses Ardéatines est d’ailleurs d’autant plus emblématique qu’elle a donné lieu à l’une des plus belles enquêtes historiques qui soient, un travail d’histoire orale d’Alessandro Portelli qui aurait du être traduit en français depuis longtemps et qui rend compte d’une fausse rumeur persistante et de son histoire : elle disait, et elle dit peut-être encore, que si les auteurs de l’attentat de la rue Rasella s’étaient rendus, il n’y aurait pas eu de massacre. Un document d’archives, en l’occurrence une affichette qui donne son titre au livre de Portelli[2], prouve pourtant le contraire : elle annonçait en effet non seulement les représailles, mais aussi et surtout le fait que l’ordre avait déjà été exécuté. Toutefois, la manière dont la mémoire de ces événements s’est construite dans la tradition orale constitue l’objet du travail de recherche de Portelli, la fausse rumeur devenant dès lors pour lui un véritable objet d’histoire. Malheureusement, les abuseurs d’histoire et de mémoire ignorent souvent les études historiques. C’est pourquoi Bruno Vespa, l’un des plus influents et des plus médiocres journalistes de l’Italie berlusconienne, a encore écrit en 2004 que si les auteurs de l’attentat de la rue Rasella s’étaient rendus… il n’y aurait pas eu de représailles. Ce qui a mené encore une fois le pauvre Bentivegna à prendre la plume et à défendre son honneur[3].

 

En Suisse, la fête nationale « inventée » du 1er Août -lorsqu’en 1891, les milieux dominants de l’époque ont choisi un pacte de défense contre l’ennemi extérieur conclu six siècles plus tôt par trois petites vallées alpines comme date d’une soi-disant fondation du pays-, outre le fait qu’elle est largement investie par la droite extrême et sa propagande, inspire souvent beaucoup d’âneries. Cette année, la palme en la matière revient sans doute à la télévision publique suisse-alémanique qui présente pendant trois semaines une émission de télé-réalité sur la Seconde Guerre mondiale : vingt-cinq hommes vivent reclus dans un bunker, alors que trois femmes et cinq enfants vivent en autarcie en ne mangeant que ce qu’ils produisent eux-mêmes. Évidemment, ce scénario n’est pas innocent. Il prétend reproduire ce qu’auraient vécu les Suisses durant la Seconde Guerre mondiale. Sauf que le bunker reprend l’image du Réduit national, l’un des mythes les plus écornés par la crise des années 1990 sur les fonds en déshérence. Au début de la guerre, un plan prévoyait en effet qu’en cas d’invasion allemande, les autorités, l’état-major et l’essentiel de l’armée suisse iraient se cacher au cœur de la zone alpine d’où ils seraient devenus imprenables et auraient pu harceler l’occupant. Les forts et les abris ont bien été construits, mais les hommes du pays ont été mobilisés à la frontière, où il n’y a pas eu d’invasion. Un récit mythique dominant a ensuite voulu faire croire, pendant toute la guerre froide, que ce Réduit aurait été dissuasif et expliquerait l’absence d’invasion. Cette fable s’est écroulée depuis, avec notamment les mises à jour historiographiques dans l’espace public concernant les relations économiques entretenues avec l’Allemagne et la très douloureuse question du refoulement de réfugiés[4]. Mais il était à prévoir qu’un jour ou l’autre, des usages publics pervers de l’histoire et de la mémoire tenteraient de provoquer un retour de balancier. Avec cette médiocre émission, qui veut faire croire qu’elle s’attelle à ce que les Suisses auraient vraiment vécu à l’époque, la télévision publique en impose un bel exemple à une heure de grande écoute. D’aucuns ont alors réclamé, à tort, que cette émission soit par conséquent interdite d’antenne[5]. Mais c’était oublier qu’il y a une dizaine d’années, un documentaire critique avait effectivement été interdit de diffusion dans le cadre du mandat de la télévision publique, mesure que la Cour européenne des droits de l’homme avait finalement, et heureusement, condamnée[6]. Ce n’est donc pas une décision judiciaire qui peut contrecarrer cette propagande[7]. Par contre, face à une telle émission de télévision, il revient effectivement aux historiens de faire leur travail critique et de dénoncer de telles manipulations du passé et du présent !

 

Ces deux exemples nous montrent que le recours à des instances judiciaires est parfois un mal nécessaire dans le domaine de l’histoire, de la mémoire, de la reconnaissance et de la préservation de l’honneur des victimes et des acteurs subalternes d’hier et d’aujourd’hui. Mais que tel n’est pas toujours le cas. Bien évidemment, ce n’est ni aux juges, ni aux autorités politiques, de dire l’histoire. Mais il peut leur incomber de préserver les droits élémentaires des plus faibles et/ou de garantir la possibilité de développer la connaissance de l’histoire dans l’espace public. Chaque situation est donc à analyser pour elle-même, au milieu de ces tensions et de ces contradictions entre les logiques respectives de l’histoire, de la mémoire et de la justice.

 

Charles Heimberg


[1] Il Manifesto, 23 juillet 2009, p. 4.

[2] Alessandro Portelli, L' ordine è già stato eseguito. Roma, le Fosse Ardeatine, la memoria, avec un CD Audio, Rome Donzelli, 2e édition, 2005 (1ère édition 1999).

[3] Voir Sergio Luzzatto, « Il contastorie », in Sangue d’Italia. Interventi sulla storia del novecento, Rome, Manifestolibri, 2008, pp. 86-96. Un livre de Rosario Bentivegna a aussi été publié à ce propos en 2006 par le même éditeur : Via Rasella : la storia mistificata. Carteggio con Bruno Vespa.

[4] Pour une synthèse à ce propos, voir Charles Heimberg, « Commission d’experts et "Histoire vécue" : une forme helvétique d’instrumentalisation des témoins », Bulletin trimestriel de la Fondation Auschwitz / Driemaandelijks tijdschrift van de Stichting Auschwitz, Bruxelles, Fondation Auschwitz, n° 90, janvier-mars 2006, pp. 55-62.

[5] Un conseiller national vert et le Groupe pour une Suisse sans armée.

[6]Daniel Monnat, L’honneur perdu de la Suisse, Télévision suisse-romande, 1997. La mesure d’interdiction d’antenne de ce documentaire sur les chaînes helvétiques de service public a été levée à la suite de la décision de la Cour européenne des droits de l’homme de septembre 2006.

[7]Au-delà de leurs protestations légitimes, les opposants n’ont d’ailleurs entrepris aucune démarche dans ce sens, faute sans doute d’en avoir trouvé la possibilité.

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