Touche pas à "Apocalypse"!

Daniel Costelle, l’un des réalisateurs du documentaire Apocalypse, a littéralement pété les plombs en direct, le 25 septembre dernier sur la radio suisse romande, face aux propos prudemment critiques d’un historien et sociologue de l’image,
Daniel Costelle, l’un des réalisateurs du documentaire Apocalypse, a littéralement pété les plombs en direct, le 25 septembre dernier sur la radio suisse romande, face aux propos prudemment critiques d’un historien et sociologue de l’image, Gianni Haver, sur la nature et l’origine des images de ce documentaire. Il a récidivé le lendemain dans le journal Le Temps. « On dirait que certains ne supportent pas le succès d’autrui », y a-t-il déclaré, en désignant son détracteur comme n’étant qu’un « obscur petit prof ».

 

Le 29 septembre, dans un autre journal suisse-romand, Le Matin, c’estun avocat médiatique genevois, Dominique Warluzel, qui en a remis une couche, et quelle couche ! Il a en effet évoqué, dans une plaidoirie enflammée qui ne l’honore pas intellectuellement, « un petit profaillon, en disponibilité comme il sied à sa condition, qui prétendit dégrader l'œuvre de ces pionniers éclairés du documentaire. Usant deborborygmes confus, il voulut tenter l'assaut du grand Costelle. Rien n'ensortit que la mesure de son incurie […].Ainsi, contre le talent, contre l'irréfutable s'érige encore et toujours le nanisme de la pensée. Celui des sous-bulbés, frustrés, émasculés. Celui desanonymes homoncules qui jonchent les allées des cimetières. » Sauf que ledit « grand Costelle », ce jour-là, n’avait fait que proférer des menaces en se félicitant de la grandeœuvre qu’il avait réalisée.

Nul ne sait comment nos défenseurs dela pensée unique considèrent l’historien de l’art Georges Didi-Hubermann, et dequels noms d’oiseaux ils seraient capables de l’affubler. Mais la conclusion deson très bel article critique, dans Libération du 21 septembre, était pour le moins lucide et éclairante : « La série Apocalypsen’a restauréces images que pour leur rendre une fausse unité, un faux présent de reportage et de mondiovision. Elle a pensé que nous étions trop stupides pour accepter de voir des bribes blêmes, des lacunes, des bouts de pellicule rayés à mort. Elle s’est tout approprié et ne nous a rien restitué.Elle a voulu nous en mettre plein les yeux et, pour rendre les imagesbluffantes, elle les a surexposées. Façon de les rendre irregardables ».

Les historiens dignes de ce nom nepeuvent que se méfier d’un documentaire qui annonce « la véritable histoire de la Seconde Guerre mondiale », ou, comme lapochette du DVD, qu’ils’agirait d’« une véritable prouesse qui vous laissera abasourdi à la pensée que ce que vous voyez n’est pas de la fiction ». Les didacticiens de l’histoire, s’ils sont rigoureux, ne peuvent que s’interroger sur le sens et l’opportunité d’une colorisation des images qui prétend rendre l’histoire plus accessible aux plus jeunes générations. Sans parler du caractère lisse d’un commentaire qui semble dire la réalité globale des faits quand il n’en donne parfois qu’un éclairage partiel ou qu’une interprétation.

Les images, quelles qu’elles soient, sont toujours une construction, effectuée dans un contexte donné. La valeur pédagogique d’un documentaire dépend donc aussi de la transparence de sa construction.

En définitive, il n’est pas sûr qu’une telle entreprise médiatique aide vraiment les passeurs d’histoire à faire leur travail.En revanche, il est assez clair que l’arrogance de ceux qui l’ont réalisée ou qui la défendent par le mépris et l’injure, mais surtout par une totale absence d’arguments, ne fait que confirmer la pertinence des critiques qui s’expriment.

Charles Heimberg, Genève

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