Billet de blog 5 déc. 2008

La République contre Obama, et vice versa

Les usages multiples dont la figure de Barak Obama a été l’objet ne lassent pas de surprendre et la façon dont Nicolas Sarkozy a surfé sur la vague consécutive aux élections américaines semble plus que jamais nourrir la confusion. Elle entretient un parallèle paradoxal entre une vision mystique de l’histoire républicaine et une perception fantasmée de l’histoire américaine. Un mot semble ici faire le lien entre ces différentes histoires : le « communautarisme ». Et il n’est pas inutile d’en rappeler le contexte d’émergence et le sens politique.

Eric Soriano
Maître de conférences en science politique
Abonné·e de Mediapart

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Les usages multiples dont la figure de Barak Obama a été l’objet ne lassent pas de surprendre et la façon dont Nicolas Sarkozy a surfé sur la vague consécutive aux élections américaines semble plus que jamais nourrir la confusion. Elle entretient un parallèle paradoxal entre une vision mystique de l’histoire républicaine et une perception fantasmée de l’histoire américaine. Un mot semble ici faire le lien entre ces différentes histoires : le « communautarisme ». Et il n’est pas inutile d’en rappeler le contexte d’émergence et le sens politique.

Le communautarisme, c'est les autres ! On pourrait résumer à cette affirmation le sens de la dérive entre le terme de communauté et celui de communautarisme. Si la communauté est une notion fondamentale des sciences humaines, le mot communautarisme puise sa signification dans le contexte d'une recrudescence des usages de la "République" depuis la fin des années quatre-vingt.

La notion de communauté illustre bien le renouveau de la pensée sociale au XIXème siècle qui y voit l'image de la société idéale. Elle est pensée dans la tradition sociologique en opposition à celle de société. Les deux termes ont notamment servi à distinguer les rapports sociaux réputés traditionnels c'est-à-dire fondés sur une solidarité "organique", naturelle, marquée par des liens affectifs, étroits et durables. Les relations de communauté s'opposent alors en partie aux rapports sociaux réputés modernes c'est-à-dire fondés sur une adhésion consentie, individuelle et contractuelle. Néanmoins, la notion de communauté revêt, dans son usage, le danger de réifier les collectifs, c'est-à-dire de les faire exister malgré eux et hors de leur contexte historique de production. L'usage journalistique actuel de l'idée de "communauté musulmane" rentre précisément dans ce cadre.

Dès lors, l'émergence récente du terme de "communautarisme" apparaît singulière en ce qu'elle n'est pas le fruit d'une tradition intellectuelle particulière, mais qu'elle fonctionne en France telle une catégorie de dénonciation. Le "communautarisme" peut être entrevu à la fois comme le maintien de liens collectifs passés et/ou le résultat de stratégies individuelles de repli sur ce que l'on présume une communauté. En accusant un individu de "communautarisme", on lui reproche donc de circonscrire son espace social de référence à ceux dont il considère (ou dont les autres considèrent) qu'ils entretiennent avec lui des liens de sang. On est donc très éloigné des débats américains sur la question des fondements de la justice sociale dans une société libérale, une justice fondée pour les uns sur le projet d'émancipation du sujet et pour les autres sur la nécessité de la restauration de forme "communautarienne" de solidarité.

Le discours de Nicolas Sarkozy ne trompe pas de ce point de vue. Il emploie le terme de "communautés" dans des connotations tantôt positives, tantôt négative selon qu'il le rattache à celui de communautarisme. Il évoque par exemple "l'incompréhension qui pousse la pensée unique à croire que pour être plus efficace, il faut non seulement laisser partir les usines et s’éteindre jusqu’au souvenir de l’industrie, […] mais qu’il faut aussi laisser tomber la ruralité, les petites communautés villageoises qui se sont toujours défendues comme elles le pouvaient pour rester vivantes". (Discours à Lille le 28 mars 2007). Mais cette valorisation des "communautés rurales" contraste singulièrement avec la dénonciation des "communautés, des tribus et des bandes" auxquels il fait régulièrement allusion. "Je refuse le communautarisme qui réduit l'homme à sa seule identité visible. Je combats la loi des tribus parce que c'est la loi de la force brutale et systématique" dit-il (congrès de l'UMP, le 14 janvier 2007). Ou encore "Quand la République s’effrite, c'est le communautarisme c’est l’enfermement dans les origines, ce sont les règlements de compte entre les communautés et c’est la violence qui s’installe" (discours à Perpignan, le 23 février 20007).

En réalité, la relation récurrente que construit Nicolas Sarkozy entre communautarisme, tribu et ancestralité constitue un mode de pensée très significatif d'un nouveau républicanisme en France. Nombreux sont en effet les intellectuels "républicains" à analyser des phénomènes sociaux comme "le voile islamique" ou "les tournantes" en les associant, de manière plus ou moins explicite, à des phénomènes "ancestraux". Il est pourtant essentiel de les replacer dans le cadre des mutations sociales expérimentées par la société française depuis une quarantaine d'année et touchant plus spécifiquement les quartiers populaires, les formes nouvelles d'exclusion, notamment urbaines. Ces phénomènes sont modernes, complexes, ils ne sont pas liés à un passé qui réémergent par le truchement d'une hérédité civilisationnelle, ils leur arrivent même de renvoyer à des logiques individuelles.

Dès lors, ce que pose la question de la communauté et du communautarisme, c'est bien celle du rapport entre nous et les autres, ou plutôt celle de considérer toujours les uns comme des autres. Il s'exprime notamment lorsque la "communauté d'origine" est toujours celle des autres et que les discriminations dont sont victimes des immigrés sont saisies sur le registre de la faute individuelle et non celle du communautarisme. Pourtant, si Nicolas Sarkozy refuse "que l’on dise que tous les Français sont racistes ou antisémites, parce que c’est faux", (discours à Metz, le 17 avril 2007), il n'empêche que le racisme débute lorsque l'on considère un individu comme le petit bout d'une communauté pour expliquer ses comportements. De sorte que lorsqu'il dit que "si nous n’expliquons pas ce qu’est l'identité nationale, ce qu’est la communauté nationale, chacun se tournera alors vers sa communauté d’origine" (Discours à Lyon, le 5 avril 2005), cette affirmation fait partie de ces sons à plusieurs cloches.

Une communauté n'a jamais rien de naturel, elle se construit historiquement, et souvent de l'extérieur. Lorsque l'on perçoit les rapports sociaux sur le mode communautariste, on finit par faire exister les communautés et la dénonciation du communautarisme sonne quelquefois telle une prophétie autoréalisatrice.

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