"I have a dream", hommage à Martin Luther King par Nicolas Sarkozy, 19 avril 2007.

« Je rêve qu’un jour sur les rouges collines de Géorgie, les fils des anciens esclaves et les fils des anciens propriétaires d’esclaves pourront s’asseoir ensemble à la table de la fraternité »… Martin Luther King ? Non, Nicolas Sarkozy à Marseille, 19 avril 2007 en pleine campagne électorale. Un discours au cours duquel il ne rêve pas moins de 46 fois. Qu’un leader noir-américain de la lutte pour le Mouvement des droits civiques ait rejoint son panthéon des grands hommes (Jaurès, Blum, de Gaulle, Ferry…)[1] est assurément lourd de sens. À l’été 1963, la marche de Washington avait rassemblé près de 250 000 personnes qui protestaient contre l’incapacité du gouvernement américain à résoudre la question raciale. King – dont on fête l’anniversaire de la mort aujourd’hui- y avait prononcé son plus beau discours, endossant son rôle de pasteur, et mobilisant ses talents de preacher. Et c’est bien cette posture-là que se permettait de lui confisquer le candidat présidentiel Nicolas Sarkozy. Les discours électoraux, et désormais les discours présidentiels, policés par les professionnels de la communication, usent et abusent des formules répétitives selon le registre de la litanie. Nicolas Sarkozy y devient le grand rassembleur de foule. A Marseille, en outre, l’appel au rêve confère à la mission une sorte d’aura quasi spirituelle. La référence à Martin Luther King ne relève donc pas du hasard, mais le choix procède d’une double imposture. La première n’est pas anecdotique : on oublie trop souvent que le discours de King, dans la tradition afro-américaine du sermon, était en majeure partie improvisé, contrairement à l’usage statique et réifiant qu’en fait l’orateur Sarkozy, et qui clôt le discours sur ses leitmotiv, lui conférant une dimension plus propagandiste que mystique. La seconde tient à l’usage de la mémoire de Martin Luther King, instrumentalisé comme la figure historique consensuelle d’une Amérique qui combat pour ses droits et ses libertés. C’est faire injure au courage politique qui a dicté la marche de Washington dans une Amérique en proie aux crimes racistes, et oublier que King, pour l’occasion, avait bravé les menaces du directeur du FBI sur la liste noire duquel il figurait en bonne position. Mais ce fut aussi un moyen, pour Nicolas Sarkozy, d’activer l’image du dissident politique, persécuté, aux combats duquel l’avenir donnera raison et légitimité. S’autoproclamer héritier de King permit donc à Nicolas Sarkozy d’apparaître comme le libérateur inspiré des opprimés, et d’adresser au passage un clin d’œil au « rêve » américain qui anime ses desseins politiques.

[1] Voir Laurence De Cock, Fanny Madeline, Sophie Wahnich, Nicolas Offenstadt (dir) , Comment Nicolas Sarkozy écrit l’histoire de France, Agone (à paraître avril 2008)

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