Dialogue des cultures : à propos des mots d’Obama et des premiers mots adressés par un Européen à des Américains

Le discours prononcé au Caire le 4 juin 2009 par le président Barack Obama pour mettre fin à un « cycle de la suspicion et de la discorde » entre les États-Unis et l’islam marque apparemment la fin d’une ère de confrontation qui a fait la preuve de son caractère dangereux pour l’humanité. Mais s’il s’agit désormais de lutter contre « des stéréotypes négatifs », ces bonnes intentions déclarées vont-elles vraiment mener à une autre politique ? Ou vont-elles rester des mots ?

Un livre récent sur l’Europe et l’islam [Henry Laurens, John Tolan & Gilles Veinstein, L’Europe et l’islam. Quinze siècles d’histoire, Paris, Odile Jacob, 2009] éclaire ces propos présidentiels dans une perspective historique. John Tolan nous y livre notamment, page 113, un épisode emblématique : en effet, d’après un témoignage de l’époque, « quand Colomb part de Cadix lors de son premier voyage transatlantique en 1492, il amène avec lui Luis de Torres, juif fraîchement converti au christianisme pour éviter l’expulsion. Colomb comptait arriver à la cour du Grand Kahn en Chine et savait que personne n’y parlerait le latin, ni encore moins le castillan. D’où la nécessité d’avoir avec soi un interprète qui parle la langue internationale du commerce et de l’érudition : l’arabe. Médusés, les habitants de l’île de San Salvador qui virent arriver les trois caravelles espagnoles en octobre 1492 eurent droit à un discours, en arabe, de Luis de Torres. Les premières paroles prononcées par un Européen à des Américains le furent dans la langue du Coran ».

Cet épisode des premiers mots de la Conquête a été signalé par l’historien Bouda Etemad dans le cadre d’un cours de formation continue pour enseignants d’histoire qui a eu lieu tout récemment en Suisse romande sur le thème Orient-Occident. Transmission, rencontre, altérité. Il y avait bien sûr été question des dangers pervers du concept huntingtonien de « choc des civilisations » ; de la place centrale de la notion d’altérité au cœur de l’épistémologie de l’histoire, cette science du changement et des différences » (selon les termes de Marc Bloch) ; de la nécessité de considérer, au cours de l’histoire, les interactions, qui relèvent autant de conflits que d’échanges mutuels, entre les cultures et les sociétés humaines, etc.

Les mots en arabe de Luis de Torres n’ont ainsi été qu’un bref épisode de l’histoire de la Conquête. Mais nul ne sait encore si ceux du discours de Barack Obama ne resteront qu’une déclaration d’intentions. Il est par contre déjà évident qu’ils auront été d’une meilleure tenue que les discours électoraux identitaires et haineux que le conservatisme et le populisme européens nous ont imposés ces dernières semaines. D’une bien meilleure tenue, par exemple, que la diatribe d’un Silvio Berlusconi se plaignant dans un meeting électoral, entre autres misérables frasques, que « le centre de Milan ressemble à une ville africaine, et non à une ville européenne, tellement on y trouve d’étrangers » (Corriere della Sera, 4 juin 2009). L’histoire des cultures et des migrations humaines nous montre pourtant qu’une autre voie est possible, et souhaitable, que ce triste et lamentable renfermement sur soi.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.