Billet de blog 25 mars 2008

Mai 68 expliqué par Georges Perec ?

Mai 68 fut une affaire de célébrités : en mettant en avant des vedettes présentes et en usant à outrance de la rétrospection, c'est ce que de nombreux ouvrages du moment finissent par entériner.

Eric Soriano
Maître de conférences en science politique
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Mai 68 fut une affaire de célébrités : en mettant en avant des vedettes présentes et en usant à outrance de la rétrospection, c'est ce que de nombreux ouvrages du moment finissent par entériner. Cette tendance recoupe d'ailleurs assez bien certaines manières de faire de l'histoire, privilégiant les acteurs dominants, les porte-parole et leurs discours. C'est une histoire classique d'un monde sans rapports sociaux, comme désarticulé, dont ne peuvent émerger que des héros et des non héros, des mensonges et des vérités. Si le critère est la capacité explicative, il est clair qu'une partie des productions actuelles sur Mai 68 apporte moins que le texte de Georges Perec, Les choses, publié trois ans avant les événements. Sous-titré Une histoire des années soixante, ce roman, véritable sociologie de ces années-là, renvoie à une expérience plus commune que celle du leadership étudiant, celle de ceux qui prirent la parole sans devenir des porte-parole. Les Choses est la biographie d'un jeune couple, Jérôme et Sylvie, probablement nés au milieu des années trente. Passés par l'université pendant de courtes années, ils font du provisoire un mode de vie, mais semblent comme habités par les aspirations matérielles diffusées par les magazines de l'époque. Les choses sont ces objets, mais aussi ces goûts dont ils s'entourent progressivement et qui prennent sens dans les transformations sociales de la période. Le couple accède à ce qu'il souhaitait (un appartement et des choses) à la faveur d'une expatriation en Tunisie, mais l'insatisfaction demeure enracinée dans ce bout de vie, entre vingt et trente ans. Dans ces deux vidéos, Georges Perec est interrogé par Pierre Desgraupes sur l'antenne de l'ORTF juste après la sortie du livre en 1965. Il tente d'expliquer : - P. Desgraupes : "… ces personnages sont coproduits à des milliers d'exemplaires ?" - G. Perec : "ils peuvent se révolter, mais ça n'a pas beaucoup de sens…" - P. Desgraupes : "… se révolter contre quoi, contre la presse, contre Madame Express, contre Elle… ?" - G. Perec : "Contre la société si vous voulez… Mais ça ne veut rien dire. À un moment donné, je dis que le mot d'ordre révolutionnaire qui les attirerait, ce serait les fauteuils Chesterfield pour tout le monde. Mais c'est simplement parce qu'ils n'ont pas les moyens. Nous sommes dans une civilisation de la consommation, cette société du bonheur… Je ne peux que la décrire, nous n'avons pas les moyens de la contester". À le lire vite, ce texte peut laisser croire que Georges Perec adhère au vieil argument conservateur : la propagande publicitaire et l'appel à la consommation aurait été le moteur des aspirations déçues, celles des déclassés, celles de ceux qui bientôt se révolteront parce qu'ils rêvent d'accéder à l'inaccessible. Mais Georges Perec dit surtout combien l'insatisfaction du jeune couple se construit dans une période où leurs aspirations passées semblent justement devenir réalité. Avec leur appartement et leurs choses, "[Jérôme et Sylvie] abdiquent d'une certaine façon. Ils acceptent de travailler, ils acceptent de gagner beaucoup d'argent, ils acceptent ces objets, ces choses, mais en même temps avec une certaine nostalgie, avec… presque… un certain désespoir, un certain sentiment que quelque chose s'est cassé, s'est brisé, ce qu'ils appelaient leur liberté…". Dans Mai Juin 68, Bernard Pudal reprend le dossier et donne à Perec la dimension explicative qui lui manquait. Il écrit que Les Choses et L'homme qui dort (autre roman de Georges Perec) peuvent "rendre compte de cette histoire silencieuse", rendre compte "de ces ruptures, vécues d'abord dans le secret du for intérieur par nombre d'étudiants, avec un ordre scolaire auquel ils 'n'adhèrent' plus". L'ouvrage nous fait rentrer à la fois dans le temps long de la transformation des rapports sociaux et dans l'événement Mai 68. À insister sur la diversité des groupes sociaux et de leurs expériences, il redessine les logiques d'engagements militants, les "ruptures d'allégeances", en dénouant le fil de l'histoire des mutations scolaires, des mutations de l'espace du privé et de l'expression des rapports de domination qui caractérisent la décennie 68. Et on relit Perec avec plus d'attention et la certitude que la littérature peut quelquefois aider l'histoire à comprendre le passé. Dominique Damamme, Boris Gobille, Frédérique Matonti et Bernard Pudal, “Mai-Juin 68”, Paris, Les éditions de l'Atelier, 2008.

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