Pour Lazare Ponticelli, une minute de silence, des heures d'indifférence

« Encore ! mais c’est Lazare comment déjà ? » La salle des Profs s’agite dans un petit collège de la banlieue parisienne. Un panneau annonce au débotté l’obligation d’une minute de silence pour commémorer la mort du dernier poilu. Lundi matin, 17 mars. Le Week-end vient juste de s’achever, et les enseignants, toutes matières confondues, ont 5 min pour prendre acte de l’injonction. Le protocole indique que la sirène retentira à 11h puis une minute plus tard. Comme ses collègues, le pauvre professeur stagiaire que je dois visiter ce jour là se trouve bien encombré par la perspective de la brève suspension ritualisée de son cours de 6ème sur la République romaine. Quant à moi, j’avoue avoir trouvé la perspective intéressante d’observer cette forme d’intrusion mémorielle en pleine étude du cursus honorum romain. L’enseignant avait juste prévenu les petits : « Dès qu’on entend la sirène, on se lance dans une minute de silence en l’honneur du dernier poilu, Lazare Ponticelli, mort pendant la première guerre mondiale » ; ajoutant un peu embêté tout de même « Je vous en reparlerai ». Pas de question des élèves, se contentant d’enregistrer l’information. Ironie du sort, la sirène se fait entendre au moment même de l’explication étymologique de la Res Publica suspendue pour l’occasion… Les yeux braqués sur la montre, la classe retient son souffle, les élèves camouflent péniblement quelqu’envie de pouffer de rire – c’est long une minute, c’est même vraiment très long une minute- avant d’entendre avec soulagement la scansion de la fin du recueillement, immédiatement suivie de la définition tant attendue « Régime politique dans lequel le pouvoir appartient aux citoyens »…ouf, on l'aurait presque oublié.

Un grand moment pédagogique de mise en scène de l’indifférence partagée ; un grand moment de réflexion sur le sort des soldats pendant la première guerre mondiale, vraiment, une belle démonstration d’inutilité.

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