L’histoire nous invite à déconstruire nos origines inventées

 Le prétendu débat sur l’identité nationale de Nicolas Sarkozy et Éric Besson choque bien au-delà des frontières hexagonales. Il invite de fait à aller chercher dans le passé de quoi justifier les confinements et les fermetures sur soi du présent. Comme l'indique ci-dessous un texte d'Antonio Brusa sur les travaux du médiéviste Patrick J. Geary, l’histoire critique nous montre pourtant combien les identités sont plurielles, complexes, relevant d’un processus permanent de recomposition et d’évolution.

 

Le prétendu débat sur l’identité nationale de Nicolas Sarkozy et Éric Besson choque bien au-delà des frontières hexagonales. Il invite de fait à aller chercher dans le passé de quoi justifier les confinements et les fermetures sur soi du présent. Comme l'indique ci-dessous un texte d'Antonio Brusa sur les travaux du médiéviste Patrick J. Geary, l’histoire critique nous montre pourtant combien les identités sont plurielles, complexes, relevant d’un processus permanent de recomposition et d’évolution. L’histoire scientifique nous donne aussi à voir les processus d’invention des origines des sociétés contemporaines. Aussi leur déconstruction est-elle un impératif démocratique.

Le très bel ouvrage du médiéviste Patrick J. Geary consacré à l’invention des origines médiévales de l’Europe (Quand les nations refont l’histoire) vient d’être traduit en italien. À cette occasion, la revue Indice a publié une recension de l’historien Antonio Brusa que nous reproduisons ci-dessous en traduction française et avec leur autorisation.

 

Patrick J. Geary, Il mito delle nazioni. Le origini medievali dell’Europa, avec une préface de Giuseppe Sergi, Rome, Carocci, 2010, traduction italienne de l’édition originale en anglais de 2002 [l’ouvrage commenté dans ce compte rendu est paru en français : Quand les nations refont l'histoire. L'invention des origines médiévales de L'Europe, Paris, Aubier, 2004]. Par Antonio Brusa, Université de Bari, publié en italien dans Indice, février 2010.

-----------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Qu’est-ce que les Zoulous ont à voir avec les Lombards aux longues tresses ? Et les Ngunis d’Australie avec les nobles Francs ? Quand les nations refont l'histoire, le livre que Patrick J. Geary a dédié aux siècles cruciaux de la fusion entre Rome et les barbares, nous montre qu’il ne s’agit pas là d’une nouvelle provocation des médias, mais d’une question historiographique et politique très sérieuse. Pour en reconstruire les traces, le médiéviste américain nous invite à remonter au XIXe siècle, quand un missionnaire chrétien, voulant doter les “Noirs” sud-africains de titres de noblesse, indispensables selon lui pour qu’ils puissent regarder leurs dominateurs blancs dans les yeux, il rassembla des morceaux d’histoire, de légendes, de récits oraux et inventa la généalogie héroïque de l’ethnie zoulou. Il imita, sur une petite échelle et avec des moyens artificiels, ce puissant processus, initié au temps des mouvements germaniques contre Napoléon, qui mena les historiens, les hommes de culture et les politiciens européens à inventer les racines de leurs nations.

Ils firent remonter ces racines entre les Ve et VIIIe siècles, antonomase de la période la plus sombre de l’histoire européenne. Cependant, “moins on en sait, plus on en invente”, comme l’explique Giuseppe Sergi dans sa préface, C’est ainsi qu’ils placèrent dans cette portion du temps historique le mariage de la civilisation romaine et des ethnies barbares, duquel ils firent naître les nations européennes. Elles accédaient ainsi à leur unité de par cette double parenté, d’une part l’état de civilisation, de l’autre la fierté et l’homogénéité ethnique. Geary affirme qu’aujourd’hui, alors que reviennent fortement sur le devant de la scène les thématiques du rapport à l’autre, des racines et des identités, il est vital de reconsidérer cette période pour permettre à chacun de raisonner autour de faits véridiques pour décider de son avenir en toute connaissance de cause. Nous disposons à cet effet de nouveaux instruments de lecture mis au point principalement par l’École historique de Vienne (Reinhard Wenskus, Hervig Wolfram, Walter Pohl ), et développée aussi en Italie (Stefano Gasparri, Claudio Azzara, Giuseppe Sergi et beaucoup d’autres), qui combinent la critique des sources narratives, archéolgiques et anthropologiques et nous permettent d’en tirer ce que le XIXe siècle n’a pas su y voir.

Ceux qui ont fait les frais de ces nouvelles reconstructions sont ces peuples barbares que nous connaissons tous, unis par des liens ethniques, des origines communes et une féroce culture identitaire. Nous découvrons maintenant qu’ils furent des agrégations fluctuantes, composites, prêtes à l’occasion à changer de culture, de religion, de statut, exactement comme l’ont fait beaucoup de Romains. Nous savons donc que les Lombards ont été en réalité une combinaison hétérogène d’individus germains, gothiques et turco-mongols ; qu’au campement militaire d’Attila, on parlait à la fois le hun, le latin ou le grec ; qu’à partir du Ve siècle, il fallait avoir les yeux bien entraînés pour distinguer les soldats impériaux des combattants barbares sur les Champs Catalauniques ou pendant la guerre gréco-gothique.

Nous découvrons aussi que les mécanismes de l’invention de la tradition étaient déjà bien connus au cours de l’Antiquité, quand furent produites des entités imaginaires comme les Germains, les Celtes, les Goths. L’historien moderne analyse à contre-jour le processus de leur construction (généralement près des confins de l’Empire) ; leur pénétration dans l’Empire, organisée le plus souvent en accord avec Rome ou Byzance ; les politiques successives que les élites barbares sollicitèrent, dès qu’elles furent dans l’Empire, pour favoriser les processus d’identitarisation et de séparation de leurs peuples de la population romaine.

Les sources qui nous racontent ces faits -et c’est là un apport fondamental de l’École historique de Vienne- ne sont pas le témoignage de cette histoire, mais sont plutôt l’instrument à travers lequel ces peuples ont été forgés. Comme ce serait aussi le cas au XIXe siècle, on a donc mobilisé des intellectuels de premier plan, comme Cassiodore, et des écrivains à succès, comme Jordanès. C’est à eux que l’on doit ce modèle narratif qui a eu une immense fortune, cette vulgate que nous retrouvons encore aujourd’hui dans les manuels scolaires de toute l’Europe : les premières tribus d’un certain peuple se déplacent de la Suède méridionale, productrice inépuisable de peuples ; elles mènent leurs premières batailles sur les côtes baltiques ; année après année, elles se déplacent vers le centre de l’Europe, ou vers le sud ; enfin, aidées par la réputation terrifiante que leur a faite toutes leurs victoires, elles enfoncent les frontières impériales. C’est un exode biblique, réécrit laïquement, en lien avec l’ethnogénèse européenne, dans lequel Alaric et Alboïn jouent le rôle de Moïse nationaux.

Dans cet univers fluide de la fin de l’Antiquité, finalement clarifié par les historiens, même les identités et les appartenances ont été mouvantes. L’histoire des Francs en est un bon exemple. Les sujets de Clovis étaient très différents des Francs, battus deux siècles plus tôt par les armées impériales ; trois siècles plus tard, les sujets de Charlemagne étaient encore plus différents; et bien plus encore les Français de la Renaissance qui vantaient avec orgueil leurs titres de noblesse barbares. Le temps crée des discontinuités paradoxales qui rendent un peuple étranger à lui-même et le rendent parfois méconnaissable dans son propre son passé. C’est une réalité historique, mais très difficile à accepter. Même de ce point de vue, la France conserve sa singularité. Geary, qui a écrit le texte original au tournant du millénaire, rappelle la tentative de Le Pen de battre le rappel des Français de souche, ceux qui, selon lui, auraient conservé les caractères inaltérés de leur identité à travers quinze siècles. Pour notre part, au moment de la publication de cet ouvrage en Italie, nous invitons le lecteur à suivre le vaste débat sur l’identité nationale française qui a été lancé avec un mépris souverain des connaissances historiques par Éric Besson, un homme politique qui incarne lui-même, par son itinéraire personnel, de profondes mutations : né au Maroc, ex-ministre de l’économie d’un gouvernement socialiste et actuel ministre conservateur de l’immigration, de l’intégration et de l’identité nationale.

Ce livre ne relève pas d’une opposition entre bonne conscience interculturelle de la gauche et réalisme plus sévère de la droite. Geary n’ignore pas les Romains trucidés par des Wisigoths, ni les Vandales de Stilicon massacrés par les Romains ; pas davantage les juifs d’Espagne qui, convertis ou non, furent réduits en esclavage par Ervig, un Romain échappé de Byzance, devenu roi wisigoth et soudain défenseur invétéré de la pureté identitaire hispano-chrétienne. Il ne néglige pas non plus les Burgondes anéantis par la double pression des Francs et des Germains, ni l’incroyable histoire des Slaves, paysans pacifiques, mais aussi exterminateurs de tous ceux qui ne s’assimilaient pas à eux. D’un autre côté, il faut bien admettre aussi que cette approche “antiidentitaire” n’est pas du tout réservée à l’historiographie libérale : sa pleine acceptation par le conservateur Edward Luttwak dans sa récente reconstruction de la stratégie militaire byzantine le montre bien. Il n’y a donc pas de bonnes ou de mauvaises histoires, mais des histoires vraies ou fausses. Il se trouve que cette bataille pour la vérité est aussi aujourd’hui une bataille pour la démocratie. Il ne peut donc pas s’agir seulement d’un débat d’universitaires dès lors que ces conceptions de l’histoire, dans la période actuelle, sont utilisées pour légitimer des décisions politiques sur le destin de la nation et le pacte constituant des citoyens européens.

C’est une chose de combattre dans des colloques scientifiques, avec les armes des arguments, des preuves et, pourquoi pas, d’une ironie désarmante ; c’en est une autre de se battre dans la société, où les inventions, les passés imaginaires font la preuve, depuis des siècles, d’une force et d’une capacité de diffusion tellement pénétrantes qu’elles nous dissuadent de toute suffisance. De nouvelles stratégies argumentatives sont ainsi nécessaires, peut-être inspirées de ces “coups du cavalier” propres à l’histoire exotique des Zoulous, et rappelés par Geary, pour rendre un peu plus acceptable l’idée que nos racines européennes sont des inventions. Comme le soutient Sergi, il importe que les historiens redeviennent des témoins de vérité et enseignent à leurs concitoyens que l’ethnogénèse n’est pas un processus qui advint une fois pour toutes dans un lointain passé, mais un processus complexe qui est toujours en cours. “Les peuples sont le produit de l’histoire, pas des atomes qui les composent”, conclut Geary. L’aboutissement de sa recherche historique place alors l’Europe, et nous tous, face à un véritable dilemme : soit nous en tenir à couper son ethnogénèse millénaire, en la cristallisant autour de ses racines imaginaires, soit lui laisser un avenir, à partir des naissances, des inclusions et des transformations, puisque ce sont elles qui l’ont forgée telle que nous la connaissons (et peut-être telle que nous l’aimons).

Antonio Brusa

[trad. Charles Heimberg]

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.