Un tiers d'histoire en moins pour tous les élèves!

Il a été annoncé récemment aux enseignants concernés que le canton de Genève, soucieux de s’adapter aux harmonisations en cours, -un nouveau plan d’études suisse-romand et des objectifs communs de fin de scolarité obligatoire au niveau national-, avait l’intention de réduire d’un tiers le temps consacré par tous les élèves à l’apprentissage de l’histoire durant les trois dernières années de la scolarité obligatoire
Il a été annoncé récemment aux enseignants concernés que le canton de Genève, soucieux de s’adapter aux harmonisations en cours, -un nouveau plan d’études suisse-romand et des objectifs communs de fin de scolarité obligatoire au niveau national-, avait l’intention de réduire d’un tiers le temps consacré par tous les élèves à l’apprentissage de l’histoire durant les trois dernières années de la scolarité obligatoire : deux heures par semaine vers 12-13 ans pour étudier les temps les plus anciens, mais une seule heure par semaine, au lieu de deux, vers 13-14 ans et vers 14-15 ans, pour l’histoire des temps modernes et contemporains, en particulier les tragédies du XXe siècle.

 

Mais quel est donc le projet éducatif, citoyen et intellectuel qui est poursuivi par ceux qui disent avoir pris cette décision indéfendable ? Croient-ils vraiment vivre dans une société bienheureuse qui ne nécessiterait plus aucune connaissance du passé pour préparer son avenir ? Ont-ils mesuré l’absurdité d’une politique de destruction de l’enseignement de l’histoire au moment où la Confédération suisse est engagée dans une task force internationale pour promouvoir la transmission des faits tragiques et des significations de la destruction des juifs d’Europe ? Pensent-ils que la démocratie soit désormais si solide, spécialement en Suisse, spécialement à Genève où les préjugés identitaires ne concernent pas seulement les immigrés, mais aussi les frontaliers, qu’elle ne subisse aucune fragilité face à tant de populismes destructeurs dont seule la connaissance de l’histoire nous fait mesurer la dangerosité potentielle ? Considèrent-ils vraiment que la formation de jeunes citoyens lucides et responsables, capables de fonder leurs choix personnels sur une analyse critique et distanciée qui soit basée sur des connaissances scientifiques, n’ait plus aucune importance ?

L’histoire est la science d’un changement et des différences, considérait le grand historien Marc Bloch. Ainsi ouverte à l’altérité et à la diversité humaine, elle constitue à la fois un instrument de pensée critique et de prise en compte des valeurs humanistes qui devraient être au cœur du projet éducatif d’une instruction publique. Le travail d’histoire, qui ouvre au travail de mémoire, permet de considérer la multiplicité des expériences humaines et de pratiquer la comparaison pour forger une intelligibilité du présent comme du passé. Il invite à porter un regard dense sur les sociétés et leurs modes d’organisation. Il vise l’autonomie des acteurs plutôt que leur grégarisation.

L’apprentissage de l’histoire permet de regarder le monde, et de mieux le comprendre, à partir de questionnements particuliers. Qu’est-ce qui nous relie à telle société du passé et qu’est-ce qui nous en distingue ? Quelles significations nouvelles fait-on émerger en inscrivant tel événement dans une périodisation plus ou moins vaste ? Comment la connaissance du passé se modifie-t-elle en croisant des points de vue ou en l’inscrivant sur plusieurs échelles spatiales, plus locales ou plus globales ? Comment notre connaissance des présents du passé s’enrichit-elle des multiples expériences de leurs acteurs, y compris ceux qui se trouvaient dans des positions subalternes ?

L’apprentissage de l’histoire fournit aussi des outils pour mettre à distance les usages abusifs du passé qui se développent dans la société. Il ouvre enfin la possibilité d’un dialogue des mémoires qui reconnaisse les traumatismes subis par de nombreux groupes humains dans le passé et examine en même temps les mécanismes criminels qui les ont provoqués.

Par contre, réduit à seulement quarante-cinq minutes par semaine pour les élèves de fin de scolarité obligatoire, l’apprentissage de l’histoire ne pourrait plus rien être d’autre qu’une brève inculcation frontale de données désincarnées et réifiées, qu’un zapping désespéré sans qu’il soit possible ni pour les élèves, ni pour leur enseignant, de construire vraiment du sens !

Ceux qui ont concocté ce projet de démolition de l’histoire scolaire, cette négation du droit de tous à la connaissance historique, en ont-ils sérieusement mesuré toute la portée et toutes les conséquences ? Rien n’est moins sûr. Cela dit, si cette situation déconcertante se présente aujourd’hui sur la petite échelle du canton de Genève, elle pourrait bien se reproduire dans tout autre système scolaire, elle pourrait bien se reproduire un peu partout. Elle s’inscrit en effet parfaitement dans la régression intellectuelle et éthique qui marque aujourd’hui beaucoup de nos sociétés et de notre contemporanéité. Il paraît donc absolument indispensable que s’exprime clairement dans l’espace public de toute la planète la revendication du droit de tous à une connaissance substantielle et critique de l’histoire humaine, de l’histoire de l’humanité.

 

Charles Heimberg (Genève)

 

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