En Suisse, le rapport Bergier a-t-il été pris en compte ?

L’historien Jean-François Bergier est décédé le 29 octobre 2009. Dans la Suisse majoritairement altérophobe, et islamophobe, qui est sortie des urnes un mois plus tard avec le vote sur les minarets, la question se pose désormais de savoir si le rapport qui porte communément son nom, le rapport Bergier, qui évoquait l’attitude des élites helvétiques à l’égard du national-socialisme et de ses victimes, a été réellement pris en compte.
L’historien Jean-François Bergier est décédé le 29 octobre 2009. Dans la Suisse majoritairement altérophobe, et islamophobe, qui est sortie des urnes un mois plus tard avec le vote sur les minarets, la question se pose désormais de savoir si le rapport qui porte communément son nom, le rapport Bergier, qui évoquait l’attitude des élites helvétiques à l’égard du national-socialisme et de ses victimes, a été réellement pris en compte. Et si un véritable travail de mémoire est développé pour tenter de dépasser ces postures de fermeture et de repli identitaires qui marquent son histoire.

 

À l’issue d’une importante carrière universitaire dans le domaine de l’histoire économique et de son inscription dans une longue durée, Jean-François Bergier avait présidé la Commission internationale d’experts Suisse-Seconde Guerre mondiale que les autorités helvétiques avaient dû constituer, au milieu des années 1990 pour faire face à la crise internationale relative aux fonds en déshérence. Les banques suisses rechignaient en effet à restituer à leurs ayants droit des sommes qui leur avaient été confiées par des victimes juives du national-socialisme. L’historien avait donc accepté d’affronter cette histoire en prenant la présidence d’une Commission de chercheurs dotée de moyens financiers exceptionnels, avec un accès à des sources privées qui ne l’était pas moins. Il avait assumé cette tâche avec une grande honnêteté intellectuelle, tout en affrontant une forte agitation médiatique et la rancœur des milieux les plus conservateurs du pays. Des hommages sincères ou convenus lui ont donc été rendus qui ont rappelé pour beaucoup d’entre eux la violence des attaques dont cet historien a été et demeure injustement la cible.

Quels ont été les constats issus des travaux de la Commission qu’il a présidée[1] ? Le tampon « J » apposé dans les passeports des juifs allemands a été introduit en 1938 à l’initiative de la Suisse.Plusieurs milliers de réfugiés en danger de mort, juifs pour la plupart, ont été refoulés alors que d’autres étaient accueillis.Des crédits considérables ont été concédés à l’Allemagne national-socialiste par le biais des accords de clearing. De très importantes livraisons d’armes ont eu lieu.L’emploi de 11’000 travailleurs forcés par des filiales d’entreprises suisses en Allemagne est à déplorer. Il en va de même d’une certaine mauvaise volonté et d’une négligence en matière de restitution des fonds en déshérence. Enfin, des dignitaires nazis ont été accueillis en Suisse après la guerre. « Ce furent autant de manquements au sens de la responsabilité -parfois dénoncés, mais en vain, au cours du dernier siècle- qui retombent aujourd’hui sur la Suisse ; elle doit l’assumer », en a conclu la Commission au terme de son rapport[2].

Comme Jean-François Bergier l’avait souligné lui-même dans un livre d’entretiens qu’il vaut la peine de relire aujourd’hui, « ça aurait pu se passer tout de même d’une façon plus détendue. Ce fut très violent, et je l’ai ressenti très fort, tombé du jour au lendemain au milieu de ce cyclone qui nous a stupéfaits.[3] » Mais surtout, au-delà des difficultés pour recueillir les sources et organiser la recherche, il se trouve que la Commission a malheureusement dû restituer toutes ces archives privées à leurs propriétaires, et même toutes les photocopies. La crédibilité de ses travaux était pourtant en jeu puisque l’on a finalement « privé les autres historiens du moyen de contrôler notre travail »[4]. Pire encore, et dans la même veine, les autorités qui avaient mandaté la Commission en pleine effervescence internationale n’ont plus voulu en discuter au moment de la remise du rapport. « D’abord, nous avons répondu à une demande politique. Nous aurions attendu qu’il y ait un écho une fois cette demande satisfaite. Or, l’écho n’est pas venu. Visiblement, l’autorité politique, à tous les niveaux, du Conseil fédéral jusqu’au Parlement, a plutôt minimisé la chose, voire l’a passée complètement sous silence, du moins l’a le Suisse n’entend pas se laisser mener par le juif, pas plus qu’il ne voudrait être mené par un étranger quel qu’il soit »[12].

En Suisse, l’émergence de préjugés identitaires et d’une posture de lutte contre l’étranger, ou contre certaines catégories d’étrangers qui peuvent être en réalité tout à fait suisses, est un problème qui se pose depuis très longtemps. Mais que reste-t-il du rapport Bergier et des questions qu’il a posées ? Que va-t-il advenir de cet examen critique d’un passé trouble après la disparition de l’historien Jean-François Bergier ? L’actualité récente nous montre combien il est important que soient prises de vraies mesures pour encourager la formation historique de la population et combattre les représentations stéréotypées et altérophobes ; pour faire en sorte que cet apprentissage de l’histoire s’inscrive dans la formation d’une véritable pensée critique ; et afin de percevoir et d’analyser la « problématicité » de nos sociétés, les problèmes complexes qui s’y posent, loin des raccourcis réducteurs d’une éducation à une citoyenneté d’adhésion. Cet enjeu n’est pas seulement scolaire et concerne également la nécessité de lieux d’interprétation favorisant le travail de mémoire pour le présent et l’avenir. Il ne s’arrête pas davantage aux frontières de la Suisse. Où que ce soit, en effet, chaque fois qu’un gouvernement s’en prend à la place des disciplines de sciences sociales dans le parcours scolaire des nouvelles générations, chaque fois qu’il cherche notamment à réduire l’ampleur et la qualité des apprentissages d’histoire qui leur sont proposés, ou à en dicter les contenus, c’est toujours la démocratie qui trinque. Les droits de tous risquent alors d’être mis en danger au sein d’une société marquée par un conformisme moutonnier qui n’est porteur d’aucune espérance.

Charles Heimberg, Genève


[1] Pour une synthèse, voir Pietro Boschetti, Les Suisses et les nazis. Le rapport Bergier pour tous, Genève, Zoé, 2005. Et Charles Heimberg « Commission d’experts et "Histoire vécue" : une forme helvétique d’instrumentalisation des témoins », Bulletin trimestriel de la Fondation Auschwitz, Bruxelles, Fondation Auschwitz, n° 90, janvier-mars 2006, pp. 55-62, disponible sur users.skynet.be/bs136227/src2/Bulletin/90_b.pdf. Ainsi que « Les allers et retours de la mémoire en Suisse », Revue française de pédagogie, dossier « L’éducation et les politiques de la mémoire », Lyon, INRP, n°165, 2008, pp. 55-64.

[2] La Suisse, le national-socialisme et la Seconde Guerre mondiale : rapport final, Zurich, Pendo Verlag, 2002, citation en page 499.

[3] Bertrand Müller & Pietro Boschetti, Entretiens avec Jean-François Bergier, Genève, Zoé, 2006, p. 126.

[4] Ibid., p. 69.

[5] Ibid., p. 100.

[6] Ibid., p. 130.

[7] Voir Marc Vuilleumier & Charles Heimberg (dir.), L’autre Suisse : 1933-1945. Syndicalistes, socialistes, communistes. Solidarité avec les réfugiés, Les Cahiers de l’UOG n°2, Lausanne & Genève, Éditions d’en bas & Université ouvrière de Genève, 2003.

[8] Par exemple, Eva Pruschi (dir.), Survivre et témoigner : rescapés de la Shoah en Suisse, DVD et Livret pédagogique, Genève, Éditions IES/HÉTS & Zurich, Verlag Pestalozzianum an den Pädagogischen Hochschule, 2007

[9] Georges Andrey, L’histoire de la Suisse pour les nuls, Paris, First, 2007. Voir ma critique de cet ouvrage dans « Histoire suisse : déception chez les « nuls » », Le Courrier, 30 octobre 2007. Je l’évoque aussi dans ma contribution au livre de Laurence de Cock & Emmanuelle Picard (dir.), La fabrique scolaire de l’histoire, Marseille, Agone, 2009, pp. 173-189.

[10] Déclaration d’Alain-Jacques Tornare dans l’émission Babylone, Espace-2, 18 novembre 2009.

[11] Voir l’interpellation 08.3566, sur www.parlament.ch/e/suche/pages/geschaefte.aspx?gesch_id=20083566.

[12] Extrait du compte rendu de la Conférence annuelle des chefs des polices cantonales des étrangers tenue à Montreux les 25 et 26 septembre 1942. Disponible sur le site des Documents diplomatiques suisses, www.dodis.ch.

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