Les « mauvaises herbes » sont-elles vraiment mauvaises ?

lorsque nous nous promenons dans la campagne nous rencontrons de nombreuses plantes sauvages le long des chemins, que nous admirons ou apprécions. Cependant, quand nous les croisons dans nos jardins ou potagers, nous les traitons de « mauvaises herbes » et les combattons parfois violemment.

J'ai partagé sur cette édition dans une série de billets le mémoire de formation de guide nature de mon neveu Julien sur Le Jardin Naturel (voir le dernier billet de cette série ici)

Je me propose de vous faire connaître le travail de Delpierre Geneviève au terme de sa formation de Guide Nature des Collines (Session 2015-2016), dont le travail sur "Les Mauvaises Herbes" est complémentaire de celui de Julien.

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Le Pays des Collines est une région naturelle sise entre l'Escaut et la Dendre (Belgique), caractérisée par son aspect vallonné. Topographiquement elle est la même que la région appelée « Ardennes flamandes » de la Région flamande immédiatement voisine. Son sommet, le Pottelberg (157 mètres) se trouve sur la commune de Flobecq, juste à la frontière entre les deux régions linguistiques. Administrativement parlant, le Pays des Collines se trouve dans la province de Hainaut (Région wallonne de Belgique).

 

 © By gailhampshire from Cradley, Malvern, U.K - 'Grow wild' Flower seeds, CC BY 2.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=50601287 © By gailhampshire from Cradley, Malvern, U.K - 'Grow wild' Flower seeds, CC BY 2.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=50601287

Lorsque nous nous promenons dans la campagne nous rencontrons de nombreuses plantes sauvages le long des chemins, que nous admirons ou apprécions. Cependant, quand nous les croisons dans nos jardins ou potagers, nous les traitons de « mauvaises herbes » et les combattons parfois violemment.

J’ai fait récemment un petit sondage express auprès d’amis et collègues. Je leur ai demandé à quoi « mauvaise herbe » leur faisait penser, 90% des réponses avaient une connotation négative !

De façon générale, une herbe est considérée comme mauvaise car elle pousse de façon spontanée, là où elle n’a pas été « désirée ». Elle contrecarre ainsi les plans du jardinier/de l’agriculteur qui craint qu’elle n’entre en compétition avec ses cultures en volant l’eau, la lumière, les nutriments, …

Cependant, dans la nature, tout a un sens, une fonction. Ces herbes n’auraient-elles qu’une vocation à nous nuire ?

Heureusement non ! Ces plantes que l’on s’échine à combattre ont en général beaucoup à nous apporter.

A travers ce travail, j’aimerais vous faire découvrir les avantages que l’on peut retirer de ces mauvaises herbes si l’on apprend à les (re)connaitre.

 

Définition et synonymes de « mauvaise herbe »

Il n’existe en réalité pas de définition de « mauvaise herbe ». Il ne s’agit en effet pas d’une caractéristique botanique de la plante.

Dans la conscience collective, une « mauvaise herbe » est une plante qui pousse spontanément là où elle n’est pas désirée.

Elle est qualifiée de mauvaise pour plusieurs raisons :

  • Elle est supposée être une concurrence pour les semis – cultures ;
  • Elle donne du travail et coûte de l’argent pour s’en débarrasser ;
  • Elle est parfois considérée comme diabolique car elle surgit sans avoir été semée et est parfois très difficile à éradiquer.
  • Dans certaines cultures, on qualifie même ces plantes de « malignes » car elles sont méchantes, nuisibles et dont on n’arrive pas à se débarrasser….

Heureusement, plusieurs termes à consonance moins négative sont désormais utilisés pour parler de ces herbes : adventice, indésirable, spontanée, concurrente, commensale, rudérale, messicole, ….

Attention, il y a cependant lieu de pas les confondre avec les plantes invasives : ces dernières sont majoritairement des plantes exotiques qui, une fois introduites chez nous, prolifèrent de façon exponentielle et qui mettent en danger la flore indigène.

D’où viennent-elles ?

La nature est bien faite, tout ce qui existe a un rôle déterminé sur terre. La grande mission des plantes est de couvrir la planète pour l'oxygéner et la régénérer. C'est pourquoi, elles utilisent tout ce qui peut les y aider !

Les « mauvaise herbes » doivent redoubler d’ingéniosité pour survivre malgré toutes les attaques de l’homme… Elles commencent par produire beaucoup plus de graines que les plantes cultivées.

La dissémination de ces graines est une étape primordiale. Et elles utilisent une ou plusieurs techniques pour arriver à leurs fins :

Anémochorie : de nombreuses plantes ont développé des techniques particulièrement efficaces pour profiter du moindre coup de vent pour se disperser. Cette dispersion est tout à fait aléatoire mais semble assez efficace car près de 90% des espèces végétales y ont recourt. L’exemple le plus connu est bien sûr le pissenlit.

 Hydrochorie : certaines plantes profitent de l’eau pour transporter leurs graines, que ce soit la goutte de pluie ou le ruisseau. Les graines sont revêtues d’un matériau flottant qui leur permet de parcourir de belles distances.

C’est particulièrement vrai pour les plantes aquatiques, mais hélas aussi pour certaines plantes invasives telle la Balsamine de l’Himalaya.

Zoochorie : les animaux sont des alliés essentiels pour les plantes ! Les petits mammifères comme les écureuils et les campagnols entassent les graines en automne dans des réserves dont ils perdent le souvenir au cours de la saison ! C’est ainsi que glands, châtaignes et noisettes sont plantés de façon naturelle.

Le tube digestif des bovins ne leur permet pas de digérer les graines des plantes ruminées. Celles-ci se retrouvent donc dans le fumier et sont donc dispersées dans les champs.

Les oiseaux et les petits animaux de nos campagnes se nourrissent de baies. Les noyaux sont rejetés dans la nature au gré de leurs déplacements et permettent ainsi la propagation de sureaux, prunelliers, merisiers, …

Les insectes ne sont pas en reste : les fourmis, emportent des graines dans leurs galeries, qui n'ont alors plus qu'à germer là où elles sont déposées.

Certaines plantes ont également développé des techniques « d’accroche » qui leur permettent de se propager via le pelage des animaux. Qui n’est pas rentré d’une balade campagnarde couvert de fruits du gaillet gratteron ?

 Autochorie : les plantes projettent elles-mêmes leurs graines à quelques dizaines de centimètres de la plante mère. Le but est surtout tout d’éviter la concurrence des jeunes plantules dans un périmètre trop restreint autour du pied mère. Cette technique est particulièrement utilisée par les plantes à gousses comme les fabacées.

Certaines plantes se reproduisent également par stolons ou rhizomes, comme les orties par exemple !

L’homme est aussi largement responsable de la propagation de certaines plantes : en nous déplaçant, nous transportons des semences sur nos semelles, nos pneus, nos vêtements…

Intérêt de ces « mauvaises herbes »

 Les mauvaises herbes dans l’assiette

Ces "mauvaises herbes", notre ancêtre, l’homme des cavernes, en a pourtant fait son alimentation principale. Il devait trouver dans la nature de quoi se nourrir… l’agriculture et l’élevage n’existaient pas. Il n'avait pas beaucoup de choix... On sait avec certitude que 80% de son alimentation était constituée de plantes sauvages. On en a retrouvé des traces jusque dans des excréments retrouvés lors de fouilles. La cueillette est donc une activité vieille de plusieurs millions d’années mais qui a quasi disparu depuis une cinquantaine d’années.

En se sédentarisant, l’homme a commencé à cultiver les plantes dont il avait besoin. C’est ainsi que sont nés les légumes et aromates.

Avec les grands explorateurs, on découvre de nouvelles plantes, de nouvelles saveurs… les plus nantis en viennent à délaisser les légumes traditionnels au profit de ces plantes exotiques.

Cela se vérifie aussi dans les jardins : on importe des espèces exotiques au détriment des plantes indigènes adaptées à notre climat et on ne laisse plus aucune place aux plantes spontanées...

Avec l’avènement de l’industrie agroalimentaire, l’homme s’est recentré sur quelques légumes dont la culture était plus rentable. Certains légumes sont retournés à l’état sauvage, d’autres ont été « oubliés », mais commencent peu à peu à revenir sur les étals.

Manger des « mauvaises herbes » ? Voilà une idée bien saugrenue pour une société qui consomme désormais plus de plats préparés que de fruits et légumes frais. Comme le dit François Couplan1, « Cela fait depuis le Moyen Âge que l'on croit que seuls les produits transformés par l'homme sont sains pour lui »

On constate depuis quelques années une espèce de retour aux sources, mouvement de masse initié par François Couplan et de grands noms de la cuisine tels que Marc Veyrat : "Quel privilège de parcourir au petit matin, avec l'ensemble de notre équipe, les sous-bois et les prairies à portée de main ! Sentir, humer, contempler, s'émerveiller à chaque pas Calament, épilobe, épiaire, humus embaument nos cuisines dès neuf heures. Quel bonheur pour un cuisinier de travailler aussi près de la nature pour mieux la comprendre et la respecter !"

Ce courant tend à se démocratiser – il suffit de voir le nombre de livres et d’articles publiés chaque année à ce sujet. Une association a même été créée pour promouvoir l’utilisation de plantes sauvages : Cuisine Sauvage ASBL

 Les plantes sauvages possèdent de nombreuses propriétés nutritionnelles. Elles ont des saveurs très variées et sont souvent très riches en vitamines, sels minéraux et oligoéléments. Elles sont la base d’une alimentation saine et équilibrée.

Il faut toutefois être vigilant avant de consommer ces plantes : il faut veiller à les cueillir dans des endroits sûrs, fiables et non pollués !

Assurez-vous aussi de ne pas confondre les plantes, certaines se ressemblent beaucoup !

 Les mauvaises herbes qui soignent

Nos ancêtres, se nourrissant de la sorte de plantes, découvrirent par hasard que certaines d’entre elles pouvaient soulager voire soigner certains maux. Ils en expérimentèrent aussi d'ailleurs certains effets psycho actifs ou mortels... Socrate fut ainsi empoisonné à la ciguë.

Ces savoirs se transmettent naturellement par voie orale. Au fur et à mesure de l'évolution de l'humanité, on commencera à trouver des traces écrites de ces usages à partir de la Grèce antique. On sait ainsi que l'achillée et la mauve étaient utilisées dès l'antiquité pour leurs vertus médicinales. On apprend aussi que Pline recommande l'arsenic comme insecticide. Les produits "chimiques" ne sont donc pas si récents qu'on ne le pense...

Les moines copistes qui, par définition recopient d’innombrables manuscrits, découvrent les avantages potentiels des plantes qu’ils se mettent à cultiver dans les fameux « jardins de simples ». Ils les utilisent pour se soigner eux-mêmes, ainsi que les villageois. Le savoir commence à se transmettre. Mais c’est surtout avec l’invention de l’imprimerie que ces usages vont être diffusés plus largement. Le Moyen-âge verra le développement de l’usage médicinal des plantes sauvages.

Le développement de la chimie aux XIXe et XXème siècles a permis d’extraire et isoler les principes actifs des plantes, afin de les utiliser de façon plus ciblée, comme par exemple la morphine extraite du pavot. On a ensuite même réussi à synthétiser, voire améliorer ces principes actifs. Le médicament est né.

Souvent reléguées aux bords des chemins, les herbes folles ne manquent pourtant pas de vertus.

Beaucoup d’entre elles sont d’ailleurs qualifiées d’« officinale ».

De nombreuses plantes médicinales telles que l’angélique, la bardane, la mauve, le bouillon blanc, etc… ont d’ailleurs été cultivées dans le Pays des Collines jusqu’au milieu du siècle dernier. Cette culture était très rentable mais à défaut de main d’œuvre bon marché suffisante, elle a été abandonnée après la seconde guerre mondiale.

 On estime que plus de 70% des médicaments actuels proviennent de plantes dites médicinales.

Au XXIème, les scandales s’enchaînent et on fait face à une crise de confiance par rapport à ces médicaments pharmaceutiques. Désormais de plus en plus de personnes se retournent vers des remèdes plus naturels tels que l’homéopathie, l’aromathérapie, ... et les soins par les plantes.

Il est cependant bon de rappeler que l’usage de plantes médicinales n’est pas anodin et qu’il est nécessaire de prendre conseil auprès d’un herboriste. De fait, les plantes possèdent généralement plusieurs principes actifs et il faut tous les prendre en compte avant d’entamer un traitement. Il faut également respecter strictement les doses et le mode d’ingestion.

Ainsi, la digitale pourpre est un excellent remède pour le traitement de l’insuffisance cardiaque mais peut être toxique et même mortelle si elle est utilisée de façon inappropriée ou à trop forte dose.

Enfin, il faut n’utiliser que les plantes que l’on a clairement identifiées … ce n’est pas toujours évident. Il ne faut pas confondre l’angélique sauvage et la grande ciguë qui est toxique.

Les mauvaises herbes amies du jardinier

Le 19ème est le siècle des famines car de nombreuses maladies réduisent à néant les cultures. La grande famine de 1845 suite à l'épidémie de mildiou qui a anéanti les cultures de pommes de terre pousse nos aïeux à faire appel à d'autres moyens de lutte. La chimie minérale leur apporte des solutions telles que des pesticides à base de sels de cuivre. Ceux-ci sont encore utilisés en agriculture biologique aujourd’hui !

Au milieu du 20ème siècle, Dow chemicals développe son fameux "agent orange" qu'il vend à l'armée américaine pour défolier la jungle Vietnamienne.

En cette période de raréfaction de la main d'œuvre bon marché pour désherber les cultures, les grandes firmes telles que Monsanto comprennent très vite comment elles pourront écouler leurs stocks de produits. C'est le début des herbicides sélectifs qui seront utilisés à grande échelle à partir des années 70. Le round-up est mis sur le marché en 1975.

L’industrie phytosanitaire a réussi à se créer un marché particulièrement florissant. Pourtant, que ce soit sous forme de purin, décoction ou autres, de nombreuses plantes ont des propriétés très intéressantes pour le jardinier : renforcement aromatique, engrais, activateur de compost, fongicides, …. Et pour qui les connaît et les utilise, elles sont très efficaces…. Et très bon marché !

Les herbes indésirables sont aussi un bio-indicateur particulièrement fiable : l’observation de celles-ci peut permettre de déceler certains problèmes et sont de véritables indicateurs de l’état du sol. En général, elles l’aident à retrouver son équilibre et disparaissent alors. Ainsi, si le mouron des oiseaux indique un sol bien équilibré, la pâquerette pousse plutôt dans des sols plutôt carencés en calcaire.

D’autres usages possibles des mauvaises herbes

Nos lointains cousins avaient aussi inventé de nombreuses autres façons d'utiliser les plantes qu'ils trouvaient autour d’eux : certaines leur permettaient de conserver des aliments, d'autres de se "vêtir" ou même de dessiner sur les parois de leurs cavernes. Ils ont aussi découvert que certaines plantes avaient des vertus insecticides.

A l’heure actuelle, nous avons perdu beaucoup de ces usages…. Mais qui n’a jamais utilisé une brosse en chiendent ?

 

A suivre : Les « mauvaises herbes » sont-elles vraiment mauvaises ? Allons à leur rencontre à Montroeul-au-Bois

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