Des fermes-usines pour les usines à lait

Dans quelques semaines « l’usine à lait » de l’entreprise chinoise Synutra de Carhaix rentrera en service. 200.000 tonnes de lait en poudre devraient être conditionnées annuellement avant d’être exportées en Chine où, selon une rumeur difficile à vérifier, les conditions sanitaires ne permettraient pas d’obtenir une qualité de lait satisfaisante pour l’alimentation des bébés.

Dans quelques semaines « l’usine à lait » de l’entreprise chinoise  Synutra de Carhaix  rentrera en service. 200.000 tonnes de lait en poudre devraient être conditionnées annuellement avant d’être exportées en Chine où, selon une rumeur difficile à vérifier, les conditions sanitaires ne permettraient pas d’obtenir une qualité de lait satisfaisante pour l’alimentation des bébés. Cette unité de transformation gigantesque est un monstre de plus dans un secteur dominé par le n°1 mondial des produits laitiers, la société Lactalis, dont le siège social est situé à Laval et qui récolte, sous contrat d’approvisionnement avec les éleveurs, près du quart de la production de lait française.

En capitaliste chinois décomplexé, le PDG de Synutra international, Mr Liang Zhang ne pratique pas la langue de bois et affiche clairement ses intentions : « Les Européens disent que les Chinois viennent en Europe pour la qualité et la sécurité. Ce sont des paroles ! Je viens en Europe pour le prix. Pour gagner de l’argent.» Ce type de propos  doit résonner étrangement aux oreilles du PDG de Lactalis qui « s’est toujours inscrit dans le respect des hommes et notamment des producteurs de lait qui trouvent dans la croissance du Groupe un gage de sécurité et d’avenir » ; en France, les patrons adoptent en général une démarche beaucoup plus altruiste, à l’instar de Xavier Beulin, patron d’Avril (multinationale de l’agroalimentaire) mais également syndicaliste et président de la FNSEA.

Pourtant, malgré son respect des producteurs, le groupe Lactalis fait curieusement l’objet de vives critiques et suscite de la part des éleveurs des mouvements de protestation. Serait-ce parce que ses prix d’achat baissent régulièrement depuis la fin de l’année 2014 et que les nouveaux contrats d’approvisionnement pour 2016 pourraient prévoir un prix d’achat au 1000 litres très largement inférieur à 300 €, alors que le coût de production se situe autour de 340 € les 1000 litres ? ( lire ici des réactions d'éleveurs sous contrat)  Comme le remarquait encore récemment le ministre de l’agriculture Stéphane Le Foll, « le problème de la France c'est qu'on n'est jamais content. »

Le débouché supplémentaire représenté par l’usine chinoise de Carhaix ne devrait pas permettre, bien au contraire, à la filière de sortir de la crise. Ce secteur marqué par une dispersion, une atomisation de l’offre face à la demande des industriels et des grosses coopératives souffre d’un déséquilibre structurel au profit des collecteurs et transformateurs. Depuis la disparition des quotas laitiers en mars 2015, le marché n’est plus régulé par l’UE et les pouvoirs publics – qui sont solidairement responsables de cette politique mal assumée - se contentent de débloquer épisodiquement des aides d’urgence (qui sont la plupart du temps des aides de trésorerie) pour calmer les accès de colère des exploitants. Sans discernement et dans l’urgence, François Hollande vient d’annoncer une  nouvelle baisse des cotisations sociales pour tous les agriculteurs.  Les prix s’enfoncent tandis que la production continue à augmenter (consulter ici les statistiques de la DRAAF Bretagne) et, en pareil cas, ce sont toujours les petits producteurs qui pâtissent le plus de la dégradation des cours imposés par le marché. En Bretagne le nombre d’exploitations agricoles diminue sur un rythme annuel  supérieur à 2%. Globalement, malgré tous les discours lénifiants sur la nécessité de s’orienter vers une agriculture durable, voire vers l’agro-écologie, l’éleveur breton moyen s’agrandit et cherche à accroître sa productivité au détriment des facteurs humains et environnementaux, sans parler du bien-être animal, qui s’améliore paraît-il mais qui n’a jamais fait l’objet d’enquêtes sérieuses auprès des premiers concernés. 

M. Liang ZHANG vient en France pour gagner de l’argent. C’est un capitaliste qui entend profiter des opportunités que lui offre la filière lait en Bretagne et notamment la coopérative Soodial qui pourra ainsi écouler une grande partie de ses excédents. Il ne vient pas pour promouvoir ou défendre un système agricole mais il va indéniablement renforcer la dérive industrielle du secteur qui pousse à la concentration et à l’agrandissement des élevages. Selon Jean Cabaret de la Confédération paysanne, « on va vers des fermes de 200-300 vaches, on voit ça fleurir partout ». Dans cette logique, la ferme des 1000 vaches tant décriée est l’avenir de l’élevage breton car il faut des fermes-usines pour approvisionner correctement les usines à lait.

                                                                                            

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