Changement de paradigme?

Cette semaine, le jeudi 11 octobre, Emmanuel Macron a clôturé  le premier chantier des Etats généraux de l’alimentation censés,  comme l’indique le site du ministère de l’Agriculture,  « permettre aux agriculteurs de vivre dignement de leur travail par le paiement de prix justes, accompagner la transformation des modèles de production afin de répondre davantage aux attentes et aux besoins des consommateurs, et enfin promouvoir les choix de consommation privilégiant une alimentation saine, sûre et durable ».

Après avoir travaillé en ateliers au cours de réunions thématiques organisées depuis la fin du mois d’août, tous les acteurs de la filière agro-alimentaire, ainsi que les associations et ONG concernées, avaient été conviés à Rungis afin d’écouter la synthèse présidentielle sur le problème de la création et de la répartition de la valeur entre les agriculteurs, les industriels et les distributeurs. Face à un parterre aussi hétéroclite et aux objectifs souvent antagonistes, le Président, en bon communicant, s’est évertué à ne décevoir personne. L’homme, on le sait, aime à marier les contraires. Les zones d’ombres, les imprécisions, les ambiguïtés et les simulacres de solutions ont donc habillé un discours consensuel articulé autour du plus petit dénominateur commun aux organisations syndicales agricoles : « l’inversion du calcul des prix » afin de partir du coût de revient pour l’agriculteur et aboutir ainsi à une  répartition équitable  de la valeur créée.  « La structuration des filières » et le regroupement des producteurs ont été également mis en avant en tant que  pistes de progrès prioritaires.

« Partir des coûts de production ». . .  Certes, mais derrière cette déclaration d’intention aux contours un peu flous, se cache un loup gigantesque : le capitalisme financier !

Emmanuel Macron feint d’ignorer que « l’inversion du calcul des prix » ne changera rien fondamentalement à la logique du système : dans une économie libérale ouverte, c’est la concurrence entre producteurs qui condamne certains à la faillite et qui jette les agriculteurs entre les mains des industriels et des distributeurs de l’agro-alimentaire. C’est le marché qui arbitre seul entre des prix d’achat  plus ou moins élevés, reflets de coûts  de production qui  varient en fonction des  techniques, de la main d’œuvre, des normes sanitaires et environnementales, etc. L’industriel  ou la  centrale d’achat resteront mus par la recherche du profit   qui impose d’acheter à  moindre coût pour un  niveau de qualité donné.  Les acheteurs seront-ils tenus de signer des contrats d’approvisionnement avec tel  ou tel groupement de producteurs pour lutter contre la désertification rurale ou pour tenir compte  d’autres critères sociétaux ou environnementaux ?  La concurrence ne sera pas abolie « avec un contrat proposé par les agriculteurs et non plus par les acheteurs ».  Et, sur le marché européen marqué par la libre circulation des marchandises, le choix est large.  Emmanuel Macron envisage-t-il de fermer les frontières aux productions  agricoles européennes alors même qu’il refuse de dénoncer le CETA ?

 « Se regrouper en organisations de producteurs pour peser plus dans les négociations », structurer les filières. . . Là encore, les résultats de ce type d’actions dépendent très largement du modèle agricole que l’on entend promouvoir.

Et ces recettes ne sont pas nouvelles : déjà dans les années 60, les lois Pisani ( le ministre de l’agriculture d’alors) et notamment la loi "relative à la coopération agricole et aux sociétés d'intérêt collectif agricole" de 1961 ont structuré le monde paysan et opéré des regroupements. Mais cette modernisation de l’agriculture s’est effectuée dans un cadre productiviste qui a fini par engendrer des monstres industriels. Aujourd’hui, la coopération agricole pèse près de 86 milliards de CA et représente 40% du CA de l’agroalimentaire français, elle a totalement échappé au contrôle de ses mandants  pour devenir un puissant outil d’asservissement des agriculteurs aux semences, aux pesticides et au marché. Elle représente dans la grande majorité des cas une agriculture intensive, tournée vers l’exportation, dont les coûts cachés, les externalités deviennent insupportables : coûts de dépollution des eaux ; coûts médicaux liés à l’accroissement de maladies dégénératives chez les agriculteurs et les consommateurs, coûts liés à la dégradation des sols, à la perte de biodiversité, etc. 

Il y quelques mois, Emmanuel Macron, candidat à la présidentielle,  rendait un hommage appuyé, lors  du congrès de la FNSEA , à Xavier Beulin, « homme d’agriculture et ami » qui venait de décéder. Il parlait de « doper la compétitivité des exploitations », de faire sien le combat que son ami, grand promoteur d’une agro-industrie intensive et tentaculaire,  avait mené.  Aujourd’hui, il veut « un changement complet de paradigme ». Qui faut-il croire ? Peut-on marcher dans  les traces de Xavier Beulin et emprunter un autre chemin ? Seul le chat de Schrödinger doit avoir la solution. . .

Peut-on aller vers une agriculture respectueuse des paysans, des consommateurs et de l’environnement en négociant prioritairement avec la FNSEA c’est à dire avec des acteurs obnubilés par la nécessité de nourrir le monde avec des céréales contaminées au glyphosate (la molécule Roundup de Monsanto) ou avec de la viande en provenance d’animaux élevés en batterie (1) et nourris aux OGM ?  

Peut-on s’affranchir d’une logique purement comptable avec  des exploitants reliés dans leurs tracteurs  à la bourse de Chicago ?

Peut-on valoriser les circuits courts et projeter de détruire des terres agricoles aux environs immédiats des grandes agglomérations comme à Notre Dame des Landes ou bien encore à EuropaCity sur le Triangle de Gonesse?

Peut-on protéger nos campagnes en continuant  à signer des traités de libre-échange comme le CETA et en envisageant d’ouvrir également nos frontières aux pays du Mercosur ?

Peut-on encourager et développer une véritable agriculture biologique exigeante en qualité et,  dans le même temps,  supprimer les aides au maintien ?

Etc.

Le discours de Rungis peut-il être l’amorce d’un « tournant de la politique agricole » comme l’espère Nicolas Girod, secrétaire national de la Confédération paysanne ?

En ce début de quinquennat, Emmanuel Macron réforme la société française et son économie pour satisfaire les exigences d’une petite minorité au détriment des  biens communs et de l’intérêt général. Ce fil conducteur peut-il être rompu en agriculture ?

On peut en douter : dans le domaine du vivant, les chiens ne font pas (encore) des chats. . . Et comme le remarque Bernard Pinaud, le Délégué général du CCFD -Terre solidaire, les arbitrages rendus jusqu’à présent « râpent la confiance de bon nombre de participants non gouvernementaux dans la transition agricole et alimentaire ».

  

 (1)  En Saône et Moire, un projet de ferme qui pourrait accueillir 4000 bovins est soutenu par la FDSEA sous prétexte que « le marché à l’exportation a sa place . C’est un outil utile, nécessaire, pour la filière ».

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.