Indésirables coquelicots

Qu’y -a-t-il de commun entre un homme et un champignon ? Nous aurions sans doute tort de sourire à cette question qui pourrait être une blague de potache mais qui est beaucoup plus sérieuse qu’il n’y paraît à l’heure où nous prenons de plus en plus conscience des multiples interactions et liens qui relient le vivant sous toutes ses formes.  

Dans une  tribune publiée récemment par le journal “Le monde” (lire ici) 45O scientifiques interpellent les autorités, et en particulier l’Anses ( Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail), au sujet des pesticides SDHI, “inhibiteurs de la succinate déshydrogénase”, utilisés en agriculture et répertoriés dans la catégorie des fongicides. Ces scientifiques qui se réfèrent notamment  aux travaux menés par le professeur Pierre Rustin, directeur de recherche au CNRS et spécialiste de la respiration cellulaire, demandent l’application du principe de précaution et donc l’arrêt de l’utilisation des produits commerciaux utilisant des molécules qui bloquent la chaîne respiratoire des mitochondries, un processus biologique qui se déroule dans toutes les cellules.  

La lutte contre des champignons parasites des cultures ne peut pas prendre la forme d’une attaque généralisée contre le vivant. . .

Auditionné au Sénat à ce sujet le 23 janvier, Roger Genet, directeur général de l’Anses, a osé déclaré qu’il n’y avait “aucun élément qui appuierait une réévaluation des autorisations de mise sur le marché en urgence”. Il s’agit là d’une réponse habituelle de l’Agence dans ce genre de situation, il est urgent d’attendre et il est nécessaire de mener des études complémentaires afin d’infirmer ou de confirmer des résultats pourtant déjà bien documentés et établis. 

Pour nos responsables, Il convient toujours d’appliquer avec beaucoup de précaution le principe de précaution !

Pendant ce temps la biodiversité s’effondre et malgré les discours, malgré une communication ministérielle sur le développement de l’agro écologie, malgré le plan ECOPHYTO et 600 millions d’euros d’argent public investi pour réduire la consommation de pesticides, la France agricole demeure dopée aux  produits phytosanitaires. Les dernières statistiques publiées sont alarmantes : en France, sur la période 2009-2018, la consommation de pesticides a augmenté de 20% alors même que le plan ECOPHYTO 2018 prévoyait initialement de réduire de 50% sur cette période la quantité de produits utilisés !  

Une partie du monde paysan continue de refuser une évolution nécessaire et urgente, et s’arc-boute sur des pratiques d’un autre âge. Ces derniers jours  des manifestations d’agriculteurs affiliés à la FNSEA ont eu lieu dans de nombreuses régions ( ici en Picardie) afin de protester contre l’entrée en application au 1er janvier d’un nouvel arrêté imposant des zones de non traitement aux produits phytosanitaires ( les ZNT)  entre les cultures et les habitations ; de gros tracteurs ont parasité les routes pour demander l’annulation de ces nouvelles normes qui vont entraîner selon la FNSEA d’importantes pertes de chiffre d’affaires. Pour produire un peu plus et  avoir “plus de blé”, il leur faut toujours plus de technologie, plus de machines, plus d’engrais, plus de produits chimiques, jusqu’à la nausée et parfois jusqu’à la mort pour certains agriculteurs. pour augmenter ou maintenir les rendements afin de  nourrir la planète en détruisant et en affamant les paysanneries locales 

Pourtant, les nouvelles normes restent dérisoires puisqu’elles fixent à 20m seulement la distance minimale à respecter entre les cultures et les habitations  pour les produits les plus dangereux, 5m dans la plupart des cas. . . autant dire que les risques d’exposition des populations aux pesticides demeurent quasiment inchangés. Mais c’est encore trop pour un syndicat qui est au monde agricole ce qu’est le syndicat Alliance dans la police, ignorant l’intérêt général pour ne défendre que ses seuls intérêts corporatistes. 

Les agriculteurs de la FNSEA peuvent manifester sans crainte, les pouvoirs publics sont là pour les protéger : eux ne  ruinent pas la France comme la CGT ou les gilets jaunes, ils rapportent au contraire des devises en nourrissant la planète. Et peu importe s’ils détruisent ce faisant les paysanneries locales et la biodiversité. Les violences policières ne les concernent pas, nos campagnes résonnent davantage des tirs de fusils de chasse que des tirs de flash-ball. 

Le ministre de l’agriculture Didier Guillaume entend “lutter contre l’agribashing”, il “ ne supporte plus ces attaques incessantes vis-à-vis des paysans, des agriculteurs, des agricultrices, des éleveurs et de l’agriculture en général. » menées  par des associations comme “Nous voulons des coquelicots” (1) qui vient d’engager avec “France Nature Environnement” et “Générations futures” une action en justice contre trois pesticides SDHI ou l’association  L214 qui dénonce la maltraitance des animaux dans les élevages industriels. Il dispose pour cela de l’appui de son collègue,

Christophe Castaner, le bras armé du gouvernement, qui  a récemment signé une convention avec la FNSEA pour lutter contre ce fléau et installé au sein de la gendarmerie nationale une cellule baptisée Demeter afin de prévenir et réprimer “ les actes crapuleux” ainsi que les « actions de nature idéologique, qu’il s’agisse de simples actions symboliques de dénigrement du milieu agricole ou d’actions dures ayant des répercussions matérielles ou physiques ». (Lire ici un article de Charlie hebdo à ce sujet)

Ce régime applique les mêmes méthodes pour tenter d’endiguer, de contenir la résistance sociale et la contestation écologique. 

A la question que peut-il bien y avoir de commun entre les gilets jaunes et les coquelicots, le gouvernement fournit la réponse : le même flicage, les mêmes intimidations, la même répression afin de poursuivre coûte que coûte la folle marche en avant du productivisme et de la rentabilité économique au mépris de l’humain et de la nature. 

(1) Cette association a lancé un appel pour l'interdiction de tous les pesticides de synthèse  (ici)

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