La maladie torpide des ministres de l’agriculture

Dans un mail adressé à tous les agents du ministère à l’occasion de sa prise de fonction, le nouveau ministre de l’agriculture, Didier Guillaume, en adepte des principes macroniens, déclare  qu’il ne veut pas opposer agro-écologie et agriculture conventionnelle car « la réussite de l’une et de l’autre sont liées ».

En 2013, Didier Guillaume, en tant que président du groupe parlementaire Objectif Bio déclarait déjà : « Il faut assumer le fait que l’agriculture bio et l’agriculture conventionnelle ne sont ni opposées, ni incompatibles, et encore moins adversaires.

A première vue, ces réflexions  qui sont sans doute  le fruit d’une pensée globalisante et complexe, peuvent paraître étonnantes et quelque peu mystérieuses : en effet,  il est bien difficile  de voir en quoi ces deux agricultures, si concurrentes, si différentes dans l’esprit du consommateur, et dont les produits sont si soigneusement séparés  dans nos rayons de supermarché, peuvent se renforcer et s’épauler mutuellement. Le bio est souvent opposé au conventionnel et le passage du conventionnel au bio, ce qu’on appelle la conversion, ne marque-t-il pas le franchissement, souvent irréversible, d’une véritable frontière  séparant deux mondes agricoles aux conceptions antinomiques? Mais, à la réflexion, si l’on veut bien examiner cette question de façon froide et dépassionnée, selon le seul critère qui vaille c'est-à-dire d’un point de vue financier, les propos du ministre sont en fait moins surprenants qu’ils n’y paraissent de prime abord.

Cela fait déjà bien longtemps que l’agriculture biologique n’est plus seulement un acte militant, un acte de résistance à l’agriculture productiviste de la part de quelques paysans souhaitant vivre dignement du travail de la terre ; cette  vision est encore partagée par quelques indiens réfractaires au progrès mais elle surannée, dépassée, trop idéalisée, trop naïve, et finalement bien peu professionnelle.

« Le bio » est un cahier des charges à respecter (d’ailleurs de moins en moins contraignant) et non pas une philosophie. Le bio a pris son essor industriel (lire ici), c’est un secteur désormais pleinement intégré dans la stratégie des grands groupes de la filière agro-alimentaire (notamment les coopératives( lire ici)) et les recettes classiques du capitalisme financier qui ont fait leur preuve en conventionnel y sont appliquées avec les mêmes résultats : l’enrichissement des intermédiaires, des réseaux de distribution, l’exploitation des paysans, et la frustration des consommateurs qui constatent que les produits bio sont désormais aussi insipides que les produits conventionnels.

La réflexion du ministre prend donc tout son sens dès lors que l’on veut bien considérer l’agriculture biologique non pas comme une alternative mais comme un secteur, un marché complémentaire au sein de la grande filière agro-alimentaire. Et l’on peut même considérer, en poussant plus loin le raisonnement, que cette conception du développement mutuel et concerté  des deux  agricultures est une traduction, une application au modèle agricole, de la fameuse théorie du ruissellement : la réussite des premiers de cordée  - en l’occurrence les grandes coopératives agricoles, les grandes exploitations – leur permet désormais d’investir massivement dans un secteur réservé jusque- là aux gagne-petit, aux marginaux de la profession. La réussite des grands acteurs du conventionnel favorise le développement du bio, l’agriculture biologique devient grâce à cette synergie macronienne véritablement efficace, professionnelle, moderne, à taille industrielle.

Derrière cette volonté affichée  de ne froisser personne, derrière les bonnes paroles, les actes de Didier Guillaume traduisent surtout pour l’instant sa volonté de favoriser une agriculture sur le modèle de la FNSEA ayant pour objectif  « de développer sa compétitivité, au plan national comme à l'export ».

Comment peut-on  promouvoir l’agro-écologie et, en même temps, ne pas remettre plus sévèrement en cause, à l’heure des bébés sans bras,  l’utilisation des pesticides et notamment refuser d’inscrire dans la loi l’interdiction du glyphosate ( Didier Guillaume avait voté contre l’interdiction du glyphosate lorsqu’il était sénateur) ?

Comment vouloir réduire l’empreinte carbone de l’agriculture (dont l’élevage industriel est un puissant contributeur) et, en même temps,  s’opposer à l’instauration d’un repas végétarien un jour par semaine dans les cantines scolaires (lire ici) ?

Didier Guillaume présente déjà les symptômes de la maladie torpide qui affecte  les ministres de l’agriculture depuis maintenant des générations, une maladie avant tout psychologique : un état de dépendance  vis-à-vis des lobbies agricoles et notamment du plus puissant d’entre eux :  la FNSEA.

 

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