« Total Khéops ! » L'écrivain marseillais Jean-Claude Izzo a fait de cette expression le titre d'un de ses romans (1), sorti en 1995, qui dépeint parfaitement l'atmosphère sombre et sordide de l'époque qui a précédé le premier coup de pioche, salvateur, du plus grand chantier urbain de l'Europe du Sud. 
Avant Euroméditerranée, la ville est empêtrée dans la délinquance, les problèmes économiques et les conflits sociaux, quelques fois violents. Elle est ruinée. Le centre n'arrive pas à sortir de la paupérisation. 
Marseille est alors une ville asphyxiée, au sens humain, politique, économique et financier du terme. Elle atteint le fond, sinon les bas-fonds.

En l’espace de vingt ans, Marseille a perdu 200 000 habitants et 50 000 emplois
En 1986, son maire, Gaston Defferre, un véritable homme d'État à qui l'on doit les lois de décentralisation, décède brutalement. Le professeur de médecine Robert-Paul Vigouroux, lui succède. Il restera 9 ans à la barre. Sous sa municipalité, Marseille va subir de plein fouet le contre coup du refus politique de Defferre de l'unir aux communes environnantes alors que le bon sens commandait de jouer la carte de l'intercommunalité : en créant une communauté urbaine comme il en existait alors à Lyon, Lille, Bordeaux...
À cette époque, Marseille est durement confrontée à la mutation de son appareil industriel et portuaire, avec pour conséquences la disparition de nombreux emplois, l’accentuation des phénomènes d’exclusion sociale et la paupérisation des quartiers centraux.
Marseille croule sous les dettes, elle est au bord de la cessation de paiement, le taux de chômage représente 20% de la population active, les habitants la fuient au rythme de 15 000 par an. Le bilan est accablant : En l’espace de vingt ans, Marseille a perdu 200 000 habitants et 50 000 emplois. Marseille se vide. Marseille titube. Marseille se meurt au bord du caniveau.

« No future »...

"Une époque formidable", avec Gérard Jugnot (réalisateur et acteur), Chick Ortega, Richard Borhinger, Victoria Abril, Ticky Holgado... © Affiche du film "Une époque formidable", avec Gérard Jugnot (réalisateur et acteur), Chick Ortega, Richard Borhinger, Victoria Abril, Ticky Holgado... © Affiche du film

Années 1970... 1980... 1990... voilà trois décades assassines, après les "trois glorieuses" d'après-guerre !  Le chômage, une faim lancinante qui frappe en France, de plus en plus, nombre d'habitants (les restaurants du cœur sont créés par Coluche en 1985), l'augmentation du nombre de personnes sans domicile fixe... Plus de chaussures ? Elles marchent les pieds entourés de sacs plastiques. Sorti en 1991, le film de Gérard Jugnot "Une époque formidable", livre sur le mode d'une comédie douce-amère, avec des personnages attachants et drôles, un témoignage sur cette époque. 

À Marseille, c'est alors pire. Pour reprendre les paroles de Charles Aznavour en inversant leur sens, "vers les docks... les bâteaux n'arrivent plus le ventre alourdis de fruits et la misère n'est pas moins triste au soleil".
« No future » pour de nombreux jeunes, sans travail... 
« No future » pour de pauvres hères des deux sexes, malingres, infectés par le sida, qui tournent et retournent dans les rues à la recherche de leurs doses d'héroïne. Cours Belsunce, la police ne les interpelle plus. Elle se contente de photographier leur agonie, sur le trottoir. 
Comme si de rien n'était, à la prison des Baumettes, le Centre de transformation sanguine de Marseille continue à prélever le sang des prisonniers des "beaux mecs" (surnom du centre de détention des Baumettes).
Années "mortelles" ! Assassinat en plein centre ville, et en plein jour, du juge Michel, un magistrat intègre, un "dézingage" en règle commandité par des anciens de la French connexion... Tuerie d'Auriol : un jeune instituteur assassine un de ses élèves, tandis que ses acolytes déciment toute la famille. Tous agissent au nom du SAC (Service d'Action Civique), une association au service de politiques à l'origine mais aussi une police parallèle n'hésitant à faire appel à des fonctionnaires et des gangsters ... "Suicide" de deux balles dans la tête de René Lucet, directeur de la Caisse Primaire d'Assurance Maladie des Bouches-du-Rhône, après sa découverte d'une caisse noire et d'un système de financement proche de la mafia marseillaise...  À l'entrée du quartier de la Rose, un fourgon de convoyeurs de fonds est "explosé"... les gens ramassent à pleines mains les billets maculés de sang et de cervelle humaine... Au théâtre Toursky, la nomklatura politico-culturelle de la ville se délecte de "l'Opéra des rats"... Total Khéops !

Nouvel âge d'or pour la mafia
C'est un nouvel âge d'or pour la mafia avec ses machines à sous, ses règlements de compte et rackets en tous genres.
Dans le port, conteneurs et entrepôts sont pillés. Les transitaires fuient la ville. Les bateaux avec le fret destiné aux Marseillais prennent aussi l'habitude de l'éviter. Ils passent au large, sous le nez des commerçants, mettent le cap sur le détroit de Gibraltar, qu'ils franchissent, remontent l'Atlantique et déchargent leur cargaison au Havre. Dans le grand port normand, des camions prennent la marchandise au détail et l'acheminent en moins de 48 heures... sur Marseille. Les commerçants du "triangle d'or" de Belsunce finissent par en voir la couleur.
Après avoir contribuer à ruiner le port et à sa mauvaise réputation, la mafia recentre ses activités. Elle noyaute les services de sécurité de grands magasins. Les vols sont quelques fois entourés de circonstances rocambolesques. 
À Euromarché, un hypermarché situé dans le quartier de Bonneveine, elle délègue un certain D. V., surnommé par ses complices « le roi des voleurs » pour son habilité a commander les pilleurs du port. Il se fait engager... comme directeur adjoint  de la sécurité et succède rapidement au directeur qui, ça tombe bien, prend sa retraite ! Il remodèle l'équipe. La bande de Bonneveine va défrayer la chronique par son mode opératoire à première vue très acrobatique. Après chaque vol, ou plutôt pillage en règle de l'hypermarché commis la nuit, les policiers découvrent au petit matin des cordes qui pendent des exutoires du plafond. Elles semblent indiquer que les voleurs passent par le toit. 
Les policiers finissent par "planquer" et découvrent le pot au rose. Les employés de la "sécurité" entrent et sortent par l'entrée du magasin, comme vous et moi, et bénéficient de la complicité de l'équipe chargée de la protection du Centre. Les services de Sécurité interne et externe sont corrompus... Total Khéops !

L'homme d'affaires Bernard Tapie devient celui des affaires
Dans la presse, il n'est question que d'échecs sociaux, de crimes crapuleux, de football et de Bernard Tapie, homme d'affaires devenu à Marseille celui « des affaires ». Ministre de la Ville (1992-1993), l'hiomme est empêtré dans ses démêlées avec une filiale « offshore » (paradis fiscal) du « Crédit Lyonnais », surnommée depuis le "crazy lyonnais". Cette banque, nationalisée par la gauche lors de son arrivée au pouvoir en 1981, commence à défrayer la chronique pour ses frasques hollywoodiennes et ses 130 milliards de Francs de pertes qui amorcent le déficit abyssal de nos finances publiques, jamais comblé. 
Mais à l'époque Marseille et toute la France n'ont de yeux et d'oreilles que pour une ténébreuse affaire de match truqué : l'affaire VA-OM. Tapie se prend les pieds dans un fameux ballon : celui du procureur... Montgolfier !

Meurtre raciste et mort "clinique"
La montée du Front national dans la seconde ville de France fait les gros titres avec le meurtre d'un jeune Français d'origine comorienne par un de ses militants.
Les comptes se règlent à tous les étages. Des cols blancs et des élus se trucident aussi ! C'est la mort « clinique »... La ville est "emboucanée" (faisandée) par les affaires. 
Le centre ville et au-delà baigne dans un univers glauque. Les immeubles sont fortement dégradés. Les propriétaires, souvent des héritiers qui n'ont jamais mis les pieds dans la ville, n'ont qu'une envie : s'en débarrasser ! 
Quartier du Panier, « Triangle d'or » de Belsunce, rue de la République les appartements sont cédés pour une bouchée de pain. En 1991, un appartement d'un immeuble haussmannien est cédé aux enchères publiques pour 30 000 FF (compte tenu de l'érosion monétaire due à l'inflation, le PA - pouvoir d'achat - de cette somme en 1991 est le même que celui de 6 500 euros en 2014) ; rue des Dominicaines, un appartement se négocie aux alentours de 10 000 FF (PA 2014 : 2 180 euros ) ; un studio au Panier est cédé pour 6 000 FF (PA 2014 : 1 300 euros) ... qui dit moins ? 
Aujourd'hui, un appartement dans une immeuble de la rue de la République se négocie aux alentours de 200 000 euros et de 130 000 euros au Panier !

Qui peut croire à l'avenir de Marseille ?
Personne ne veut vivre à Marseille. On la fuit. On s'installe à Vitrolles, Miramas, Istres, Aubagne... La seconde ville de France passe pour « un nid de mafiosi, un terreau électoral pour Tapie et Lepen d'opérette » (Jean-François Fournier, Le Nouveau Quotidien* du 11 01 1994 ). Qui peut croire encore à l'avenir de Marseille ? Philippe LEGER

 

1- Le roman de Jean-Claude Izzo « Total Khéops » a inspiré un film du même nom sorti en 2001, réalisé par Alain Bévérini avec, comme têtes d'affiche, Richard Bohringer et la regrettée Marie Trintignant.

* C'est un avis neutre : le Nouveau Quotidien est un journal suisse ! On peut aussi se référer à l'essai de José d'Arrigo, un ancien du "Méridional", à la critique mordante et l'humour caustique : " Marseille mafias - Ce que personne n'ose dire." (site "Systémophobe")

 

 Suite : "Marseille - du rêve américain de Gaston Defferre au rêve euroméditerranéen de Robert Vigouroux"

 



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