Un moment du colloque organisé par le Comité Européen Marseille. De gauche à droite : Monique Beltrame - Philippe Mioche - Michel Caillouët. © Philippe Léger Un moment du colloque organisé par le Comité Européen Marseille. De gauche à droite : Monique Beltrame - Philippe Mioche - Michel Caillouët. © Philippe Léger

Cette année, la journée de l'Europe du 9 mai (1) se télescopait avec la célébration du 60e anniversaire des traités de Rome. Heureux télescopage !
La Déclaration Schuman de 1950 donne le mode d'emploi pour construire une fédération européenne, étape après étape , à commencer par la toute première, la CECA (Communauté Européenne du Charbon et de l'Acier), instituée par le traité de Paris (1951) ; elle envisage les traités suivants : "l’Europe ne se fera pas d’un coup, ni dans une construction d’ensemble : elle se fera par des réalisations concrètes créant d’abord des solidarités de fait."
Les avatars de cette construction se nomment CECA (traité de Paris 1951)... CEE (Communauté Économique Européenne -Traité de Rome 1957)... CE (Communauté Européenne - traité de Masstricht 1992, amendé par le traité d'Amsterdam 1997)... UE (Union Européenne - Traité de Lisbonne 2009).
Tous ces traités, notamment les traités de Rome, renvoient à différentes étapes de la construction, évoquées dans ce texte fondateur que représente "la Déclaration Schuman" du 9 mai 1950. 


"Qu'avons-nous fait de nos 60 ans ?"

Les participants du colloque organisé par le Comité Européen Marseille se sont interrogés sur les 60 années écoulées après la conclusion des traités de Rome. 
"Le bilan est positif en dépit d'insuffisances, notamment en matière d'Europe sociale. Ce qu’on a réussi en Europe n’a pas d’équivalent dans le monde", 
a expliqué le professeur Philippe Mioche, Chaire Jean Monnet d’Aix-Marseille Université, au public de la Cité des Associations à l’occasion de la journée de l’Europe du 9 mai, organisée par le CEM - Comité Européen Marseille.
Michel Caillouët, ancien ambassadeur de l’UE en Asie du Sud Est, a fait chorus aux propos de l’orateur en ajoutant: “sans la poursuite de l’intégration fédérale, nos nations et la civilisation humaniste qu’elles incarnent, finiront par se diluer dans le monde globalisé, entre les mains de grands blocs. Il faut accélérer l’intégration économique et la création d’une défense commune est une urgence absolue.
Nous disons non à un monde étriqué, rétrograde, refermé sur lui-même, non aux égoïsmes nationaux ! Nous disons non à un monde incapable de répondre aux défis qui menacent à nouveau notre civilisation ! Nous nous associons à l’initiative citoyenne de Düsseldorf, Pulse of Europe, dont nous partageons l’idéal européen de liberté, de justice et de progrès et nous souhaitons que la journée de l’Europe du 9 mai devienne la grande fête transnationale de l’UE”, a lancé Monique Beltrame, la présidente du Comité Européen Marseille.

"L'Europe, c'est trop compliquée !"
Le public a débattu avec les orateurs en seconde partie.
Selon un membre du mouvement En Marche! qui a fait la campagne électorale en tractant sur les marchés, « les gens ne sont pas hostiles à l'Europe mais beaucoup ne manifestent pas d'intérêt à son égard parce qu'ils n'y comprennent rien. L'Europe, c'est trop compliquée ! Ils le disent.»

Stand d'information et quizz rue de la République

La journée de l'Europe a été célébrée à l'Alternative-Concept Store, 21 rue de la République (2e arr.) © Marie-Rose Frigière La journée de l'Europe a été célébrée à l'Alternative-Concept Store, 21 rue de la République (2e arr.) © Marie-Rose Frigière

Une sympathisante, Marie-Rose Frigière, a parlé de son Service Volontaire Européen accompli en 2005  à Wroclaw  (Pologne). Elle lui doit le métier d'Art Thérapeute qu'elle exerce aujourd'hui. Sous son impulsion, l'Alternative Concept Store (21 rue de la République), une association de jeunes créateurs marseillais dont elle assure la communication, a participé à la célébration de la Journée de l'Europe à Marseille en pavoisant son entrée aux couleurs de l'UE et avec un stand d'information et des quizz. Voilà une initiative qui mérite d'être félicitée et encouragée ! De nombreuses personnes du public ont apporté leur témoignage.

De gauche à droite, des étudiantes en Master 2 Management des Administrations Publiques, Aix-Marseille Université  : Habibadou - Péthulas - Westevia . © Philippe Léger De gauche à droite, des étudiantes en Master 2 Management des Administrations Publiques, Aix-Marseille Université : Habibadou - Péthulas - Westevia . © Philippe Léger


Comme tout finit par des chansons, à tout le moins sur la Canebière, la Maîtrise Gabriel Fauré, sous la direction de DeniseVial, a interprété des chants de toute l’Europe, en cette période électorale sa prestation a rallié tous les suffrages, puis l'hymne européen a retenti dans la salle Phocea de la Cité des Associations. 

Chorale Gabriel Fauré - cheffe de choeur : Denise Vial. © Philippe Léger Chorale Gabriel Fauré - cheffe de choeur : Denise Vial. © Philippe Léger

Les "Décodeurs de l'Europe"

La journée de l'Europe n'était pas finie pour autant. Une réception était organisée au Musée Regards de Provence par Alain Dumort, chef de la Représentation de la Commission européenne à Marseille, et Michel Pezet, consul honoraire de Malte (ce pays assure du 1er janvier au 30 juin la présidence tournante du Conseil de l'UE - Conseil des ministres), "en présence de Renaud Muselier, président délégué de la Région Provence-Alpes-Côte d'Azur et député européen", avec la participation de Nicolas Vadot, dessinateur de presse, un "décodeur de l'Europe", qui exposait ses illustrations.


De gauche à droite : Jean-Gérard Lieberher - Nicolas Vadot. © Philippe Léger De gauche à droite : Jean-Gérard Lieberher - Nicolas Vadot. © Philippe Léger

Parmi les personnalités présentes, Jean-François Chougnet, il préside depuis 2014 le MuCEM - Musée des civilisations de l'Europe et de la Méditerranée. Aux côtés de Nicolas Vadot, on reconnaissait le dessinateur et caricaturiste algérien, Fathi Bourayou, exilé à Marseille, qui a créé à l'Estaque le Festival international de la caricature, du dessin de presse et de la satire, mais aussi le Suisse Jean-Gérard Lieberherr, gendre de Jean Monnet.

Fathy Bourayou © Philippe Léger Fathy Bourayou © Philippe Léger

 Aujourd'hui, en dépit du "Brexit", la grande marche entreprise au milieu du XXe siècle se poursuit en direction de la fédération européenne : l'Europe-Unie.
Le 9 mai 2017, la journée de l'Europe a été célébrée dignement dans la seconde ville de France par les citoyens et les représentants des institutions, conformément à une tradition instaurée il y a plus de 20 ans. Philippe Léger 

 

 (1) Chaque année, le 9 mai, on commémore à travers toute l'Europe, continentale et ultramarine, la déclaration de Robert Schuman, ministre des affaires étrangères de la France, proposant la création d'une Communauté européenne du charbon et de l'acier, dont les pays membres mettraient en commun leur production de charbon et d'acier. 
La CECA (membres fondateurs: France, Allemagne de l'Ouest, Italie, Pays-Bas, Belgique et Luxembourg) est la première des institutions supranationales européennes qui donneront naissance à ce qu'on appelle aujourd'hui «l'Union européenne».

 

 



 Construire une Europe pacifique, unie, indépendante et prospère

L'Union Européenne compte aujourd'hui 28 États © commission européenne L'Union Européenne compte aujourd'hui 28 États © commission européenne


L'abbé Pierre en février 1954 : "une femme vient de mourir gelée, cette nuit à 3 heures, sur le trottoir du boulevard Sébastopol, serrant sur elle le papier par lequel, avant-hier, on l'avait expulsée.... Chaque nuit, ils sont plus de 2000 recroquevillés sous le gel, sans toit, sans pain, plus d'un presque nu."

Au début des années 50, les pénuries sont fréquentes, la faim et les bidonvilles sont des réalités qui affligent les milieux populaires.
En France, le 1er février 1954, l'abbé Pierre lance un appel désespéré, aussitôt relayé par les médias : "mes amis, au secours... Une femme vient de mourir gelée, cette nuit à 3 heures, sur le trottoir du boulevard Sébastopol, serrant sur elle le papier par lequel, avant-hier, on l'avait expulsée. Chaque nuit, ils sont plus de 2000 recroquevillés sous le gel, sans toit, sans pain, plus d'un presque nu. Devant l'horreur, les cités d'urgence, ce n'est même plus assez urgent !"
C'est dans ce contexte de pénuries et de tragédies, enserrés dans l'étau, aux mâchoires superpuissantes, celles des États-Unis et de l'URSS, que six États européens ont débuté la construction européenne.

Il y a 60 ans, le 25 mars 1957, la France, la République fédérale d'Allemagne, l'Italie, la Belgique, les Pays-Bas et le Luxembourg ont signé à Rome deux traités qui représentent une étape essentielle dans le processus de construction européenne : le premier a donné naissance à la Communauté économique européenne (C.E.E.). Le second à la CEEA (Communauté européenne de l'énergie atomique).
Les traités de Rome ont concrétisé les efforts déployés depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale par des États européens en faveur d'une Europe pacifique, unie, indépendante, élevant les niveaux de vie de ses habitants, grâce à la reconnaissance de quatre libertés fondamentales autorisant la création d'un grand marché d'inspiration libérale, tout en jetant les bases d'une politique de l'énergie à l'échelle du continent.
Avec le traité de Maastricht (1992), la CEE a évolué en CE (Communauté européenne), possédant la personnalité juridique contrairement à l'UE - Union européenne, instituée au même moment et figurant sur le même document. Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ?
Le traité de Maastricht sera  modifié par les traités d'Amsterdam (1997), de Nice (2001) et de Lisbonne (2009), ce dernier traité transférant la personnalité juridique de la CE à l'UE. Enfin !
Le second traité de Rome (1957) a entériné la création d'une Communauté européenne de l'énergie atomique (CEEA ou Euratom), destinée à assurer l'indépendance de l'Europe en matière énergétique. Depuis lors, le traité n'a pas évolué si l'on excepte certaines dispositions, revues par le traité de Lisbonne (via le protocole n°12, adaptation des domaines financier et institutionnel aux nouvelles règles ). 
Le traité Euratom n'a pas fusionné avec l'UE. Il reste une entité juridique distincte bien que soumis aux mêmes institutions... 
Étape après étape, la construction européenne s'est élargie, elle compte aujourd'hui près d'un demi milliard d'habitants ; elle a gagné en force, l'UE est la première puissance commerciale du monde. Elle s'est démocratisée avec l'élection du parlement européen au suffrage universel mais ce dernier n'a toujours pas le droit d'initiative, il ne le partage même pas avec la commission ; les ministres des États font toujours la loi. 
Aujourd'hui, les Européens veulent rester dans l'Europe et sont pour l'euro, comme le montre un récent sondage de l'IFOP. Ils jettent un regard sévères sur le Brexit.
"Les Français, réagissant aux derniers événements géopolitiques, tels que l’instabilité croissante dans le monde arabe, l’influence accrue de la Russie et de la Chine, ou le Brexit et l’élection de Donald Trump, jusqu’à 73% des répondants préfèrent que ce soit l’UE qui trouve une réponse commune plutôt que de voir des actions nationales individuelles, et près de 72% en France." (eurobaromètre).

Exposition les Décodeurs de l'Europe - illustrations Nicolas Vadot. © Photo : Philippe Léger Exposition les Décodeurs de l'Europe - illustrations Nicolas Vadot. © Photo : Philippe Léger

Les nouveaux défis à relever 
L'Europe est confronté aujourd'hui a de nouveaux défis. Ces deux dernières années, elle a connu le plus grand exode de populations depuis la Seconde Guerre mondiale : plus d'un million de réfugiés et migrants sont arrivés sur son territoire après avoir fui la guerre et le terrorisme en Syrie et d'autres pays, victimes de l'impérialisme des "grands blocs" (Iran- Arabie Saoudite - Russie - complexe militaro industriel américain...), de leur lutte d'influence et de leur volonté de déstabiliser l'Europe pour l'assujettir.

Exposition "Les Décodeurs de l'Europe". Illustration de Nicolas Vadot. © Photo : Philippe Léger Exposition "Les Décodeurs de l'Europe". Illustration de Nicolas Vadot. © Photo : Philippe Léger

Depuis les traités de Rome de 1957 qui ont jeté les bases économiques de la nouvelle Europe, de nombreuses crises se sont succédé. Souhaité, encouragé par les États-Unis, le cartel de l'Opep a donné le "la" dans les années 70 en augmentant brutalement les prix du pétrole (un auteur américain a parfaitement illustré par un titre d'un de ses ouvrages les raisons de cette crise : "guerre économique par pétrodollars", le pétrole étant payé en dollar comme chacun sait). L'Europe a payé par une crise économique et une inflation sévère les folles dépenses des États-Unis (guerre du Vietnam notamment).
Depuis cette époque, l'économie français, comme celle d'autres pays européen, connaît crise sur crise.
La pauvreté est revenue en France et en Europe. Aujourd'hui, 8 millions de Français vivent sous le seuil de pauvreté et on ne compte pas moins de 140 000 sans abri en France. "À Paris un certain nombre vivent cachés dans les méandres des parking souterrains... 26% des occupants sont là depuis plus d'un an. Parmi eux, 34% sont présents jour et nuit, et 4% sont des enfants", selon le directeur régional Paris d'Indigo, Renzo Blivet (propos relevés dans La Provence du vendredi 26 mai 2017, page III, "Les sans-abri : les "invisibles" des parkings).
Selon le groupement d'ONG Oxfam, 123 millions d'Européens pourraient rapidement basculer dans la pauvreté, parmi eux, onze millions de Français. Partout les signaux passent au rouge.
Allons-nous rester les bras croisés face à la destruction du modèle social européen ? Qu'en restera-t-il avec ces millions de migrants et réfugiés que nous promettent la surpopulation et les guerres après l'afflux 
de dizaines de millions de migrants et réfugiés depuis les années 70 ?
Pour la seule France, selon l'Insee (Institut national des statistiques et des études économiques), "en 2008, 8,4 % des personnes vivant en France sont immigrées. Deux sur dix y vivent depuis quarante ans au moins et trois sur dix sont arrivées il y a moins de dix ans. Les descendants directs d'immigrés représentent 11 % de la population en France métropolitaine ; la moitié ont entre 18 et 50 ans, et parmi eux, un sur deux a un seul parent immigré." À l'échelle du continent européen, faites le compte !
Tous les pays, pour des raisons propres à la géographie (insularité notamment) ou l'histoire, ne sont pas prêts à suivre le rythme, comme le montre le Royaume-Uni qui invoque l'immigration (y compris intraeuropéenne !) comme cause du Brexit, le rythme de cette immigration va en s'accélérant avec la politique irresponsable, démentielle, des "grands blocs".
Il est temps que l'UE se dote d'une politique étrangère digne de ce nom et d'une armée indépendante, notamment des États-Unis. En d'autres termes, elle doit acquérir une véritable souveraineté pour s'imposer et donner sa pleine mesure. Une souveraineté pleine, entière. Pas une souveraineté "partagée" !
Philippe Léger *

* Secrétaire général du Comité Européen Marseille.

 

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.