Le Camp des Milles: lieu de mémoire d'artistes internés et de victimes de la Shoah

MP2013, capitale européenne de la culture, a donné l'occasion à beaucoup d'entre nous de découvrir les richesses et les secrets, quelques fois terribles, de Marseille et sa région. Cinq ans plus tard, MP2018 fournit le prétexte de revisiter le territoire. Comme un appel à rejoindre le Camp des Milles, à 5 km d'Aix-en-Provence.

Le Site Mémorial du Camp des Milles a occupé une place prépondérante dans le dispositif événementiel européen piloté par l'équipe de Jean-François Chougnet, le directeur général de la capitale européenne de la culture, Marseille Provence 2013.

Le château des tuileries
Le Camp des Milles (Photo : Philippe Léger)

« Le château des tuileries »
Avant les années 80, la plupart des Aixois n'avaient jamais entendu parler du « Camp des Milles ». Aux promeneurs curieux qui posaient des questions sur cette imposante bâtisse et ses dépendances à la périphérie du village des Milles, on répondait invariablement que c'était « une usine de fabrication de tuiles».
Au début des années 70, seuls des membres de l'Aura (Agence d'Urbanisme et de Progammation de la Région aixoise*) et le Résistant Déporté Pascal Fieschi, qui fut l'un de ses directeurs, 
s'intéressaient à son sort comme d'autres anciens résistants locaux, membres de l'Agence. La zone devait être réaménagée : les membres de l'Aura suivaient le dossier de près, craignant  la destruction de ce lieu de mémoire pour la construction d'une bretelle de raccordement à l'autoroute.
Ils l'avaient surnommé le « château des tuileries ». Un euphémisme. Ils connaissaient la « requalification » de cette « usine désaffectée** » en centre d'internement pour étrangers, de 1939 à 1940, puis d'étrangers "indésirables" de 1940 à 1942, en camp de concentration en août et septembre1942,  en poudrière du 15 mars 1943 jusqu'à l'arrivée des Libérateurs américains, le 21 août 1944 (1).
E
ntre 1939 et 1942, plus de 10 000 personnes y avaient séjourné... Pas pour y mener la « vie de château », comme on s'en doute !
Après la guerre, les Français ont connu une véritable omertà. « Il fallait oublier ce temps où les Français ne s'aimaient pas » comme le résuma si bien le président de la République Georges Pompidou..
L'Administration ne témoignait donc pas d'un grand empressement pour sauvegarder des sites qui auraient pu témoigner de la complicité de l'État français dans la Solution finale.
C'est pourtant un sous-préfet d'Aix qui alerta Pascal Fieschi au début des années 80, connaissant son intérêt pour l'ancien camp de déportation et les fresques d'artistes européens internés, notamment des Allemands hostiles au régime nazi.
Ce dernier n'eut pas de peine à convaincre d'anciens résistants résidant à Aix et aux alentours de se mobiliser pour empêcher la destruction de la “Salle des peintures murales” de l’ancien camp des Milles et sauvegarder ce lieu de mémoire de la Shoah. La fabrique de tuiles des Milles avait été transformée au début de la Deuxième Guerre en un camp d'internement pour les Allemands ou les personnes ayant la nationalité d'un pays allié à l'Allemagne ; puis en camp de concentration pour les juifs.
Après la guerre, cette usine avait repris cette activité. Au début des années 80, l'aménagement d'une voie exigeait la destruction d'une partie de ses locaux... C'était la mémoire de souffrances endurées en ces lieux et les crimes commis au nom de l'État dit Français qui allait disparaître ; c'était un moment dramatique de notre histoire qui allait sombrer à jamais dans l'oubli.


Après « le déshonneur et la guerre»... le crime, avec « l'État Français » ! 
La IIIe République avait voulu « éviter la guerre au prix du déshonneur... Elle connut « le déshonneur et la guerre » pour paraphraser le mot fameux de Winston Churchill. Et après... le crime, avec « l'État Français » ! Le crime a été suivi d'un long silence, d'un silence chargé de lourds secrets. De secrets, loin d'être tous levés, semble-t-il... 
Dans son édition du 21 août 2013, le journal La Provence révèle à ses lecteurs que « 70 ans après la guerre, l'Histoire n'a pas tout livré. Plusieurs dizaines de points illustrent l'existence, dès 1939, de centres d'internement que l'historien Robert Mencherini appelle "la Galaxie des Milles" dans son ouvrage "Provence- Auschwitz", mais voilà qu'à force de recherches, une nébuleuse de lieux d'incarcération se précise. Cela fait trente ans que l'historien tente de comprendre ce qui s'y est passé », conclut la journaliste Nadia Tighid.
Tout n'a pas été révélé aux Français !

Du centre d'internement à l'enfer concentrationnaire
Fermée en 1937, la tuilerie avait été réouverte en 1939 et requalifiée, dans un premier temps, en centre d'internement.
Les autorités, très « pacifistes » de la IIIe République y avaient fait interner, pêle-mêle, d'authentiques nazis, fascistes... et leurs victimes. Tous venaient de pays européens en guerre contre la France, et principalement d'Allemagne. « 
Beaucoup de ces prisonniers étaient d'authentiques artistes, anti-nazis et amis de la France, souvent traités d'artistes dégénérés par le régime hitlérien. Parmi ces artistes, un grand nombre de réfugiés allemands et autrichiens. Tous internés au Camp des Milles comme "sujets ennemis" ! comme l'a rappelé au cours d'une conférence de presse en 2013, non sans une certaine amertume, Mathias Springer, le fils de l'artiste allemand Ferdinand Springer.
« Certains artistes bénéficiaient déjà d'une renommée internationale, notamment au sein du mouvement surréaliste. C'était le cas de Max Ernst, Hans Bellmer, Wols et Ferdinand Springer. Dans des conditions de vie de plus en plus dures, ils produisaient des oeuvres individuelles et collectives avec les faibles moyens à leur disposition. » (Site-Mémorial du Camp des Milles ). 
« Dans la première période (septembre 1939-juin 1940), « même si l'enfermement est douloureusement ressenti, les gardiens français du camp sont assez débonnaires et les artistes peuvent s'exprimer. Il en sera bien entendu tout autrement après 1940 » peut-on lire sur le blog, plutôt bien fourni et renseigné, de Dominique Natanson (voici le lien). La date du 10 juillet 1940 s'avère un tournant dans les conditions d'enfermement ; l'Assemblée Nationale a voté les pleins pouvoirs au maréchal Pétain, "chef de l'État français."
Tous les artistes seront profondément marqués par cet internement dans une tuilerie-briqueterie. Ils ont connu la faim, une faim lancinante, dévoreuse des muscles de l'organisme. Ils ont couché sur le ciment avec de la paille comme tapis de sol, une paille envahie par les puces et les poux. Ils ont connu l'hiver glacé et humide des Milles et la fournaise de son été. Et cet univers de fours à brique, d'odeur  de brique, jusqu'à l'obsession.  La brique imprégnait leurs vêtements, collait à leurs cheveux, s'infiltrait dans leur corps par tous les pores, les poumons, leur sang prenaient une couleur... rouge brique. La brique leur sortait par les yeux. Par le bouche. Ils la vomissaient. Rien à faire. Ils étaient devenus des « homme-briques. »
Dans les œuvres d'artistes comme Hans Belmer, Ferdinand Springer notamment, la brique est la marque de l'enfermement.
« Une particularité du Camp des Milles est la forte proportion d'intellectuels et d'artistes internés, parmi lesquels Max Ernst, Hans Bellmer et Lion Feuchtwanger. Ils y développèrent une vie culturelle active et résistèrent par l'esprit en créant des centaines d'œuvres, dont certaines sont encore visibles sur place... Ce foisonnement d'œuvres s'explique incontestablement par la présence de nombreux artistes et intellectuels, dont certains bénéficient déjà d'une renommée internationale tandis que d'autres ne seront reconnus qu'après la guerre. Toutes les disciplines sont concernées... », peut-on lire sur le site de la Fondation au chapitre consacré à la culture, noms des artistes et photos à l'appui... (activez le lien)
En 1983, les fresques réalisées par nos grands artistes européens seront invoquées pour une inscription du site à l'inventaire des monuments historiques. Elles permettront de faire éclater au grand jour un secret encore plus atroce et de préserver la mémoire d'innocentes victimes.


Le_Wagon_du_Souvenir
"Le Wagon du Souvenir" (Photo : Philippe Léger)

L'antichambre d'Auschwitz
Quelques mois avant le franchissement de la ligne de démarcation par les troupes nazies, les zélés dirigeants de l'État Français, l'allié du IIIe Reich hitlérien, ordonnèrent aux militaires de quitter les lieux ; on les remplaça par des gardes-chiourmes. Les prisonniers étrangers, qui n'étaient pas juifs ou contre le régime hitlérien furent libérés. Dans le Camp des Milles, il n'était plus question de "vie culturelle et sociale".
En août et septembre 1942
, des juifs de la zone sud (zone « libre" ou "nono" pour "non occupée), étaient arrêtés et déportés vers ce camp. Les troupes de l'Occupant n'avaient pas encore franchi la ligne de démarcation ! Le crime était signé : il était celui de "l'État dit Français", d'abord.

Départ du convoi du 2 septembre 1942 : des scènes terribles
Le Pasteur Henri Manen, aumônier du Camp, était présent au départ du convoi du 2 septembre 1942. « Ce qui était particulièrement douloureux à voir c'était le spectacle des petits enfants. Car des ordres stricts furent donnés en dernière heure tels qu'au-dessus de 2 ans, tous devaient obligatoirement partir avec leurs parents... Des enfants tout petits, trébuchant de fatigue dans la nuit et dans le froid, pleurant de faim... de pauvres petits bonshommes de 5 ou 6 ans essayant de porter vaillamment un baluchon à leur taille, puis tombant de sommeil et roulant par terre, eux et leurs paquets - tout grelottant sous la rosée de nuit ; de jeunes pères et mères pleurant silencieusement et longuement dans la constatation de leur impuissance devant la souffrance de leurs enfants ; puis l'ordre de départ fut donné pour quitter la cour et partir au train. »

"Parce qu'ils sont juifs, ils sont livrés par mon pays qui leur avait promis asile à ceux qui seront leurs bourreaux."
Il y eut des scènes terribles. On peut retrouver les témoignages sur le site internet de la fondation du Site-Mémorial du Camp des Milles
en activant ce lien. Notamment, celui de Raymond Raoul Lambert, Directeur Général de l'UGIF (Union Générale des israélite de France), mort en déportation avec sa femme et ses quatre enfants.

Le seul grand camp français d'internement et de déportation encore intact
Le camp des Milles aurait été rasé depuis belles lurettes sans la vigilance de l'AURA (Agence d'Urbanisme et de Programmation de la Région Aixoise), d'un sous préfet d'Aix et la détermination de Résistants Déportés, notamment : Pascal Fieschi, Denise Toros-Marter, Louis Monguilan ; et de l'engagé volontaire dans les FFL (Forces Françaises Libres) Sidney Chouraqui.
Entre 1939 et 1942, cette usine désaffectée avait servi de lieu d'internement d’étrangers et d’antifascistes de 38 nationalités pour devenir finalement une antichambre d’Auschwitz avec la déportation de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants juifs dans le cadre de la Shoah.
Grâce à son inscription aux monuments historiques en 1983, elle reste à jamais le grand camp français d'internement et de déportation, le seul encore intact. Fin 2012, le Camp des Milles est devenu accessible au public avec l'ouverture d'un Site-Mémorial.


Alain Chouraqui
l'historien Alain Chouraqui, président de la Fondation du Site-Mémorial du Camp des Milles

Alain Chouraqui : "Il s'agit de faire comprendre, dans un but de prévention, les processus individuels et collectifs qui peuvent conduire à ces crimes, ainsi que ceux qui permettent de s'y opposer. »

En s'appuyant sur la mémoire et l'histoire de la Shoah et les crimes de masse commis pendant la Seconde Guerre mondiale, ainsi que sur les résistances à ces crimes, le Site Mémorial mène une action préventive, éducative et culturelle destinée  « à renforcer la vigilance et la responsabilité des citoyens face au racisme, à l'antisémitisme et à tous les fanatismes. »
Deux niveaux de parcours, adaptés au niveau scolaire des élèves sont proposés. Près d 25 000 jeunes les ont déjà pratiqués en quelques mois, notamment des jeunes issus des quartiers « sensibles ».
Le Site Mémorial entend aussi tirer parti des acquis scientifiques qui permettent, selon l'historien Alain Chouraqui (le fils de Sidney), un ancien membre de l'Aura qui préside la fondation du Site-Mémorial du Camp des Milles, « de comprendre, dans un but de prévention, les processus individuels et collectifs qui peuvent conduire à ces crimes, ainsi que ceux qui permettent de s'y opposer. » 
Une coopération renforcée s'est mise en place par convention entre la Fondation du Camp des Milles et l'Université, depuis la création (mars 2010) d'un Institut Européen Pluridisciplinaire qui traite, notamment, « des effets des crises et déstabilisations sur les règles, droits et libertés. »
Le Site-Mémorial dispose d'un centre de ressources Multimedia, « en développement constant », très éclectique (3) , qui s'adresse aux chercheurs, étudiants, scolaires, enseignants, comme au grand public.
Ce vaste espace de 400 m2 sert de point d'appui aux formations organisées par la Fondation du Camp des Milles à destination notamment des acteurs publics ou privés détenteurs d'autorité. » Un partenariat vient d'être signé (30 août) avec l'Ensosp - École Nationale Supérieure des Officiers Sapeurs-pompiers d'Aix-en-Provence (Maritima Info).  "Il s’agit d’aider à redonner du sens à l'engagement des cadres dans l'accomplissement de leur mission d'autorité au sein de leur organisme de travail, de mettre en avant le rôle-clé et la responsabilité de chaque individu, acteur essentiel de la structure, notamment dans un environnement socioéconomique instable, et d’éclairer chacun sur ses forces et faiblesses dans l'exercice de l'autorité comme dans l'exécution." Philippe LEGER

 Hannah Arendt, qui connut le camp d'internement de Gurs : 
« La Seconde Guerre mondiale aura engendré un nouveau type d'êtres humains : ceux qui ont été envoyés dans les camps de concentration par leurs ennemis et dans les camps d'internement par leurs amis ». 

 

* Aura : association 1901 ; auto-dissoute en 1976.
** L'usine avait repris partiellement du service après la guerre. Toutes les salles n'étaient pas ouvertes.

 

  1. Jean-François Chougnet a succédé à ce poste en 2011 à Bernard Latarjet (président l'Association des Enfants d'Izieu), resté dans l'organisation comme conseiller.

  2. 30 ans pour un mémoire vivante : la plaquette (PDF)

  3. livres –romans, essais, albums, B.D- , des DVD, films de fiction ou documentaires , et des pièces d'archives : témoignages écrits, sonores ou filmés, archives administratives ou personnelles, œuvres ou reproductions d'œuvres d'artistes et écrivains, internés et déportés, la plupart étrangers, comme Max Ernst, Hans Bellmer, Lion Feuchtwanger...

 (4) « Notre pays, depuis un peu plus de trente ans, a été de drame national en drame national. Ce fut la guerre, la défaite et ses humiliations, l'occupation et ses horreurs, la Libération, par contrecoup l'épuration et ses excès - reconnaissons-le; et puis la guerre d'Indochine, et puis l'affreux conflit d'Algérie et ses horreurs des deux côtés, et l'exode d'un million de Français chassés de leurs foyers, et du coup l'OAS et ses attentats, et ses violences, et par contrecoup la répression. Alors, [...] je me sens le droit de dire: allons-nous éternellement entretenir saignantes les plaies de nos désaccords nationaux ? Le moment n'est-il pas venu de jeter le voile, d'oublier ce temps où les Français ne s'aimaient pas, s'entre-déchiraient et même s'entre-tuaient ? » (Conférence de presse du président de la République Georges Pompidou, 21 septembre 1972.)


Lien autre :  Ouvrages recommandés par TOMASZ H. (abonné Mediapart)

FONTAINE André, Un camp de concentration à Aix-en-Provence ? Le camp d’étrangers des Milles, 1939-1943, Cahors, Edisud, 1989, 245 p.

FRY Varian, "Livrer sur demande...". Quand les artistes, les dissidents et les Juifs fuyaient les nazis (Marseille, 1940-1941), nouvelle édition revue et augmentée de La Liste noire, Marseille, Éditions Agone, 2008, 356 p.

GRANDJONC Jacques, Varian Fry. Mission américaine de sauvetage des intellectuels anti-nazis. Marseille 1940-1942, Actes Sud, 1999

Photos :  Philippe LEGER 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.