Billet de blog 22 déc. 2008

Michaël Hajdenberg
Journaliste à Mediapart
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La carte des morts de la rue

Michaël Hajdenberg
Journaliste à Mediapart
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Au moins 359 sans-abri sont morts en 2008 en France. Comment le sait-on? Uniquement grâce au travail d'un collectif, Les morts de la rue, aux moyens limités, mais qui récolte des informations par le biais d'un réseau d'associations mis en place depuis six années. La rue tue, mais c'est une réalité tue.

Pour voir la carte en plein écran, cliquez ici.

Mediapart, lors de ses enquêtes, s'est rendu compte que l'Etat, en revanche, était muet sur le sujet. Ou plus exactement qu'il mentait par omission. Face à ce déni insoutenable, nous avons proposé un partenariat au collectif Les morts de la rue qui nous a conduit à la création d'un observatoire, via cette carte de France, dont les données seront actualisées chaque semaine.

Le 28 novembre, Nicolas Sarkozy déclarait à Meaux: «Il faut agir de façon à ce que plus personne ne meure de froid en 2008 dans l'un des pays les plus riches au monde. C'est un scandale!» Un tel scandale qu'apparemment, il vaut mieux ne pas en connaître l'ampleur.

En effet, par les instituts médico-légaux (IML), les commissariats et les hôpitaux, il serait certainement possible de mettre en place un réseau d'informations qui donnerait la mesure du problème. Mais visiblement, le gouvernement préfère s'indigner, une fois par an, à la première vague de grand froid venue, avant d'enterrer le problème. Comme si le seul abri certain sur lequel pouvaient compter les SDF était un caveau.

Par ses silences, le gouvernement espère masquer la faillite de ses politiques publiques, et y parvient en partie. Les informations médicales ou policières n'étant pas publiques, cette carte ne peut être que partielle. A coup sûr, d'autres SDF sont morts, sans que personne ne le sache, ou sans, en tout cas, qu'aucun organisme n'ait pu centraliser les informations.

Créé en 2002, le collectif Les morts de la rue, qui bénéficie de l'aide d'une douzaine d'associations ou collectifs présents dans de grandes agglomérations, est le seul en France à mener ce travail. Il s'est donné plusieurs objectifs: refuser l'oubli, organiser des funérailles dignes de la personne humaine, permettre aux proches d'apprendre les décès et interpeller les pouvoirs publics.

Son travail permet de voir sur la carte que des sans-abri meurent à Melun, Toulouse, Belfort, Nice, Paris ou Grenoble. En juin comme en janvier. De froid, de maladie, de coups, de bagarres ou par accident mais aussi, surtout, de désespoir, d'isolement, de la perte du lien social, du sentiment d'être rejeté, de ne pas exister. En moyenne, à l'âge de 49 ans, contre une espérance de vie dans le pays de 80 ans.

Mais ses moyens restent limités. Aucune association ne mène ce travail de recensement dans des villes aussi importantes que Toulouse, Montpellier, Clermont-Ferrand, Metz, Nancy, Brest ou Dijon. Pas plus que dans des milliers de petites communes. Par ailleurs, même dans les villes où ce type de collectif existe, ce n'est pas pour autant que toutes les informations leur parviennent. C'est pourquoi nous demandons à toute personne, qui, en France, aurait eu connaissance d'une telle mort, de bien vouloir nous en informer.

Nous supposons que le chiffre de 359 se situe en effet bien en deçà de la réalité. De toute évidence, en France, un sans-abri meurt tous les jours.

Parmi ces 359 personnes, toutes ne sont pas mortes dans la rue. Certaines ont, par exemple, pu avoir été conduites auparavant à l'hôpital, ou avoir succombé dans un centre d'hébergement d'urgence. Mais toutes sont mortes de la rue.

Bien souvent, on ne sait quasiment rien d'elles. La police fait rarement une enquête: elle considère avoir des investigations plus urgentes à mener. Et l'absence fréquente de famille auprès des SDF ne pousse pas les policiers à se mobiliser.

Alors parfois, le collectif Les morts de la rue dispose du nom de la personne, du lieu où elle a été retrouvée, des circonstances du décès, de son âge, de détails sur sa vie passée. Mais d'autres fois, l'association n'a rien ou presque. Ce qui donne, sur la carte, des légendes du type: «Un homme, environ 40 ans...».

Cette carte se veut donc un outil pour combattre ce flou ; une arme pour obliger les pouvoirs publics. Elle recense les morts de l'année 2008, et continuera de le faire, semaine après semaine, en 2009. Pour montrer, chiffres à l'appui, que les sans-abri ne meurent pas plus en hiver qu'en été. (Voir la chronologie en cliquant ici ou sur la fonction Timeline sur la carte). Et que cette problématique ne peut donc pas être uniquement traitée chaque année dans l'urgence et la précipitation.

Carte : explications et mode d'emploi.

Nous avons choisi de ne faire figurer que les prénoms sur la carte. De façon qu'une famille n'apprenne pas trop brutalement la mort d'un proche. En cas de doute, il est possible de joindre le collectif Les Morts de la Rue en écrivant à mortsdelarue@free.fr. Il est aussi possible de trouver les patronymes des personnes décédées, quand ils sont connus, sur le site du collectif (mortsdelarue.org).

Par ailleurs, le positionnement géographique est le plus précis possible. Parfois, nous ne disposons toutefois pas du nom de la rue, et le lieu de décès s'inscrit donc dans la ville mais de façon aléatoire. Il faut donc se fier aux informations écrites, dans le titre ou l'explication, pour connaître le lieu exact, mais aussi pour la date.

En effet, un homme dont on sait juste qu'il est mort au mois de novembre, sans plus de précision, a été inscrit dans la chronologie, car sa mort ne doit pas être oubliée. Mais il a été inscrit à un jour aléatoire de ce mois, type 15 novembre. Donc encore une fois, pour être tout à fait exact dans l'information, il ne faut se référer qu'au titre et à la description faite en dessous.

Enfin, ne figurent pas sur la carte les personnes mortes dans les DOM-TOM. On en a dénombré 4 en 2008, dont vous pourrez retrouver le nom sur le site http://www.mortsdelarue.org/.

Utilisation:

Pour zoomer, appuyer sur + ou -.
Pour voir défiler les événements, appuyer sur Play Events, en haut à gauche.
Pour voir la chronologie, appuyer sur Timeline, en bas à droite.
Pour nous faire part d'informations, écrire à Collectif Les morts de la rue. 72, rue Orfila. 75020 Paris. mortsdelarue@free.fr

Lire également sur le sujet les enquêtes suivantes:

La mort des sans-abri: un sujet dont on parle trop ou pas assez

Hébergement: les mensonges du gouvernement

L'après-canal saint-martin: quand Thierry, Virginie, Francky et Jonathan témoignent

Question sans réponse: que deviennent les SDF?

Samu social: 15 ans et quinze critiques pour le 115

La France compte-t-elle vraiment 100.000 SDF?


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